Tome II-Partie 3-Chapitre 12
L'humilité des progressants
« Le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir de donner sa vie pour la rédemption d'un grand nombre. » (Matth., in, 28.)
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Puisque nous parlons ici surtout des vertus morales qui ont une affinité spéciale avec les vertus théologales et la vie d'union à Dieu, il faut considérer ce que doit être l'humilité chez les progressants.
L'importance et la nature de cette vertu chrétienne montre bien la distance qui sépare les vertus acquises décrites par les philosophes païens et les vertus infuses dont parle l'Évangile. Nous avons rappelé plus haut, à propos de la prudence, quelle est cette distance fondée sur une distinction de nature ; nous allons mieux nous en rendre compte en parlant de l'humilité et plus encdre en la considérant en notre modèle, Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Cette vertu est considérée dans toute la tradition chrétienne comme le fondement de la vie spirituelle, en tant qu'elle écarte l'orgueil, qui est, dit l'Écriture, le commencement de tout péché, parce qu'il nous éloigne de
Dieu. On a ainsi souvent comparé l'humilité à l'excavation qu'il faut creuser pour construire un édifice, excavation qui doit être d'autant plus profonde ,que cet édifice doit être plus élevé. De ce point de vue, nous l'avons vu, ch. VII, les deux piliers principaux du temple à édifier sont la foi et l'espérance, le dôme en est la charité.
L'humilité doit certes réprimer l'orgueil sous toutes ses formes, y compris l'orgueil intellectuel et l'orgueil spirituel, dont nous avons parlé plus haut (1). Mais l'acte propre, principal, et le plus élevé de l'humilité, n'est pas précisément la répression actuelle des mouvements d'orgueil. Il est manifeste, en effet, qu'en Notre- Seigneur et en Marie il n'y a jamais eu de premier mouvement d'orgueil à réprimer, et cependant il y eut en eux et il y a toujours l'exercice éminent de la vertu d'humilité. Quel est donc l'acte propre de l'humilité, d'abord envers Dieu, puis envers le prochain?
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L'humilité envers Dieu
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L'acte propre de l'humilité consiste à s'incliner vers la terre, qui se dit humus en latin, d'où le nom de cette vertu. Pour parler sans métaphore, son acte propre consiste à s'abaisser devant Dieu et devant ce qui est de Dieu en toute créature. Or, nous abaisser devant le Très-Haut, c'est reconnaître, non pas seulement de façon spéculative, mais pratiquement, notre infériorité, notre petitesse, notre indigence, qui est manifeste en nous, fussions-nous innocents, et de plus, après le péché, c'est reconnaître notre misère.
Ainsi l'humilité s'unit à l'obéissance et à la religion, mais elle en diffère : l'obéissance regarde l'autorité de Dieu et ses préceptes; la religion regarde son excellence et le culte qui lui est dû; l'humilité, en nous inclinant vers la terre, reconnaît notre petitesse, notre pauvreté, glorifie à sa manière la grandeur de Dieu. Elle chante sa gloire comme lorsque l'archange saint Michel dit : « Quis ut Deus? Qui est comme Dieu? » L'âme intérieure éprouve une sainte joie à s'anéantir en quelque sorte devant Dieu pour reconnaître pratiquement que lui seul est grand et que, en comparaison de la sienne, toutes les grandeurs humaines sont vides de vérité, comme un mensonge.
L'humilité ainsi conçue est fondée sur la vérité, surtout sur cette vérité : il y a une distance infinie entre le Créateur et la créature. Plus cette distance apparaît de façon vive et concrète, plus on est humble. Si haut que soit la créature, cet abîme est toujours infini, et plus on monte vraiment, plus il s'impose à nous avec évidence. En ce sens, le plus élevé est le plus humble, parce qu'il est le plus éclairé : la Vierge Marie est plus humble que tous les saints, et Notre-Seigneur est encore beaucoup plus humble que sa sainte Mère.
On voit l'affinité de l'humilité avec les vertus théologales en assignant son double fondement dogmatique, qui fut ignoré des philosophes païens. Il y a à sa racine deux dogmes.
