Tome II-Partie 3-Chapitre 8
La prudence et la vie intérieure
Estote prudentes sicut serpentes et simplices sicut columbae. MATTH., X, 16.
|
Nous voudrions parler ici des vertus morales au service de la charité et dans leur rapport avec la vie intérieure, en montrant comment elles doivent grandir dans la voie illuminative, et quelle est leur véritable place dans l'édifice spirituel.
Tandis que les vertus théologales regardent la fin dernière, et nous portent à croire en Dieu, à espérer en lui, à l'aimer par-dessus tout, les vertus morales regardent les moyens à employer pour obtenir la fin dernière. Parmi elles on en distingue quatre, dites cardinales, parce qu'elles sont, nous l'avons vu, comme les quatre gonds (cardines) de la porte qui donne accès au temple de la vie intérieure. Les deux murs principaux de ce temple symbolisent la foi et l'espérance, le dôme est la figure de la charité, et le fondement en est l'humilité. Les quatre vertus cardinales, auxquelles se rattachent les autres vertus morales, sont, comme l'ont enseigné communément les moralistes, même ceux de l'antiquité païenne : la prudence, qui dirige les autres, la justice, qui rend à chacun ce qui lui est dû, la force ou le qui nous empêche de nous laisser abattre d'une façon déraisonnable devant le danger, la tempérance qui fait descendre la lumière de la raison clans notre sensibilité sous la forme surtout de la sobriété et de la chasteté.
D'autres vertus morales, nous venons de le dire, comme la et la douceur, se rattachent manifestement aux cardinales et sont appelées vertus annexes.
Pour bien entendre la doctrine de saint Thomas sur les principales de ces vertus, il faut se rappeler qu'il admet une différence non seulement de degré, mais de nature, ou spécifique, entre les vertus morales acquises déjà décrites par les philosophes païens, et les vertus morales infuses, reçues au baptême et qui augmentent en nous avec la charité; celles dont parle l'Évangile (1).
La différence qui sépare ces deux ordres de vertus morales est des plus profondes; c'est celle qui distingue l'ordre naturel ou rationnel et celui de la grâce. Il y a ici à la fois une différence d'objet formel, de motif et de fin.
Les vertus morales acquises, bien décrites par Aristote, mettent la rectitude de la droite raison dans notre volonté et notre sensibilité. Sous la direction de la prudence acquise, dans notre volonté règne peu à peu la justice, dans notre sensibilité la force rationnelle et la modération raisonnable.
Les vertus morales infuses, reçues au baptême, sont d'un ordre très supérieur ; elles ont un motif formel non pas seulement rationnel, mais surnaturel. Sous la direction de la foi infuse, la prudence et les vertus morales chrétiennes font descendre dans notre volonté et notre sensibilité la lumière de la grâce ou la règle divine de la vie des enfants de Dieu.
Entre la prudence acquise décrite par Aristote et la prudence infuse reçue au baptême, il y a une distance sans mesure, beaucoup plus grande que celle d'une octave, qui, en musique, sépare deux notes de même nom aux deux extrémités d'une gamine complète. C'est ainsi qu'on distingue communément la tempérance philosophique d'un Socrate et la tempérance chrétienne, ou la pauvreté philosophique d'un Cratès et la pauvreté évangélique, ou encore la mesure raisonnable à garder dans les passions et la mortification chrétienne.
Par exemple, par elle-même la tempérance acquise dirigée par la seule raison ne tient pas compte des mystères de la foi, de notre élévation à la vie surnaturelle, ni du péché originel, ni de la gravité infinie du péché mortel comme offense faite à Dieu, ni du prix de la charité ou amitié divine; elle ne considère pas encore l'élévation de notre fin surnaturelle : « être parfait comme le Père céleste est parfait », d'une perfection du même ordre que la sienne, quoique inégale.
Au contraire, la tempérance infuse, dirigée par la foi divine et la prudence chrétienne, tient positivcuent compte de tous ces mystères révélés, et elle est ordonnée à faire de nous, non seulement des êtres vraiment raisonnables, mais à nous donner une sensibilité surnaturalisée d'enfant de Dieu.
