Tome II-Partie-4-Chapitre 10
La foi héroique et contemplative
Mec est victoria quae vincit mundun, (ides nostra. » (I Jean., v, 4.)
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Après avoir parlé de l'héroïcité des vertus en général, il convient de considérer celle de la foi et des principales vertus en particulier.
Nous aurons ainsi une juste idée de la vie chrétienne parfaite d'après ce qui s'enseigne communément dans l'Église. Ce sont, au-dessus de toute discussion, les grands lieux communs de la sainteté, sur lequel tous les théologiens sont d'accord.
Cette description des signes de l'héroïcité des principales vertus peut être très utile pour les causes de béatfication des serviteurs de Dieu.
On comprend aussi par là pourquoi, dans ces causes, on ne cherche pas à établir si ces serviteurs de Dieu ont eu la contemplation infuse sous une forme plus ou moins déterminée; il suffit de voir qu'ils ont eu la foi héroïque, dont nous allons examiner les signes, et l'on voit souvent en eux les fruits de la contemplation qui les fait vivre dans une conversation presque continuelle avec Dieu.
La foi héroïque n'est pas seulement la foi vive, vivifiée par la charité, qui se trouve en tous les justes; c'est une foi éminente qui a pour principaux caractères la fermeté de son adhésion aux mystères les plus obscurs, sa promptitude à écarter l'erreur, la pénétration qui lui fait contempler toutes choses à la lumière de la révélation divine, en vivant profondément des mystères révélés (1). C'est par là qu'elle remporte la victoire sur l'esprit du monde, comme on le voit surtout dans les temps de persécution (2).
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La fermeté de son adhésion
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Nous avons vu plus haut, en parlant de la purification passive de l'esprit, quelle doit étre la fermeté de la foi pour surmonter les fortes tentations qui se présentent alors. En cette période douloureuse, avons-nous dit (3), l'âme est d'une part vivement éclairée par le don d'intelligence sur la grandeur des perfections divines, sur l'infinie. Justice comme sur la gratuité des bienfaits de la Miséricorde envers les élus; dès lors, elle se demande comment cette Justice infinie peut se concilier intimement avec l'infinie Miséricorde. D'autre part, le démon lui dit que cette justice est d'une rigueur excessive et que la miséricorde est arbitraire. Mais l'âme fidèle, qui est purifiée en ce creuset, survole ces tentations, et la grâce divine la persuade que l'obscurité qui se trouve en ces mystères vient d'une trop grande lumière pour les faibles yeux de notre esprit. Aussi, malgré les fluctuations de la partie inférieure de l'intelligence, au sommet la foi, non seulement reste ferme, mais s'affermit de plus en plus. En cette obscurité, elle s'élève vers les hauteurs de Dieu, comme la nuit nous entrevoyons les hauteurs du firmament, qui pendant le jour restent invisibles.
Cette fermeté de la foi se manifeste alors de mieux en mieux par l'amour de la parole dd Dieu contenue dans la sainte Écriture, par le culte de la Tradition conservée dans les écrits des Pères, par l'adhésion parfaite à la doctrine proposée par l'Église jusqu'en ses moindres détails, par la docilité aux directions du Pasteur suprême, vicaire de Jésus-Christ. Cette fermeté de la foi apparaît surtout chez les martyrs, et aussi, dans les grands conflits d'opinion, chez ceux qui, loin de vaciller, savent sacrifier leur amour-propre pour rester immuablement dans le droit chemin.
Cette fermeté de la foi parfaite se remarque aussi, dans l'ordre pratique, lorsque, devant les événements les plus douloureux et les plus imprévus, les serviteurs de Dieu ne s'étonnent pas des voies insondables de la Providence qui déconcertent la raison. Tel Abraham se préparant à l'immolation de son fils Isaac, alors même que Dieu lui avait promis que de ce fils devait venir sa postérité, la multitude des croyants. Saint Paul dit dans l'Épître aux Hébreux (xi, 18) : « C'est par la foi qu'Abraham, mis à l'épreuve, offrit Isaac en sacrifice ;... il offrit ce fils de la promesse, estimant que Dieu est assez puissant pour ressusciter les morts; aussi le recouvra-t-il. » C'était la la figure lointaine du sacrifice du Christ.
Cette obéissance héroïque venait d'une foi héroïque. Dans l'ordre pratique, pour la conduite de la vie comme dans les mystères à croire, l'obscurité de certaines voies de Dieu vient d'une trop grande lumière pour nos faibles yeux; l'heure de la Passion dans la vie de Jésus fut ainsi à la fois la plus obscure vue d'en-bas, et la plus lumineuse vue d'en haut.