Elle se fonde premièrement sur le mystère de la création ex nihilo, que les philosophes de l'antiquité ne connurent pas, du moins explicitement, mais que la raison, par ses forces naturelles, peut connaître : nous avons été créés de rien, c'est le fondement de l'humilité, selon la lumière de la droite raison (2).
L'humilité se fonde aussi (3) sur le mystère de la grâce et de la nécessité de la grâce actuelle pour poser le moindre acte salutaire. Ce mystère dépasse les forces naturelles de la raison, il est connu par la foi, et il s'exprime en ces paroles du Sauveur : « Sans moi vous ne pouvez rien faire » dans l'ordre du salut (Jean, xv, 5).
De là dérivent quatre conséquences à l'égard de Dieu créateur, de sa Providence et de sa bonté, qui est source de la grâce et qui remet le péché.
Tout d'abord, par rapport à Dieu créateur, nous devons reconnaître non seulement de façon spéculative, mais pratiquement et concrètement, que par nous-mêmes nous ne sommes rien : « Ma substance est comme un néant devant toi, Seigneur » (Ps. xxxviu, 6). « Qu'avonsnous que nous ne l'ayons reçu? » (I Cor., iv, 7)
Nous avons été créés de rien par un flat souverainement libre de Dieu, par son amour de bienveillance, qui nous conserve dans l'existence, sans quoi nous serions aussitôt annihilés.
De plus, après la création, s'il y a plusieurs êtres, il n'y a pas plus de réalité, plus de perfection, plus de sagesse, ni plus d'amour ; car, avant la création existait déjà l'infinie plénitude de la perfection divine; et donc en comparaison de Dieu nous ne sommes pas.
Si même de nos actes libres les meilleurs on enlevait tout ce qui vient de Dieu, en rigueur de termes il ne resterait rien, car il n'y a pas une partie de cet acte qui vient de nous et l'autre de Dieu, mais l'acte tout entier est de Dieu comme de sa cause première, et il est tout entier de nous comme de la causé seconde. Ainsi le fruit d'un arbre est tout entier de Dieu comme de la cause première et tout entier de l'arbre comme de la cause seconde.
Cela doit être reconnu même pratiquement : Sans Dieu créateur et conservateur de toutes choses, nous ne sommes rien.
De même sans Dieu ordonnateur suprême, sans sa Providence qui dirige toutes choses, notre vie manque totalement de direction. Nous devons donc recevoir humblement de lui la direction générale des préceptes pour arriver à la vie éternelle, et la direction particulière que le Très-Haut a choisie de toute éternité pour chacun de nous. Cette direction particulière nous est manifestée par nos supérieurs, qui sont des intermédiaires entre Dieu et nous, par les conseils auxquels nous devons avoir recours, par les événements, par les inspirations du Saint-Esprit. Ainsi nous devons humblement accepter la place, peut-être fort modeste , que le bon Dieu a voulue pour chacun de nous de toute éternité. C'est ainsi que dans la vie religieuse, selon la volonté divine, certains doivent être comme les branelles de l'arbre, d'autres comme des fleurs, d'autres comme des racines cachées sous la terre. Mais elle est très utile, la racine, elle puise dans le sol les sucs qui constituent la sève nécessaire à l'alimentation de l'arbre. Si même on coupait toutes ses racines , l'arbre mourrait; tandis qu'il ne mourrait pas si l'on coupait toutes ses branches et toutes ses fleurs. Dans un chrétien, dans un religieux. l'humilité qui le porte à accepter très volontiers une place cachée est très fructueuse, non seulement pour lui-même, mais pour les autres. Le Sauveur, dans sa vie douloureuse, a voulu très humblement la dernière place, celle où on lui a préféré Barrabas, l'opprobre de la Croix, et c'est ainsi que dans l'édifice du royaume de Dieu il est devenu la pierre angulaire : « La pierre qu'ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue le sommet de l'angle. C'est le Seigneur qui a fait cela, et c'est un prodige à nos yeux» (Matth., xxx, 42). Saint Paul écrit aux Éphésiens, xi, 20 : « Vous n'êtes plus des étrangers... mais vous êtes des concitoyens des saints, des membres de la famille de Dieu, édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, dont Jésus-Christ lui-même est la pierre angulaire. »
Telle est la très solide humilité, merveilleusement féconde qui, jusque dans les endroits les plus cachés, chante la gloire de Dieu. Il faut donc recevoir humblement de Dieu la direction spéciale qu'il a choisie pour nous, même si elle devait nous conduire à une profonde immolation : « C'est Dieu qui mortifie et qui vivifie; il conduit à toute extrémité et il en ramène; il abaisse et il élève comme il l'entend » (I Rois, îî, 6). C'est un des plus beaux leitmotivs des livres saints.