On le voit, ces deux vertus, qui portent le même nom de tempérance, sont, comme on l'a dit, de métal très différent, l'une est d'argent et l'autre est d'or.
Malgré cette distance sans mesure qui les sépare, la vertu infuse et la vertu acquise du même nom s'exercent ensemble dans le chrétien en état de gràce, un peu comme, chez le pianiste, l'art qui est dans l'intelligence et l'agilité des doigts qui donne à l'art une facilité extrinsèque.
Ainsi la vertu acquise doit être, dans le chrétien, au service de la vertu infuse de même nom, comme l'imagination et la mémoire, chez le savant, concourent au travail de son intelligence. Par là les vertus morales sont aussi au service de la plus haute des vertus infuses, la charité.
Nous traiterons des principales d'entre elles, et tout d'abord de la prudence.
Notre-Seigneur en a parlé à plusieurs reprises dans en particulier quand il a dit aux Apôtres : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme des serpents et simples comme des colombes » (Matth., x, 16). Il dit aussi plus tard : « Quel est le Serviteur fidèle et prudent?... Bienheureux ce serviteur, il recevra une grande récompense » (Matth., xxiv, 45).
Cette vertu, nécessaire à chacun pour se bien conduire, convient surtout à ceux qui doivent conseiller et diriger les autres. Il faut s'en faire une juste idée pour ne pas la confondre avec des défauts qui parfois lui ressemblent et pour bien distinguer la prudence acquise, si bonne soit-elle dans son ordre, de la prudence infuse. C'est pourquoi nous parlerons d'abord des défauts à éviter, puis de la prudence acquise, ensuite de l'infuse et du don de conseil, qui vient souvent à son secours dans les cas difficiles.
|
Les défauts à éviter
|
On voit mieux le prix de la vertu par les inconvénients des défauts contraires qui sont souvent assez manifestes.
C'est pourquoi l'Écriture, pour mieux nous recommender la prudence, nous montre les,dangers et les suites de l'inconsidération. Elle nous parle des vierges prudentes par opposition aux vierges folles (2). Saint Pierre et saint Paul louent la prudence des vieillards, surtout de ceux qui sont chargés de veiller sur les premières communautés chrétiennes (3), en ajoutant que « nous ne devons pas être prudents à nos propres yeux (4) », et que « Dieu détruira la sagesse des sages et la prudence des prudents (5) », qui se confient surtout en leur savoir-faire. Jésus a dit : « Je te bénis, Père, de ce que tu as caché ces choses (les mystères du royaume des cieux) aux sages et aux prudents et de ce que tu les a révélées aux petits (6). »
C'est donc qu'il y a ici deux défauts contraires à éviter : d'une part, l'imprudence, l'inconsidération, la négligence à considérer ce qu'il faudrait, la précipitation du jugement; et, d'autre part, la fausse prudence, ou « prudence de la chair (7) », appelée souvent la ruse ou même l'astuce, qui ne poursuit qu'une fin inférieure, toute terrestre; elle cherche, non pas le bien honnête, objet de la vertu, mais le bien utile comme l'argent, et elle montre beaucoup de rouerie ou de fourberie pour se le procurer ; c'est l'habileté des malins, qui ne sauraient entrer ainsi dans le royaume des cieux. Cette fausse prudence est une sottise et une chimère, comme le dit souvent saint Paul (8). Quant à l'imprudence, à l'inconsidération, elle retarde beaucoup le progrès spirituel, et parfois le retarde en voulant le précipiter. C'est le cas de ceux qui brûlent les étapes, qui veulent arriver tout de suite à l'union divine, sans passer humblement par les degrés inférieurs indispensables, comme si l'oiseau voulait voler avant d'avoir des ailes, ou comme si l'architecte voulait construire les flèches d'une église avant d'en avoir établi les fondements. Ces imprudents lisent, par exemple, trop tôt et trop vite, avec avidité, et de façon superficielle, les livres mystiques, sans se mettre à pratiquer sérieusement la vertu. Ils effleurent les choses les plus belles de la vie spirituelle et ils ne s'en nourriront peut-être jamais. C'est comme s'ils cueillaient sur un arbre fruitier les fleurs qui doivent donner les fruits, sans s'apercevoir qu'ils empêchent ceux-ci de se former. Plus tard, à l'âge où il conviendrait de lire avec profit lés grands auteurs spirituels, ils diront peut-être : « c'est inutile ; je les ai lus déjà, je les connais », et ils n'en ont qu'une connaissance lamentablement superficielle. C'est l'imprudence des vierges folles, le manque de discrétion dans la vie spirituelle.
