Tome II-Partie 3-Chapitre 3
La seconde conversion selon plusieurs spirituels
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Nous avons parlé dans le chapitre précédent de la seconde conversion d'après le P. Louis Lallemant, qui est un des meilleurs auteurs spirituels du X VII' siècle ; nous trouvons le même enseignement sous une autre forme, au XIV'', chez sainte Catherine de Sienne - 1380), chez Tauler (-1- 1361), chez le Bx Henri Suso C+ (1366), qui appartenu tous trois à la famille de saint Dominique.
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Ce qui est dit à ce sujetdans le Dialogue de sainte Catherine de Sienne
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Sainte Catherine de Sienne parle de ce sujet dans son Dialogue, ch. Lx et L'un, à propos de l'amour imparfait de Dieu et du prochain, et en donnant comme exemple la seconde conversion de Pierre pendant la Passion. On lit au ch. Ix
Parmi ceux qui sont devenus mes serviteurs de confiance, il en est qui me servent avec foi, sans crainte servile ; ce n'est pas la seule peur du châtiment, c'est l'amour qui les attache à mon service. Mais cet amour reste imparfait, parce que ce qu'ils cherchent dans ce service, c'est leur propre utilité, c'est leur satisfaction ou le plaisir qu'ils trouvent en. Moi. La même inperfection se rencontre aussi dans l'amour qu'ils ont pour le prochain. Et sais-tu ce qui démontre l'imperfection de leur amour? Dès qu'ils sont privés des consolations qu'ils trouvaient en Moi, cet amour ne leur suffit plus, il languit et ne peut plus se soutenir. Il languit et souvent va se refroidissant de plus en plus vis-à-vis de Moi, quand, pour les exercer dans la vertu et les arracher à leur imperfection, je leur retire ces consolations spirituelles et leur envoie des luttes et des contrariétés. Je n'en agis ainsi cependant que pour les amener à la perfection, pour leur apprendre à se bien connaître, à prendre conscience qu'ils ne sont rien et que d'eux-mêmes ils ne possèdent aucune grâce.
Il arrive souvent, est-il dit ibidem, que les imparfaits, au lieu de profiter de cette épreuve, se relâchent et reviennent en arrière avec une sorte de colère spirituelle ». « C'est un signe, ajoute le Seigneur (ibidem), que l'âme n'a pas encore complètement rejeté le bandeau de l'amour-propre spirituel qui recouvre la pupille de l'oeil de la très sainte foi. Si elle l'avait bien écarté, ce voile, en vérité, elle verrait que toute chose procède de Moi et qu'il ne tombe pas une feuille d'arbre sans l'ordre de ma Providence, que ce que je lui promets et lui envoie, c'est uniquement pour sa sanctification, c'est-à-dire pour qu'elle possède le bien et la fin pour lesquels je la créai.
Dans l'amour imparfait ou mercenaire de Dieu et du prochain, l'âme se recherche donc presque inconsciemment elle-même. II faut qu'elle « arrache de soi la racine de l'amour-propre spirituel.»
C'est de cet amour imparfait que saint Pierre aimait le bon et doux Jésus, mon Fils unique, lorsqu'il éprouvait si délicieusement la douceur de son intimité (sur le Thabor). Mais dès que vint le temps de la tribulation, tout courage l'abandonna. Non seulement, il n'eut pas la force de souffrir pour lui, mais à la première menace la crainte la plus servile eut raison de sa fidélité, et il le renia en jurant qu'il ne l'avait jamais connu.
Un peu plus loin, au chapitre L'un de ce même Dialogue il est dit, à propos du passage de l'amour mercenaire à l'amour filial :
Toute perfection et toute vertu procède de la charité, et la charité se nourrit de l'humilité; l'humilité à son tour dérive de la connaissance et de la sainte haine de soi-même...