Ensuite, dans cette direction spéciale choisie par Dieu pour nous, nous ne pouvons faire le moindre pas en avant, le moindre acte salutaire et méritoire sans le secours d'une grâce actuelle; nous en avons particulièrement besoin pour persévérer jusqu'à la fin. Cette grâce, il faut humblement la demander.
Même si nous avions un haut degré de grâce sanctifiante et de charité, dix talents, par exemple, nous aurions encore besoin d'une grâce actuelle pour le moindre acte salutaire, et surtout pour la bonne mort nous avons besoin du grand don de la persévérance finale, qu'il faut demander chaque jour dans l'Ave Maria avec humilité et confiance.
L'humilité chrétienne dit avec joie avec saint Paul, (II Cor., lu, 5) : « Nous ne sommes pas capables de nous-mêmes, comme venant de nous-mêmes, de la moindre pensée profitable pour le salut; mais notre aptitude vient de Dieu » (I Cor., xi', 3) : « Personne ne peut dire : Jésus est le Seigneur », si ce n'est par l'Esprit-Saint.
Bref, l'humilité doit reconnaître pratiquement et un peu mieux chaque jour la grandeur de Dieu créateur, ordonnateur de toutes choses et aùteur de la grâce.
Cette humilité, qui reconnaît notre indigence, doit se trouver en tous les justes, elle devait être dans l'homme innocent. Mais, après le péché, nous devons pratiquement reconnaître non pas seulement notre indigence, mais notre misère : misères de notre cœur égoïste, étroit, de notre volonté inconstante, de notre caractère inégal, emporté, fantasque; misères de notre esprit, qui a des oublis impardonnables et qui tombe en des contradictions qu'il pourrait et devrait éviter; misère de l'orgueil, de la convoitise, qui conduit à l'indifférence à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Cette misère est inférieure au néant lui-même, car elle est un désordre, et elle met quelquefois notre âme dans un état d'abjection véritablement méprisable.
Souvent l'office divin, dans le Miserere, nous rappelle ces grandes vérités : « Aie pitié de moi, ô mon Dieu, selon ta bonté; selon ta grande miséricorde, efface mes transgressions. Lave-moi complètement de mon iniquité et purifie-moi de mon péché... C'est contre toi seul que j'ai péché ; j'ai fait ce qui est mal à tes yeux... Purifie- moi... lave-moi et je serai plus blanc que la neige... Détourne ta face de mes péchés ; crée en moi un coeur pur et un esprit ferme... rends-moi la joie de ton salut. Qui connaît ses égarements? Pardonne-moi ceux que j'ignore » (Ps. x vitt, 13).
Combien cet abaissement, de l'humilité vraie diffère de la pusillanimité, qui naît du respect humain ou de la paresse spirituelle! La pusillanimité contraire à la magnanimité, refuse le labeur nécessaire! L'humilité, bien loin de s'opposer à la grandeur d'âme, s'unit à elle ; le vrai chrétien doit tendre vers de grandes choses, dignes d'un grand honneur, mais il doit y tendre humblement et, s'il le faut, par la voie de grandes humiliations (4). Il doit apprendre à dire souvent : « Non nobis, Domine non nobis, sed nonzini tao da gloriam. Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à ton nom donne la gloire » (Ps. cxm,1.)