Pour éviter ces défauts opposés les uns aux autres, d'imprudence et de fausse prudence, il importe de considérer ce que doit être la prudence infuse ou chrétienne et ce que doit être aussi la prudence acquise, qui est au service de l'infuse, comme l'imagination et la mémoire au service de l'intelligence. Pour suivre la marche ascendante, nous parlerons d'abord de la prudence acquise, puis de l'infuse, et enfin du don de conseil.
|
La prudence acquise el le gouvernement de soi-même
|
La prudence acquise, qui a pour objet le bien honnête au-dessus de l'utile, est une vraie vertu, distincte de la fausse prudence ou prudence de la chair dont parle saint Paul . Elle se définit : recta ratio agibilium, la droite raison qui dirige nos actes. Elle est appelée auriga virlutum, le conducteur des vertus morales. Elle dirige, en effet, les actes de la justice, de la force, de la tempérance et des vertus annexes (8). Elle détermine la mesure à garder ou le juste milieu rationnel, qui est aussi un sommet, au milieu et au-dessus de toute déviation déraisonnable par défaut ou par excès. Ainsi la prudence détermine le juste milieu de la force au-dessus de la làcheté et de la témérité, qui porterait à s'exposer à la mort sans motif raisonnable. Aristote déjà parlait de mésotès (juste milieu) et acrolès (sommet). (Cf. E I hicam, 1. Il, c. ii. S. Thomas, I" q. 64, a . 1.)
Cette vertu de prudence acquise, bien décrite par le même Aristote, procède sous la lumière de la, raison naturelle et de la science morale, et elle fait descendre cette lumière rationnelle dans notre sensibilité, dans notre volonté et toute notre activité. Mais pour déterminer le juste milieu raisonnable dans les diverses vertus morales, la prudence suppose ces vertus, comme le cocher a besoin de chevaux bien dressés (9). Il y a un rapport mutuel entre la vertu qui dirige et les autres, elles grandissent ensemble. Ne l'oublions pas : nul ne peut avoir la vraie prudence acquise, distincte de la ruse et de l'artifice, s'il n'a pas à un degré proportionné la justice, la force, la tempérance, la loyauté, une vraie modestie.
Pourquoi ?
Parce que, comme disaient les anciens : « qualis unusquisque est !dis finis videlur ei convenieris : chacun Pige du bien à réaliser selon les dispositions subjectives de sa volonté et de sa sensibilité (10) ». L'ambitieux juge bon ce qui flatte son orgueil, tandis que l'homme sincèrement modeste aime à faire le bien en restant caché; celui qui est dominé par l'ambition peut avoir beaucoup de ruse et de finesse; il ne saurait avoir la vraie prudence acquise, ni, à plus forte raison, l'infuse. C'est pourquoi saint Thomas dit que « le jugement de la prudence est pratiquement vrai par conformité à l'intention droite de la volonté (11) ». De plus, la prudence doit, non seulement bien juger, mais commander efficacement les actes vertueux de justice, force, tempérance, et elle ne peut les commander ainsi que si la volonté est droite et efficace, rectifiée par ces vertus mêmes (12). Il y a ainsi vraiment un rapport mutuel entre la prudence et les vertus morales qu'elle dirige; la vraie prudence acquise ne peut exister sans les vertus acquises de justice, de force et de tempérance. C'est déjà quelque chose de très beau, cette rectitude de la conduite morale (13).