Que l'âme s'exerce donc à extirper toute volonté perverse...; qu'elle se cache dans sa maison pour y pleurer, comme fit Pierre, avec les autres disciples, après avoir commis la faute de renier mon Fils-:
Cependant la douleur de Pierre était encore imparfaite, et elle demeura imparfaite, quarante jours durant, jusqu'après l'Ascension, c'est-à-dire jusqu'à la Pentecôte, qui marqua pour Pierre et les apôtres l'entrée dans ta vie parfaite.
Sainte Catherine de Sienne montre ici que l'âme imparfaite, qui aime le Seigneur d'un amour encore mercenaire, doit faire ce que fit Pierre après le reniement. Il n'est pas rare que la Providence permette aussi pour nous, à ce moment, quelque faute bien visible pour nous humilier et nous obliger à rentrer en nous-mêmes, comme le fit Pierre, lorsque, sitôt après sa faute, voyant que Jésus le regardait, « il pleura amèrement » (Luc, xxii, 61).
Au sujet de la seconde conversion de Pierre, il faut se rappeler ce que dit saint Thomas-, IlIn, q. 89, a . 2: Même après une faute grave, si l'âme a un repentir vraiment fervent et proportionné au degré de grâce perdu, elle recouvre ce degré de grâce; elle peut même revivre à un degré supérieur si elle a une contrition plus fervente encore. Elle n'est donc pas obligée de recommencer son ascension au début, mais elle la continue en la reprenant au point où elle était arrivée quand elle est tombée. Celui qui, dans l'ascension d'une montagne, trébuche à mi-côte et se relève aussitôt, continue la montée. Il en est de même dans l'ordre spirituel. Tout porte à penser que Pierre , par la ferveur de son repentir, non seulement recouvra le degré de grâce qu'il avait perdu, mais tut élevé à un de gré de vie surnaturelle supérieur. Le Seigneur n'avait permis cette chute que pour le guérir de sa présomption, q u'il devînt plus humble et mit sa confiance non plus en soi-même, à genoux sa faute est plus grand que lorsqu'il était même,mais en Dieu. Ainsi Pierre humilié en pleurant sur le Thabor, où il ne connaissait pas encore assez sa fragifité.
Il se peut aussi que la seconde conversion se produise sans qu'il y ait une faute grave à réparer, mais par exemple à l'occasion d'une injustice qui nous est faite, d'une calomnie, qui, sous la grâce divine, éveille en nous, non pas des sentiments de vengeance, mais la faim el la soif de la justice de Dieu. Dans un pareil cas le fait de pardonner généreusement une injure grave attire parfois sur l'âme de celui qui pardonne une grande grâce, qui le fait entrer dans une région supérieure de la vie spirituelle. Il arrive que l'âme reçoit alors un nouveau regard sur les choses divines et un élan qu'elle ne se connaissait pas. C'est ce qui arriva pour David pardonnant à Semer qui l'avait outragé et maudit, en lui jetant des pierres (11 Rois, xvt, G).
Un regard plus profond sur là vie de l'âme peut naître aussi à l'occasion, soit de la mort d'un être très cher, soit d'une ruine, de quelque grand échec, à l'occassion de tout ce qui est de nature à montrer la vanité des choses terrestres et par contraste l'importance de l'unique nécessaire, de l'union à Dieu, prélude de la vie du ciel.
Sainte Catherine dans son Dialogue parle aussi souvent de la nécessité de sortir de l'état imparfait où l'on sert Dieu plus ou moins par intérêt, pour sa satisfaction, et où l'on veut aller à Dieu le Père sans passer par Jésus-Crucifié (1). Pour sortir de, cet état imparfait, il faut que l'âme qui se cherche encore elle-même se convertisse ou se retourne pour cesser de se rechercher elle-même et pour marcher vraiment à la recherche de Dieu par la voie de l'abnégation, qui est celle de la paix profonde.