Le pusillanime est celui qui refuse de faire ce qu'il peut et doit faire, il peut pécher mortellement lorsqu'il refuse d'accomplir ce qui est gravement obligatoire. Au contraire, l'humilité incline l'homme devant le Très-Haut, pour qu'il soit à sa vraie place. Elle ne nous abaisse devant Dieu que pour le laisser agir plus librement en nous. Loin de se décourager, l'âme humble se met dans la main de Dieu, et si par elle le Seigneur fait de grandes choses, elle ne s'en glorifie pas plus que la hache entre les mains du bûcheron, que la harpe entre les mains de l'artiste. Elle dit avec la Bienheureuse Vierge Marie : « Je suis la servante du Seigneur, qu'il me. soit fait selon sa parole. »
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Que doit être l'humilité envers le prochain?
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Saint Thomas dit à ce sujet de façon aussi simple que profonde : « Chacun doit reconnaître qu'il est inférieur, en ce qu'il a par lui-même, à ce que toute autre personne lient de Dieu (5). » En effet, chaque homme, considérant que par lui-même il n'est rien, que ce qu'il a par lui-même c'est seulement son indigence, sa dé fectibilité, ses déficiences, doit non seulement de façon spéculative, mais pratiquement, reconnaître que tout ce qu'il a par lui-même, comme venant de lui-même, est inférieur à tout ce que tout autre tient de Dieu dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce.
Le saint docteur ajoute en substance (6) : « L'homme vraiment humble s'estime inférieur aux autres, non pas pour les actes extérieurs, mais parce qu'il craint d'accomplir par un orgueil caché le bien même qu'il fait. » C'est pourquoi le psalmiste dit : « Ab occullis meis monda me, Domine. De mes fautes cachées, purifiez-moi, Seigneur. » Saint Augustin dit aussi : « Estimez que certains sont d'une façon cachée meilleurs que vous, bien que vous paraissiez moralement supérieur à eux (7). »
Il faut aussi se dire avec le même saint Augustin : « Il n'est pas de p'éché commis par un autre homme que je ne puisse commettre, à raison de ma propre fragilité, et si je ne l'ai pas commis, c'est parce que Dieu, en sa miséricorde, ne l'a pas permis et m'a conservé dans le bien (8). » C'est à lui qu'il faut en rendre gloire et lui dire avec l'Écriture : « Seigneur, crée en moi un coeur pur, un esprit droit. Convertis-moi vers toi, et je serai converti. Aie pitié de moi, pécheur, car je suis faible et pauvre. »
Comme le dit saint Thomas, q. 20, a . 3 : « Puisque l'amour de Dieu pour nous est cause de tout bien, nul ne serait meilleur qu'un autre s'il n'était plus aimé par Dieu. » « Qu'as-tu que lu ne l'aies reçu? » (I Cor., iv, 7.) C'est ce qui porte les saints à se dire, en voyant un criminel qui va subir le dernier supplice :« Si cet homme avait reçu les mêmes grâces que j'ai reçues depuis tant d'années, il aurait été peut-être moins infidèle que moi; et si Dieu avait permis dans ma vie les fautes qu'il a permises dans la sienne, c'est moi qui serais à sa place et lui à la mienne. » — Qu'as-tu que tu ne l'aies reçu ! », c'est le vrai fondement de l'humilité chrétienne. Tout orgueil devrait venir se briser contre cette parole divine.
L'humilité des saints devient ainsi toujours plus profonde, car ils connaissent de mieux en mieux leur propre fragilité, par contraste avec la grandeur et la bonté de Dieu. A cette humilité des saints, nous devons tendre, mais n'employons pas les formules dont ils se servent, tant que nous ne sommes pas profondément convaincus qu'elles sont vraies; car ce serait alors évidemment de la fausse humilité, qui est à la vraie ce que la verroterie est au pur diamant.