Il suit de là que chez l'homme en état de péché mortel, qui manque gravement soit à la justice, soit à la force, soit à la tempérance, soit à une autre vertu, la vertu de prudence acquise ne peut être qu'à l'état de disposition peu solide (facile mobilis), car la volonté de cet homme est détournée de la fin dernière (14). Pour que la vertu acquise de prudence soit à l'état de vertu stable (difficile mobilis) et vraiment, fermement connexe avec les autres vertus morales, il faut avoir la charité, il faut efficacement aimer Dieu, notre fin dernière, plus que nous (15).
Cette prudence acquise nous conseillera bien des choses que la raison naturelle peut par elle-même connaître. Elle nous préservera de l'impulsivité, elle dominera notre tempérament, elle nous dira de ne pas suivre les fantaisies de notre imagination, les caprices de notre sensibilité. Elle nous rappellera qu'il faut nous en remettre au jugement de ceux qui sont plus éclairés et plus expérimentés, qu'il faut obéir à ceux qui ont autorité pour commander. Elle nous guidera pour traiter avec les différentes personnes en tenant compte de leur tempérament et de leur caractère.
Mais si parfaite qu'elle soit, cette prudence acquise, qui est d'ordre naturel ou rationnel, ne peut par elle-même juger comme il faut de la conduite surnaturelle à garder dans la vie chrétienne. Pour cela, il faut la prudence infuse qui est celle que recommande l'Évangile
|
La prudence infuse
|
Cette vertu nous a éfé donnée par le baptême; elle grandit en nous avec la charité, par le mérite et par les sacrements, par la communion. Elle nous donne par elle-même une facilité intrinsèque pour bien juger pratiquement des choses de la vie chrétienne, et son exercice est extrinsèquement facilité par la prudence acquise qui s'exerce en même temps.
Cette prudence infuse fait descendre dans les actions de notre vie quotidienne la lumière de la grâce et de la foi infuse, comme la prudence acquise y fait descendre la lumière de la droite raison. Chez certains chrétiens très raisonnables, on voit surtout la prudence acquise; chez d'autres, plus surnaturels, on voit surtout la prudence infuse.
On voit par là que c'est une grande vertu, supérieure à toutes les vertus morales qu'elle dirige ; elle doit évidemment se trouver surtout chez ceux qui ont à conseiller les autres et à les diriger.
Il ne s'agit donc pas ici de cette prudence négative, qui conseille presque toujours de ne pas agir, de ne pas entreprendre de grandes choses, et cela pour éviter des difficultés et des ennuis. Cette prudence, qui a pour principe : « pas d'affaires », est celle des pusillanimes. Après avoir dit : « le mieux est quelquefois l'ennemi du bien, », elle finit par dire : « le mieux est souvent l'ennemi du bien ». Une telle prudence négative confond avec le médiocre le juste milieu de la vertu morale, qui est aussi un sommet au-dessus des vices contraires. La médiocrité, elle, est un milieu instable entre le bien et le mal ; c'est ce dont se contente la tiédeur, qui cherche toujours à se faire pardonner en parlant de modération et en disant c'est son premier principe « il ne faut rien exagérer ». On oublie alors que dans la voie de Dieu, ne pas avancer, c'est reculer; ne pas monter, c'est descendre, car la loi du voyageur est de monter, d'avancer, et non pas de s'endormir sur la route. La vraie prudence chrétienne est une vertu, non pas négative, mais positive, qui porte à agir comme il faut et quand il faut, et qui ne perd jamais de vue l'élévation de notre fin dernière surnaturelle, ni le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Elle écarte irrémédiablement certaines maximes humaines.
Si la prudence acquise suppose les vertus morales acquises, la prudence chrétienne suppose les vertus morales infuses qui accompagnent la charité. Et si, dans la première formation, on insiste plus sur ces vertus, notamment sur l'humilité, la chasteté, la patience, que sur la prudence elle-même, c'est que celui qui est humble, chaste, patient, est porté par ces vertus mêmes à bien juger pratiquement (per modum inclinationis) de ce qui touche à la vie morale et spirituelle.