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La seconde conversion d'après le Bx Henri Suso et Tauler
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On pourrait facilement trouver dans les oeuvres du P.Henri Suso plusieurs enseignements relatifs à la seconde conversion qu'il connut de fait lui-même après quelques années de vie religieuse, où il s'était laissé aler quelques négligences . Il faudrait noter en particulier qu'il dit de la nécessité d'une vie chrétienne plus intérieure et plus profonde chez des religieux qui s'adonnent presque exclusivement à l'étude, et chez d'autres qui sont surtout attentifs aux observances et aux austérités extérieures. Il vit, sous la lumière divine, deux catégories de personnes tourner autour de la croix du Sauveur sans pourvoir arriver jusqu'à lui (2) parce que les unes et les autres se recherchaient elles-mêmes, soit dans l'étude, soit dans les observances extérieures, et parce qu'ells se jugeaient réciproquement sans charité. Il comprit alors qu'il devait demeurer dans une complète abnégation de lui-même à accepter tout ce que Dieu voudrait, et à l'accepter avec amour, en pratiquant une grande charité fraternelle. (3).
Tauler, qui est, comme le dit Bossuet, un des plus solides et des plus corrects des mystiques » (4), parle de la seconde conversion, surtout en deux de ses sermons, celui pour le IIième Dimanche de Carême et celui pour le lundi avant les Rameaux (5).
Dans le premier, il dit d'abord quels sont ceux qui ont besoin de cette seconde conversion; ce sont ceux qui ressemblent encore plus ou moins aux scribes et aux pharisiens.
Les scribes, dit-il, étaient des sages qui faisaient grand cas de leur science, et les pharisiens, eux, faisaient grand cas de leur piété. fermement attachés à leurs pratiques et à leurs observances (6). Nous reconnaissons là les deux mauvais fonds les plus nuisibles qu'on puisse rencontrer parmi les gens de piété…: d'aucune de ces dispositions il ne sort rien de bon. Rares cependant sont les gens qui ne sont pas quelque peu retenus dans l'un ou l'autre de ces mauvais fonds ou même dans les deux à la fois: mais certains le sont beaucoup plus que d'antres.
Par scribes, il faut entendre les raisonneurs qui ramènent toutes choses à la mesure de leur raison ou de leur sensibilité. Ce que leurs sens leur ont fourni, ils le font passer dans leur raison, et ils arrivent ainsi à comprendre de grandes phases. Ils y mettent leur gloire et disent de mais leur fond d'où la vérité devrait jaillit gdemeure vide et désolé.
Quant aux autres, les pharisiens, ce sont les gens de piété qui ont une bonne opinion d'eux-mêmes, se croient quelque chose, tiennent fermement à leurs observances et à leurs pratiques, croient qu'il n'y a rien en dehors d'elles, et prétendent, à l'estime, et à la considération, à cause de celles-ci; et le fond de leur âme est rempli du blâme à l'adresse de tous ceux qui ne s'en tiennent pas à leur manière .. (même si leur vie n'a rien de gravement répréhensible).
(Tauler ne croit certes pas que ces, derniers soient dans la voie illuminative.)
Que, de ces manières pharisaïques, ajoute-t-il, chacun se garde en son fond, attentif à ce qu'il rie s'y dissimule pas une fausse sainteté.
Il faut se rappeler ici ce qui est dit dans l'Évangile de la prière du pharisien et de celle du publicain. C'est là ce qui montre la nécessité d'une conversion plus profonde.
Qu'arrive-t-il au début de celle-ci? Dieu commence à poursuivre l'âme et elle-même recherche Dieu, ce qui ne se fait pas sans lutte contre les inclinations de l'homme extérieur et sans anxiété. Cet état se manifeste par un vif désir de Dieu et de la perfection, et aussi par ce que saint Paul appelle la lutte de l'esprit contre la chair ou la partie inférieure de l'homme (7). De là naît l'anxiété ou même une certaine angoisse; on se demande si l'on arrivera au but vivement désiré.
Tauler décrit bien cet état, que saint Jean de la Croix appellera plus tard la purification passive des sens, où il y a un commencement de contemplation infuse.