Cette humilité envers le prochain, ainsi définie par saint Thomas , diffère immensément du respect humain et de la pusillanimité. Le respect humain (iimor mundanus) est la crainte du jugement et de la colère des méchants; cette crainte nous détourne de Dieu. La pusillanimité refuse le travail nécessaire, elle fuit les grandes choses qu'il faudrait accomplir et incline à des choses basses. L'humilité, elle, nous incline noblement devant Dieu et devant ce qu'il y a de Dieu dans le prochain. L'humble ne s'incline pas devant le pouvoir des méchants; en quoi il diffère, dit saint Thomas, de l'ambitieux, qui s'abaisse beaucoup plus qu'il ne le faut pour obtenir ce qu'il désire, et se fait plat valet pour arriver au pouvoir.
L'humilité ne fuit pas les grandes choses, elle fortifie au contraire la magnanimité en nous faisant tendre humblement vers les choses élevées. Ce sont cieux vertus complémentaires qui se soutiennent l'une l'autre, comme les arceaux d'une voûte.
Ces deux vertus apparaissent splendidement en Notre-Seigneur, lorsqu'il dit : « Le Fils de l'homme est venu, non pour etre servi, mais pour servir (voilà l'humilité) et donner sa vie pour la rédemption d'un grand nombre (voilà la magnanimité avec le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes) » (Matth., xx, 28 ). Le Sauveur ne pouvait pas tendre à de plus grandes choses et y tendre plus humblement : il a voulu nous donner la vie éternelle et cela par la voie des humiliations de la Passion et de la Croix. Ainsi, toute proportion gardée, ces deux vertus en apparence contraires s'unissent dans les saints. L'humble Jean-Baptiste ne craint pas la colère d'Hérode, et il lui dit : « Ce que vous faites n'est pas permis »; les Apôtres dans leur humilité n'ont pas craint l'opposition des hommes, ils ont été magnaniffles jusqu'au martyre. Il y a quelque chose de semblable en tous les saints, et plus ils sont humbles, plus ils sont forts, moins ils redoutent les opinions humaines, si formidables qu'elles soient ; tel l'humble Vincent de Paul intrépide devant l'orgueil janséniste, qu'il reconnut et qu'il dénonça, pour conserver aux âmes la grâce de la communion fréquente.
Pratiquement, que faut-il faire pour arriver à la perfection de l'humilité, sans laquelle on ne peut avoir celle de la charité? Il importe surtout de se bien comporter à l'égard des éloges et à l'égard des reproches.
Par rapport aux éloges, il ne faut pas se louer soi-même, ce serait se salir, comme le dit un proverbe italien : « chi si Ioda, s'imbroda »; ceux-là se louent qui trouvent qu'ils ne sont pas assez loués par les autres. — De plus, il ne faut pas rechercher les éloges; ce serait du reste se rendre ridicule et perdre le mérite de nos bonnes actions. — Enfin il ne faut pas se complaire dans les éloges, lorsqu'ils viennent ; ce serait perdre, sinon le mérite de nos bonnes actions, du moins la fleur du mérite.
Mais il faut monter encore quelques degrés, en se comportant comme il faut par rapport aux reproches. il faut accepter patiemment les reproches mérités, surtout lorsqu'ils viennent des supérieurs qui ont le droit et le devoir de les faire; si l'on fait la moue, on perd le bénéfice de ces justes observations. Il convient aussi d'accepter patiemment quelquefois un reproche peu mérité ou immérité. Ainsi, saint Thomas, encore novice, fut repris injustement pour une soi-disant faute de latin dans la lecture au réfectoire; il se corrigea comme il lui était demandé; ensuite, en récréation, ses frères s'étonnèrent et lui dirent : « C'est vous qui aviez raison, vous aviez bien lu ; pourquoi vous être corrigé ?