Mais lorsque le chrétien, déjà plus ou moins formé, doit commencer à se diriger lui-même, pour bien des choses, surtout s'il doit conseiller les autres, il doit être spécialement attentif à ce qu'exige la vraie prudence surnaturelle, et éviter toute inconsidération et précipitation dans le jugement. Alors on se rend de plus en plus compte de la supériorité de la vraie prudence chrétienne, vertu qui vient immédiatement au-dessous des vertus théologales, pour faire descendre leur rayonnement et leur influence vivificatrice sur les vertus morales qu'elle dirige.
Dès lors la prudence chrétienne doit grandir avec la charité, et ses vues surnaturelles doivent de plus en plus prévaloir sur les vues trop humaines de ce que saint Thomas appelle, après saint Augustin, « la raison inférieure ». La raison inférieure juge de tout du point de vue temporel, la raison supérieure juge de tout du point de vue de l'éternité (16).
Cette haute prudence chrétienne est trop rare. Le P. Lallemant, S. .1., dit même : « La plupart des religieux, même des bons et vertueux, ne suivent, dans leur conduite particulière, et dans celle des autres, que la raison et le bon sens : en quoi plusieurs d'entre eux excellent. Cette règle est bonne, mais elle ne suffit pas pour la perfection chrétienne. Ces personnes-là se conduisent d'ordinaire par le sentiment commun de ceux avec lesquels elles vivent, et comme ceux-ci sont imparfaits, bien que leur vie ne soit pas déréglée , parce que le nombre des parfaits est fort petit, jamais elles n'arrivent aux sublimes voies de l'esprit : elles vivent comme le commun, et leur manière de gouverner les autres est imparfaite (17). »
En certains temps, comme aux heures de persécution, éclate l'insuffisance d'une telle manière de voir.
La vraie prudence ne perd jamais de vue l'élévation du but vers lequel nous devons marcher; elle juge de tous nos actes par rapport à la vie éternelle, et non seulement par rapport aux habitudes ou conventions du milieu où nous sommes. Elle se rappelle constamment « l'unique nécessaire ». Aidée par les inspirations spéciales du don de conseil (18), elle devient la sainte discrétion qui pèse toutes choses à la mesure de Dieu.
|
La sainte discrétion et le don de conseil
|
Sainte Catherine de Sienne en a admirablement parlé dans son Dialogue, au traité de la discrétion ou du discernement spirituel. Elle nous dit que la discrétion chrétienne, qui indique la mesure entre les défauts contraires, et qui est le principe d'un sage discernement, est fondée sur la connaissance de Dieu et de soi-même. « La discrétion, dit-elle, est un rejeton greffé sur la charité et uni à elle... Mais ce qui donne vie à l'arbre et aux rameaux, c'est la racine , et cette racine doit être plantée dans la terre de l'humilité, qui est la mère nourricière de la charité, sur laquelle est greffé ce rejeton de la discrétion (19). » C'est une manière symbolique d'exprimer la connexion de ces vertus.
La sainte discrétion suppose donc un grand esprit de foi ; elle ne rapetisse rien; tandis que le naturalisme pratique ne voit que le petit côté des grandes choses, elle voit le grand côté même des petites choses de la vie chrétienne, de nos devoirs quotidiens dans leur rapport avec Dieu (20). Elle dirige la justice qui rend à Dieu et au prochain ce qui leur est dû. Comme il est dit en ce même Dialogue (c'est le Seigneur qui parle) : « Premièrement, la discrétion m'attribue à moi ce qui' m'est dû, en rendant honneur et gloire à mon nom, en rapportant à moi les grâces et les dons qu'elle sait avoir reçus de moi (21); elle rend à elle-même ce qu'elle a conscience d'avoir mérité, en reconnaissant qu'elle n'est pas par elle-même... Pour ce qui est d'elle, elle confesse s'être montrée ingrate pour tant de bienfaits et n'avoir pas profité du temps et des grâces reçues : aussi s'estime- t-elle digne des châtiments, et est-elle pour elle-même, à cause de ses fautes, un objet de haine et de dégoût (22).