C'est ce qui faisait dire à saint Philippe de Neri, avec une fermeté de foi admirable : « Vi ringrazio di cuore, Signore Dio, che le cose non vanno a modo mio : Je vous remercie de tout mon coeur, mon Seigneur et mon Dieu, de ce que les choses n'aillent pas comme je voudrais, à ma manière, ruais à la vôtre. » Le Seigneur dit dans Isaïe (Lv, 8) : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos voies ne sont pas mes voies. » On cite parfois ces paroles pour souligner le caractère déconcertant de certaines voies de Dieu, mais en ce passage d'Isaïe il s'agit surtout de la Miséricorde divine qui vient à nous par ces voies qui nous étonnent. Le Seigneur dit, en effet, au même endroit (Lv, 1,,7, 10) : « O vous tous qui avez soif, venez aux eaux vives... Que le méchant abandonne sa voie et se convertisse, et le Seigneur lui fera grâce, car il pardonne largement... Comme la pluie et la neige descendent du ciel pour féconder la terre..., ainsi ma parole accomplit ce que j'ai voulu, car vous sortirez pleins de joie, et vous serez conduits en paix. » La fermeté de la foi des vrais serviteurs de Dieu leur fait entrevoir que les épreuves les plus déconcertantes sont ordonnées par la Providence à leur sanctification, à leur salut et à celui de beaucoup d'âmes.
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La promptitude à écarter l'erreur
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La foi héroïque et contemplative a pour caractère, non seulement la fermeté dans l'adhésion, mais la promptitude à écarter l'erreur. Non seulement elle repousse aussitôt les fausses maximes du monde qui s'enveloppent dans des formules trompeuses, mais elle perçoit très vite les erreurs en apparences petites, mais qui peuvent devenir le principe d'une grande déviation; un petit écart au sommet de l'angle devienttrs grand lorsqu'on prolonge ses côtés. C'est ainsi, par exemple, que, alors que le jansénisme séduisait des théologiens, saint Vincent de Paul, par son grand esprit de foi, saisit tout de suite l'erreur de cette doctrine contraire à la divine miséricorde et qui écartait les fidèles de la communion. Il dénonça cette erreur à Home par amour pour la parole de Dieu qu'elle altérait et pour les âmes qu'elle égarait.
Cette promptitude à écarter tout principe de déviation se manifeste dans l'ordre pratique par la manière de se confesser, sans routine, avec une vue claire de ses fautes et une sincérité parfaite qui écarte toute atténuation, comme si on lisait dans le livre de vie qui s'ouvrira pour nous après la mort.
Cette promptitude de foi à écarter l'erreur cause chez les serviteurs de Dieu une grande souffrance lorsqu'ils voient les âmes qui se perdent. Saint Dominique disait souvent dans ses prières nocturnes, après s'être flagellé pour ceux à qui il devait prêcher : « Domine, quid fient peccalores? O mon Dieu, que deviennent les pécheurs? »
De là naît un grand zèle de la propagation de la foi dans les missions et dans les pays où la foi, jadis vivante, décline lamentablement. Ce zèle est ardent, mais sans amertume ni âpreté, et il se traduit d'abord par la prière fervente et presque continuelle, qui doit étre l'âme de l'apostolat.
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La pénétration qui fait tout voir à la lumière de la révélation
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Cette foi parfaite fait tout voir à la lumière de la parole divine et comme avec l'oeil de Dieu. Alors, de plus en plus s'éclaire tout ce qui a été révélé sur la grandeur de Dieu, les perfections divines, les trois Personnes de la Sainte Trinité, sur l'Incarnation rédemptrice, la vie intime de l'Église, la vie éternelle. Sous la même lumière surnaturelle, l'âme de plus en plus se voit elle-même, ses qualités et ses défauts, elle voit le prix des grâces reçues; elle considère de même dans la paix les autres âmes, leur fragilité et leur générosité; elle juge par suite les événements agréables ou pénibles par rapport au but de notre voyage vers l'éternité. Le jugement s'élève au-dessus des choses sensibles et de l'aspect seulement rationnel des événements pour atteindre confusément le plan surnaturel de Dieu.
Sainte Catherine de Sienne insiste souvent sur ce point dans son Dialogue. Au chapitre xcix, le Seigneur y dit au sujet des parfaits : « Ils voient que c'est moi la douce et suprême Vérité qui distribue à chacun l'étal, le temps el le lieu, les consolations et les tribulations, suivant qu'il est nécessaire à votre salut et à la perfection à laquelle vous êtes appelés. Si l'âme était vraiment humble, elle verrait que tout ce qui vient de Moi, c'est par amour que je le donne, et que c'est avec amour, par conséquent, et avec respect qu'elle doit recevoir tout ce que je lui envoie.
« Plus éclairés encore, les justes s'estiment dignes de toutes les afflictions... Ils connaissent dans la lumière divine et goûtent ma volonté éternelle, qui ne veut rien d'autre que votre bien et qui ne vous envoie et ne permet la souffrance qu'afin que vous soyez sanctifiés en Moi » (Ibid., ch. c).
« Avec celle Lumière on aime, parce que l'amour suit l'intelligence. Plus on connaît, plus on aime, et plus on aime, plus on connaît. Amour et connaissance s'alimentent ainsi réciproquement l'un à l'autre » (Ibid., txxxv).