Voici comment s'exprime le vieux maitre dominicain dans le premier des deux sermons indiqués :
De cette poursuite de Dieu (et de l'âme qui se cherchent) naît une angoisse assez vive. Ah ! mes enfants, quand l'homme est plongé dans celle anxiété et se rend compte de cette poursuite de Dieu en son âme. c'est alors sans aucun doute que Jésus vient et entre en lui. Mais quand on ne ressent pas cette poursuite et qu'on n'éprouve pas cette angoisse, Jésus ne vient pas.
De tous les hommes qui ne se laissent pas prendre par cette poursuite et cette angoisse, aucun ne devient jamais rien de bon; ils restent ce qu'ils sont, ils n'entrent pas en eux-mêmes, et, en conséquence, ils ne savent rien de ce qui se passe en eux.
Ces derniers mots montrent avec évidence que, pour Tauler, cette purification passive est bien dans la voie normale de la sainteté, et non pas une grâce de soi extraordinaire comme les révélations, les visions et les stigmates. C'est une purification qu'il faut subir sur terre en méritant, ou au purgatoire sans mériter, pour arriver à la parfaite pureté de l'âme, sans laquelle elle ne peut entrer au ciel. S'il faut peiner pour avoir un doctorat en théologie ou en droit, il faut peiner aussi pour arriver à la vraie perfection.
S'il y a des personnes atteintes de neurasthénie qui se croient dans cet état, sans y être, il n'est pas rare que des âmes intérieures qui se trouvent vraiment dans cette anxiété et qui viennent chercher de la lumière auprès d'un confesseur, n'obtiennent que cette réponse : « Ne vous troublez pas, ce sont seulement des scrupules; restez en paix; les purifications passives dont parlent certains livres sont choses très rares et extraordinaires. » Après cette réponse, l'âme n'est pas plus éclairée et elle a l'impression qu'elle n'a pas été comprise.
Ce dont parle ici Tauler est vraiment dans la voie normale de la sainteté ou de la pleine perfection de la vie chrétienne.
Dieu apparaît ici comme le chasseur qui est à la poursuite des âmes pour le plus grand bien de celles-ci
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Que doit alors. faire l'âme ainsi poursuivie par le Sauveur? Tauler répond :
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En vérité, elle doit faire ce qu'a fait la Chananéenne, aller à Jésus et crier à haute voix, c'est-à-dire avec un ardent désir : Seigneur. fils de David, ayez pitié de moi.
Ahl mes enfants, celle poursuite divine, celle chasse provoque (chez certains) un cri d'appel d'une force immense: le cri d'appel de l'esprit porte à mille fois mille lieues et plus (c'est-à- dire jusqu'au Très-Haut): c'est un soupir qui vient comme d'une profondeur sans fin.
Cela dépasse de beaucoup la nature, et c'est le Saint-Esprit qui doit lui-même proférer en nous ce soupir, comme le dit saint Paul : Le Saint-Esprit prie pour nous avec d'ineffables gémissements » ( Rom. , vin, 26).
Cette façon de parler montre que pour Tauler, comme plus tard pour saint Jean de la Croix, l'âme en cette lutte entre ici dans la vie mystique par une inspiration spéciale du Saint-Esprit et un commencement de contemplation, malgré l'aridité où elle reste. Le Saint-Esprit, qui habite en tous les justes, commence à rendre son influence manifeste.
Tauler remarque ici qu'après cet appel de l'âme, Dieu se comporte quelquefois,comme Jésus à l'égard de la Chananéenne; il fait comme s'il n'entendait pas ou ne voulait pas exaucer. C'est le moment d'insister, comme le fit admirablement la Chananéenne, sous l'inspiration divine qui la poursuivait au milieu de ces heurts et affronts apparents.