« Voilà les effets de la discrétion fondée sur la connais.. sance de soi qui est l'humilité vraie. Sans cette humilité l'ànie sera indiscrète. L'indiscrétion a sa source dans l'orgueil, comme la discrétion a la sienne dans l'humilité. Aussi, sans discernement, me déroberait-elle comme un larron l'honneur qui m'appartient pour se l'attribuer à elle-même et s'en faire gloire; ce qui est bien à elle, elle me l'imputerait, se lamentant el murmurant contre les mystérieux desseins de la Providence que j'ai accomplis en elle et dans mes autres créatures; elle se scandaliserait de tout, tant de moi que du prochain.
« Bien différente est la conduite de ceux qui possèdent la vertu de discrétion. Après avoir rendu ce qu'ils doivent à moi et à eux-mêmes, ils rendent ensuite au prochain ce qu'ils lui doivent, principalement en lui donnant l'affection qui procède de la charité et l'humble et continuelle prière à laquelle tous sont tenus les uns envers les autres. Puis ils s'acquittent de leur dette envers lui par leur doctrine, par l'exemple d'une vie honnête et sainte, par leurs conseils et les secours dont le prochain a besoin pour faire son salut (23). »
La sainte discrétion est ainsi la lumière qui règle les vertus; elle mesure les actes de pénitence extérieure et ceux du dévouement au prochain, tout en nous rappelant que notre amour de Dieu doit être sans mesure et doit ici-bas toujours grandir (24).
Loin d'être une vertu négative, elle est, au service de la charité, la vertu qui tient les rênes de la vie morale, qui dirige la justice, la force, la tempérance, pour persévérer dans le bien, pour faire connaître Dieu et le faire aimer. La prudence chrétienne conserve ainsi avec la charité la connexion de toutes les vertus.
Lorsque cette grande prudence chrétienne est éclairée par les inspirations spéciales du don de conseil, qui lui correspond, alors elle se concilie fort bien, comme le demande Notre-Seigneur, avec « la simplicité de la colombe n, avec la parfaite droiture, qui n'est point naïveté, qui garde le silence sur ce qu'il ne faut pas dire, mais qui ne parle jamais contre la vérité. Il faut être maître de sa langue et savoir défricher son caractère.
Ce don de conseil vient au secours de la prudence surtout dans les circonstances difficiles et imprévues, pour concilier parfois dans un même mot ou un même geste des vertus en apparence opposées, comme la fermeté et la douceur, ou encore, la véracité et la fidélité à garder un secret.
Selon saint Augustin et saint Thomas (25), ce don de conseil correspond à la béatitude des miséricordieux, pour deux. raisons. Premièrement, il faut être miséricordieux pour savoir donner comme il convient un conseil salutaire à ceux qui en ont besoin, un conseil qui porte vraiment, qui ne les rebute pas, mais qui relève avec force et douceur. Et en second lieu, lorsque notre prudence hésite, dans des circonstances difficiles, entre la rigueur de la justice à observer et la miséricorde, qui ne saurait être oubliée, le don de conseil nous incline généralement vers la miséricorde, qui va relever le pécheur, et qui le fera entrer peut-être de nouveau dans l'ordre de la justice; il y entrera parfois avec une sincère et profonde contrition et réparera ainsi l'ordre violé beaucoup mieux qu'en portant le châtiment avec moins d'amour.
On voit par là l'élévation (le la prudence infuse; nous la verrons mieux encore en parlant de la simplicité chrétienne, qui doit lui être toujours unie.