— Mieux vaut, aux yeux de Dieu, répondit-il, une faute de grammaire qu'un manque d'obéissance et d'humilité. » Enfin il conviendrait de demander l'amour du mépris, en se rappelant les exemples des saints. Saint Jean de là Croix, au Seigneur qui lui disait : « Que veux-tu pour récompense?» répondit : « Être méprisé et souffrir par amour pour vous »; il fut exaucé qiielqUes jours après, et de la manière la plus douloureuse, on le traita comme un religieux indigne et d'une façon à peine croyable. De même saint François d'Assise disait au frère Léon : « Si, lorsque nous serons arrivés ce soir, à la nuit, à la porte du couvent, le frère portier ne veut pas nous ouvrir, s'il nous prend pour des voleurs, nous donne des coups, nous laisse toute la nuit dehors sous la pluie et au froid, c'est alors qu'il faudra dire : santa lelizia : quelle joie, Seigneur, de souffrir pour vous, et de vous devenir un peu semblable. » Les saints sont montés jusque-là.
Saint Anselme (9) a admirablement décrit les degrés de l'humilité :
1° Connaître qu'on est méprisable par certains côtés;
2° souffrir de l'être ;
3° avouer qu'on l'est ;
4° vouloir que le prochain le croie ;
5°supporter patiemment qu'on le dise;
6° accepter d'être effectivement traité comme une personne digne de mépris; 7° aimer à être traité ainsi. »
Ces degrés supérieurs sont énoncés dans tous les livres de piété, mais, comme le dit sainte Thérèse, « ce sont là de purs dons de Dieu, ces biens sont surnaturels (10) », ils supposent une certaine contemplation infuse de l'humilité du Sauveur crucifié pour nous et le vif désir de lui devenir semblable.
Il convient certes de tendre à cette haute perfection; rares sont ceux qui y parviennent ; mais avant d'y arriver, l'âme intérieure a bien des occasions de se rappeler ces paroles de Jésus si simples, si profondes et vraiment imitables toutes proportions gardées :« Le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir el donner sa vie pour la rédemption d'un grand nombre. » (Matth., xx, 28.) Clest la plus profonde humilité unie à la plus haute grandeur d'âme.
A notre manière, nous devons en cela aussi suivre le Sauveur et peu à peu lui être configurés. C'est pourquoi nous consacrerons le chapitre suivant à une élévation sur l'humilité de Jésus, comme exemplaire éminent de la nôtre (11).
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— (I) I• Partie, ch. ii.
— (2) On conçoit de ce point de vue l'humilité acquise
— (3) Il s'agit ici précisément de l'humilité infuse. .
—(4) Cf. Saint Thomas, Il' Il", q. 161, a . : « Humilitas reprimit appetitum, ne tendat ad magna praeter rationem rectam. Magnanirnitas autem anirnum ad magna impellit secundum rationem rectam. n Item, Mid, a. 2, ad 3-, et q. 129, a . 3, ad 4°. — Ce sont deux vertus complémentaires, comme les deux parties d'une ogive. Les vertus, du fait qu'elles sont connexes, grandissent ensemble comme les cinq doigts de la main, on ne peut donc avoir une profonde humilité sans une vraie noblesse d'âme ou magnanimité
—(5) « Quilibet homo secundum quod suum est, debet se cuilibet proximo subjicere quantum ad id quod est Dei in ipso. » W Il ", q. 16i, a. 3.
—(6) Ibid., a. 6, ad 1°.
—(7) « Existimate aliquos in occulto superiores, quibus estis in manifeste meliores .» De Virginilale, ch. LII
—(8) Ceci est dit en substance : Confessions, 1.11, ch. vil.
— (9) Lit,. de simililudinibus, ch. ci-cil, cité par saint Thomas , II' 11–,y. i61, a. 6, ad 3'.
— (10) Vie, ch. mou, Ohms, t. I, p 257. — Chemin de M perfection, ch. an,(»ras, t. III, p.61.
— (11) Voir dans saint François de Sales, introd. à la vie décote, 111° P., les ch. iv, v, vi, vil, sur l'humilité, volontaire reconnaissance de notre abjection et de notre néant. Elle cache les autres vertus et elle cherche à se cacher elle-même; elle ne dit guère des paroles d'humilité. L'humilité qui ne produit pas la générosité est indubitablement fausse. Elle ne néglige pas le soin d'une bonne renommée, mais elle supporte avec joie le mépris. |
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