Le parfait arrive ainsi à une foi pénétrante, qui entre dans les profondeurs du mystère du Christ, du Fils de Dieu fait homme et crucifié pour notre salut. On lit à ce sujet dans le même Dialogue (ch. Lxxviii ) : «Jésus était sur la croix à la fois bienheureux et souffrant : il souffrait de porter la croix corporelle et la croix du désir du salut des âmes.. ; mais il était bienheureux parce que la nature divine, unie à la nature humaine, était impassible et faisait toujours son âme bienheureuse en se montrant à elle sans voile. » De même, dit sainte Catherine de Sienne, les amis intimes du Seigneur Jésus souffrent à la vue du péché qui offense Dieu et ravage les âmes, mais ils sont heureux en même temps parce que nul ne peut leur enlever la charité qui fait leur allégresse et leur béatitude. Ainsi au regard des serviteurs de Dieu apparaît de plus la valeur infinie de la messe, le prix de la présence réelle du Sauveur dans les tabernacles, la grandeur de la vie intime de l'Église, qui vit des pensées, de l'amour, de la volonté du Christ. Tout prend une vraie valeur dans la liturgie, qui est comme le chant de l'Épouse, qui accompagne la grande prière du Christ perpétuée par le sacrifice de nos autels.
Cette foi pénétrante et contemplative porte à se réjouir des triomphes de l'Église, à voir dans les hommes, non pas des rivaux ou des indifférents, mais des frères rachetés par le sang du Christ, des membres de son Corps mystique. Saint Vincent de Paul, allant au secours des enfants abandonnés ou des prisonniers condamnés aux galères, avait à un haut degré cette foi contemplative qui inspirait tout son apostolat.
Cette foi parfaite porte à se déterminer toujours, non pas pour des motifs humains, mais pour des motifs surnaturels. Elle donne à la vie une simplicité supérieure qui est comme le reflet de la simplicité divine, et elle est rayonnante. Elle transparaît quelquefois sur le visage des saints, qui est comme éclairé d'une lumière céleste un jour saint Dominique échappa à son insu à un guet-apens préparé par ses adversaires pour le faire périr; quand ceux qui l'attendaient dans un endroit désert pour le tuer le virent arriver, ils furent si frappés de la lumière qui éclairait son visage qu'ils n'osèrent porter la main sur lui. Saint Dominique fut ainsi sauvé, comme on l'a dit, par sa contemplation, qui rayonnait pour ainsi dire sur ses traits, et avec lui fut ainsi sauvé l'Ordre qu'il allait fonder.
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La victoire de la foi héroïque sur l'esprit du monde
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Saint Jean dit dans sa Ire Épitre, y, 4 : « Tout ce qui est né de Dieu remporte la victoire sur le monde; et la victoire qui a vaincu le monde, c'est notre foi. Qui est celui qui est vainqueur du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu? »
Cette victoire de la foi héroïque apparaît déjà dans l'Ancien Testament, comme le dit saint Paul (Hébr., xi, 17-38) : « C'est par la foi qu'Abraham offrit Isaac..., qu'Isaac et Jacob bénirent leur postérité..., que Moyse quitta l'Égypte sans redouter la colère du roi; il tint ferme comme s'il voyait Celui qui est invisible..., c'est par la foi que les Israélites passèrent la mer Bouge. C'est par la foi que les prophètes ont obtenu l'effet des promesses, fermé la gueule des lions (comme Daniel), éteint la violence du feu (comme les trois enfants dans la fournaise)... Ils ont été lapidés, sciés, ils sont morts par le tranchant de l'épée... dénués de tout, eux dont le monde n'était pas digne. » C'est ce qui fait dire à saint Paul. dans la même Épitre aux Ilébreux (xi], 1-4) : « Donc, nous aussi... courons avec persévérance dans la carrière, les yeux fixés sur Jésus... qui, méprisant l'ignominie, a souffert la croix et qui est maintenant à la droite de Dieu... Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang dans votre lutte contre le péché. »
Les nombreux martyrs morts en Espagne depuis juillet 1936 donnent à Notre-Seigneur ce témoignage du sang, ils remportent la victoire de la foi héroïque sur l'esprit du monde ou l'esprit du mal. Sans aller jusqu'à l'effusion du sang, cette victoire est remportée par la foi de tous les saints, au siècle dernier par celle d'un Curé d'Ars, d'un Don Bosco, d'un Cottolengo, plus près de nous par celle d'une sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, et de bien des âmes très généreuses dont on ignore le nom, mais dont l'oblation monte vers Dieu comme un parfum d'encens. Il faut semer dans les larmes pour récolter dans la joie : « Qui seminanl in lacrymis, in exultatione melent (Ps. cxxv, 5). Ainsi les âmes sont configurées au Christ, d'abord à sa vie d'enfance, puis à sa vie cachée, dans une mesure à sa vie apostolique, enfin à sa vie douloureuse, avant de participer à sa vie glorieuse dans le ciel.
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— (1 ) La fermeté dans l'adhésion vient de la foi infuse elle-même; la promptitude ii écarter l'erreur et la pénétration viennent surtout du don d'intelligence, en tant qu'il perfectionne la foi. Cf. Il . II—, q. 8, a .j, 3.
— (2) Cf. PHILIPPUNI A S. TRINITATE, Sumac lhcol. tnyslicae, éd. 1874, L . III, p. 132 •sq.
— (3) Nine un peu phis haut; ch; VI |
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