On saisit dès lors l'importance de la parole de Jésus (Matth., xxiv, 45) : « Quel est donc le serviteur fidèle et prudent que son maître a établi sur les gens de sa maison pour leur distribuer la nourriture en son temps? Heureux ce serviteur que son maître, à son retour, trouvera agissant ainsi! En vérité, je vous le dis, il l'établira sur tous ces biens. » Ces paroles s'appliquent à tout chrétien, fidèle et prudent, spécialement à ceux qui doivent conseiller les autres, aux chefs de famille, aux pasteurs, aux évêques, aux grands papes. Ils recevront une haute récompense à laquelle il est fait allusion dans l'Ecclésiastique, x L'y, 1-16, où on lit l'éloge de la sagesse et de la prudence des patriarches et dans la prophétie de Daniel, xii, 3, où il est dit : « Ceux qui auront été sages (de la sagesse de Dieu et fidèles à sa loi) brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui en auront conduit beaucoup à la justice seront comme des étoiles, éternellement et toujours. » Rappelons-nous que la fausse prudence est d'étain, la vraie prudence acquise est d'argent, que la prudence infuse est d'or, que les inspirations du don de conseil sont de diamant, de l'ordre même de la lumière divine. « Qui sequitur me non ambulat in tenebris, sed habebit lumen vitae. »
|
|
(I) SAINT THOMAS, Ie,IIer, q. 63, a . 4.
(2) Math., xxv, 4.
(3) 1 Tirn., iii, 2. I Petr., iv, 7.
(4) Horn., au, 16.
(5) I Cor., I, 19.
(6) Math., xi, ,5. carme(6) Rom. ,« Prudentia cars mors est... inirnica est Deo. »
(7) I Cor., in, vin,19:La sagesse de ce monde est une sottise aux yeux de Dieu
(8) Cf. A. GARDEIL, O. P., La vraie vie chrétienne, 1935, Il' partie, 1.1 :« 1,e gouvernement personnel et surnaturel de soi-même », pp. 59-206. « Les anciens philosophes avaient comparé la prudence au noble conducteur d'un quadrige : aurtsa vil-lutait. Le regard fixé sur la carrière qu'il doit parcourir, celui-ci tient en main ses coursiers. Il a l'oeil à tout, aux accidents de la route, à l'avarice de ses rivaux, aux MOillfires mouvements de ses bêtes, dont il a appris à connaitre à fond le caractère spécial. Celle-ci se cabre, celle-là est à l'oeil, cette autre rue dans les brancards. Lui cependant palpe ses rênes, et de la voix, du fouet, s'il le faut, il tempère, il régularise, il excite, mettant sans cesse ses initiatives au point de la situation. sachant modifier saconduite en cours de route et mouler, pour ainsi dire, ses interventions sur la vie de son attelage. Voilà ce qu'il nous faut transposer dans le domaine de la conduite surnaturelle..., cela par expérience vivante et vigueur de décision sans cesse renouvelée et alimentée aux sources du vivant amour de Dieu », ibid., p. rià sq. Ainsi le juste doit diriger et régler les mouvements de sa sensibilité, ainsi le directeur d'ceuvres ses subordonnés, le supérieur ses inférieurs, l'évêque son diocèse, le pasteur suprême l'Église entière. On voit par là l'élévation de la vertu de prudence au-dessous des vertus théologales, mais au-dessus même de la vertu de religion, dont elle dirige les actes, comme ceux de la justice, de la force, de la tempérance, qui sont comme les coursiers du char.
(9 ) Cf. SAINT Tl-LOMAS, P Il", q. 58, a . 5.
(10 ) Ibidem et Elhica, III, ch.
(11 ) P 11", q. 57, a . 5, ad 3" : « Veum intelleclus pradiei accipitur per conformilatem ad appetilmn eceum » Même si le .jugement prudentiel est spéculativement faux par suite d'une erreur absolument involontaire, il reste pratiquement vrai. Ainsi, si nous ne pouvons savoir que le breuvage qu'on nous présente est empoisonné, il n'est pas imprudent de juger que nous pouvons le boire.
(12 ) L'acte principal de la prudence est même rimpeium ou le coin man dement, qui dirige l'exécution de l'acte vertueux qu il faut poser hic et nunc. Cf. IP ll", q. 67, a . 8.