Ah! mes enfants, dit Tauter, combien alors le désir, dans le fond de l'âme; doit devenir plus vif cl plus empressé... Même si Dieu refusait le pain, même s'il déniait la qualité d'enfant,.., il faudrait lui répondre comme la Chananéenne :
O Seigneur! il arrive cependant parfois que les petits chiens sont nourris des miettes qui tombent de la table de leur maitre
Ah! mes enfants, ajoute Tauter, si l'on pouvait réussir à pénétrer ainsi dans le fond de la vérité (de notre conscience) non point par de savants commentaires, des mots, ou bien avec les sens, mais dans le vrai fond ! Alors, ni Dieu, ni aucune créature ne pourrait vous fouler, vous anéantir, vous enfoncer si profondément que vous ne plongiez vous-mèmes en vérité beaucoup plus à fond encore. On pourrait vous faire subir affronts, mépris et rebuffades, et vous resteriez ternie dans la persévérance, vous pousseriez plus à fond encore, animé d'une confiance entière et vous augmenteriez toujours davantage votre zèle (8). Ah! oui, nes enfants, c'est de là que tout dépend, et celui qui serait parvenu à ce point, celui-là aurait bien réussi. Ces chemins. et eux seuls, conduisent, en vérité sans aucune station inltermédiaire, jusqu'à Dieu. Mais il semble impossible à certains qu'on puisse arriver à ce degré d'anéantissement illimité et demeurer ainsi dans ce fond, avec persévérance, avec une entière et véritable assurance, comme cette pauvre femme (la Chananéenne) l'a fait.
C'est pourquoi il lui fut répondu : O femme ta foi est grande. Que ce que tu as cru t'arrive. Que ce que tu veux te soit accordé. En vérité, c'est la réponse qui sera faite à tous ceux qui seront trouvés en telles dispositions et sur ce chemin.
Tauler rapporte ici ce qui arriva à une toute jeune fille, qui, se croyant fort loin de Dieu, s'abandonna pourtant tout à fait à sa sainte volonté, quoi qu'il dùt arriver, elle se livra à fond pour l'éternité; alors, dit-il, elle fut emportée bien loin au-dessus de tout intermédiaire et attirée complètement dans l'abime divine.
Le vieux maitre ajoute pour montrer les fruits de celle seconde conversion :
Place-toi à la dernière place, comme l'Évangile l'enseigne, et lu seras élevé. Mais ceux qui s'élèvent eux-mêmes seront abaissés. Désire ce que Dieu a éternellement voulu, accepte la place que, dans sa tout aimable volonté, il a décidé devoir être la tienne (9)
Mes enfants, c'est de cette façon qu'on va à Dieu en se renonçant soi-même entièrement, de toute manière et en tout ce qu'on a. Celui qui pourrait obtenir une goutte de ce renoncement, en recevoir une étincelle (10), s'en trouverait préparé davantage et conduit plus près de Dieu que s'il se dépouillait de tous ses habits et en faisait cadeau et que s'il mangeait des épines et des pierres, à supposer que la nature puisse le supporter. Un petit instant vécu dans ces dipositions nous serait plus utile que quarante ans de pratiques de notre choix...
Vous allez de longues années votre petit train-train et vous n'avancez pas... Sûrement, c'est là chose bien déplorable, en vérité. Prions donc Notre-Seigneur que nous puissions nous abimer si profondément en Dieu que nous soyons trouvés en Lui. Ainsi soit-il (11).
Ainsi, cet ancien auteur parle de la seconde conversion, où l'âme est vraiment « retournée vers Dieu » beaucoup plus profondément qu'auparavant, comme lorsque, au second labour, la terre est profondément retournée pour devenir vraiment féconde.
Tauter traite le même sujet dans le sermon pour le lundi avant les Rameaux (I2) en expliquant le texte : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive, et des fleuves d'eau vive couleront de sa poitrine » (Jean, iv, I4). Il y décrit (n" 2, 3, 4) la soif de Dieu, qui naît sous l'inspiration du Saint-Esprit, en même temps qu'une sorte de dégoût de tout le créé, de tout ce qu'il y a de désordre, de mensonge et de vanité en lui. Ce vif désir de Dieu et ce dégoût du créé s'accompagnent d'une lutte contre les inclinations déréglées de la sensibilité et l'impatience. C'est bien l'état que saint Jean de la Croix appellera plus tard la purification passive des sens. Tauler l'expose avec une abondance de métaphores qui paraît aujourd'hui excessive. Il note ici (ibidem, n" 5 et 6), après cette épreuve, une période de repos et de jouissance. Puis il décrit la seconde suite d'épreuves par lesquelles commence la vie unitive des parfaits (ibidem, 7 et 8); ce sont celles que saint Jean de la Croix appellera la nuit passive de l'esprit.