(13) On voit d'autant mieux cette vérité si l'on remarque que la politique des États s'élève bien rarement au-dessus des intérêts économiques ou matériels des peuples, au-dessus du lien Mile tangible; elle ne considère que très peu les règles de la vraie moralité ou le bien honnéle, objet de la vertu. Alors la moralité disparait dans les relations des peuples; les États laissent parfois s'accomplir des crimes collectifs énormes qu'ils pourraient et devraient empêcher en défendant les opprimés et les perséciités. Il faudra porter ensuite le châtiment ou les suites terribles de ces impardonnables imprudences et de ces lâchetés, qui sont la négation de la loi morale et du droit pour maintenir le primat de la force ou de l'or. Pour compenser ces fautes, il faut une vie intérieure intense en certaines âmes qui peuvent être « les dix justes » dont parle l'Écriture, à cause desquels Dieu fait miséricorde.
(14) Du fait du péché mortel, la volonté est détournée directement de la lin dernière surnaturelle, et indirectement de la fin dernière naturelle, car déjà la loi naturelle nous oblige à obéir à Dieu quoi qu'il commande. Ainsi, toute faute contre la fin dernière surnaturelle est, indirectement, une faute contre la loi naturelle.
(15) Cf. saint Thomas , l' Il'", q. 63, a . 2, ad 2° : « Virtus divinitus infusa, maxime si in sua perfectione consideretur, non compatitur seciiin aliquod peccatum modale; sed uirlus humanilus acquisita poteSt secum compali aliquem nelion peccali, Mi= morions, quia usus habitus innobis est nostrae voluntati subjectum, ut supra dictum est, q.G9, a. 3. Non autem per unum actum peccati corrumpitur habitus virtutis acquisitae. » Item, P q. 65, a . : « Virtutes morales, prou!, suffi. operativac boni in ordine ad finem, qui non excedit facultatem naturalem hominis, possunt per opera humana acquiri. Et sic nequisilne sine enninie esse possuni, sicut fuerunt in multis gentilibus. » Ibid., ail irtutes ibi accipiuntur secundum imperfectam rationem virtutis. t. Voir sur ces textes le commentaire des Salmonlieenses, et ce que nous avons dit ici, l" partie, sur la connexion des vertus.
(16) q. 70' a 9 : « Ratio superior est quae intendit aeternis conspiciendis et consulendis; ratio inferior est quae intendit ternporalibus rebus. » C'est ce que dit saint Augustin, De T pin., I. XII, ch. vu.
(17) La Doelrine spirauelfr, IV' Principe , ch. n, a. i. Nous avons peut-être déjà cité ce passage, mais il n'y à aucun inconvénient à le citer deux fois.
(18) Cf. saint Thomas , de dono consilii, II' Il", q.
(19) Dialogue, ch. ix
(20) Luc, xvi, 10 « Celui qui est fidèle dans les petites choses est aussi fidèle dans les grandes. »
(21) Ce sont là, en effet, des actes de la vertu de religion, dirigée par la prudence. La prudence ne dirige pourtant pas les actes des vertus théologales qui lui sont supérieures, mais elle indique quand il convient, par exemple. de plrler des choses de foi avec telles ou telles personnes, et quand il convient de faire tel ou tel acte de charité. Les vertus théologales qui ont Dieu mime pour règle immédiate ne consistent pas dans un juste milieu déterminé par la prudence, mais leur exercice n'est pas indépendant d'elle. (Cf. I' Il", q. 6! 1, a . 4.)
(22) Un chrétien sincère, parcourant un grand cimetière, voyait sur presque toutes les tombes un éloge du défunt. II se sentit inspiré à demander qu'on mît sur sa tombe « Ci-gît un grand pécheur, qui, s'il est sauvé, le doit à la grande miséricorde de Dieu. Il commençait à entrevoir ce qui, dans notre vie, vient de nous et ce qui vient de Dieu « Perditio tua ex Le , Israel , tantummodo in me au7Ui-um Umm (Osée).
(23) thal&gue, Ch ix
(24)) ibid cli si
(25) II. II", q. 52, a .4.
|
|