On voit par cet enseignement qui se trouve à peu près le même sous des formes variées chez sainte Catherine de Sienne, le Bx. Henri Suso, le vénérable Tauler, qu'il faut, pour entrer dans la voie illuminative des progressants, ce que le P. Louis Lallemant et plusieurs autres ont justement appelé une seconde conversion. Alors vraiment l'âme commence à comprendre la parole de Jésus aux apôtres, qui discutaient pour savoir qui était le premier parmi eux « Je vous le dis, en vérité, Si VOUS NE VOUS CONVERTISSEZ PAS el ne devenez pas comme de petits enfants (par la simplicité et la conscience de votre faiblesse) vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux » x vm, 3). Les apôtres étaient déjà en état de grâce, mais ils avaient besoin d'une seconde conversion pour entrer dans l'intimité du royaume, pour y pénétrer profondément, pour que « le fond de l'âme », dont parle souvent Tauter, ne contienne plus d'égoïsme ou d'amour-propre, mais soit tout à Dieu, pour que Dieu règne vraiment. Jusqu'à ce que l'âme généreuse soit arrivée là, le Seigneur va la poursuivre, et elle aussi, sous l'inspiration divine, le recherchera par un désir toujours plus pur et plus fort, en cessant de se rechercher elle-même. Alors nos yeux s'ouvriront et nous verrons que plusieurs de ceux que nous jugions sévèrement sont meilleurs que nous. C'est là l'oeuvre divine par excellence, celle de la purification profonde de l'âme, d'abord de la partie sensitive, puis de la partie spirituelle, en vue de l'intimité de l'union divine, prélude normal de la vie du ciel.
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—(1) Cf. Dialogue, ch. Lvtv, czt.iv, cxua, cli,cliv.
— (2) Le Liure de la Sagesse éternelle. Partie, ch. Y. Trad, française des OEuvres mystiques du BX Henri Sttso, par le P. Thiriot, 18.9, p. 233 sq. Voir ibidem pp. 224 24, 274, 18o, 284. 9, t. 11
— (3) Ibidem, t II, p. 235.
— (4) Introduction sur les :Mars d'oraisons, traité I, livre I, n. 2-3.
— (5) Sermons de Tauler, trad. llugueny et Théry, t. 1, pp. 236-246 et 257-26g.
— (6) A ces deux groupes ressemblent les deux catégories de personnes dont parlait, nous venons de le voir, le B. Henri Suso.
— (7) n Caro, concupiscit adversus spiritum », Galat., v, 17. n Caro, concupiscit adversus spiritum », Galat., v, 17.
— (8) Ainsi fit David sous les injures de Séméi (II Rois, xvi, 6), ainsi se comportent les saints, comme on le voit dans la vie de saint François d'Assise, de saint Dominique, de saint Benoit-Joseph Labre et de tant d'autres.
— (9 ) II se peut que le Seigneur veuille que nous soyons, dans notre milieu, corrruc une petite racine cachée sous la terre, et non pas comme une lieur visible pour tous. Ce rôle de la petite racine , qui puise les sucs de la terre pour la sève de l'arbre, est des plus utiles; heureux sont ceux qui le remplissent bien.
— (10 ) On voit par ces paroles que c'est là le fruit d'une grande grâce, une vraie conversion.
— (11 ) Il est juste de remarquer avec M. Xavier de liornstein, Les grands mystiques allemands du XIV' siècle, r922, p. s88, que « Maître Eckart a saisi la mystique du côté de l'intelligence, le Bx Henri Suso du côté du coeur, Jean Tauter du côté de la volonté », du fond de la volonté, d'où sa sainte austérité, condition d'une union très intime avec Dieu.
— (12 )) Cf. Trad. Hugueny, Théry, t. 1, pp. 257-269.
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