+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de  Mgr Pierre André Fournier  et ami de ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande


DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?t

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Titre de la série :
Les Trois äges de la vie Intérieure
Titre de la page:

Tome II-Partie 3- Chapitre 5

Comment se conduire dans la nuit des sens

Nom de l'auteur:
P. Garrigou-Lagrange.o.p.
Tome II-Partie 3-Chapitre 5

Comment se conduire dans la nuit des sens

Saint Jean de la Croix traite ce sujet dans la Nuit obscure, 1. I, ch. x. Il y donne d'abord des règles de direction, puis il parle des épreuves qui accompagnent d'ordinaire cet état. Nous exposerons ici ce qu'il y a d'essentiel en sa doctrine sur ce point : cet enseignement peut être utile d'ailleurs non seulement pour les âmes qui sont en cette période d'obscurité et de sécheresse prolongée, mais aussi pour celles qui remarquent en leur vie intérieure que le jour et la nuit alternent. un peu comme dans la nature. Le livre de l'Imitation a noté fréquemment cette alternance; comme dans la nature, il est bon que la nuit succède au jour, cela convient aussi dans la vie de l'âme; et il faut savoir comment se conduire en ces deux phases si différentes l'une de l'autre. Il le faut surtout lorsque la phase obscure se prolonge comme dans la période dont nous parlons.

Quatre règles de direction relatives à cet étal

Le Docteur mystique note d'abord au sujet de ceux qui se trouvent en cette période de transition : « C'est à ce moment surtout qu'ils ont besoin d'un guide qui comprenne étal, sans quoi ils marchent à reculons, quittent le bon chemin, tombent dans la tiédeur, pour le moins retardent leur progrès, en s'obstinant à tout tenter pour rester fidèles à leur méthode de méditation et de raisonnement, ou en voulant sentir des consolations et satisfaire leur goût. » A ce moment, en effet, il faut prendre conseil d'un directeur éclairé, à cause des difficultés qui surgissent dans la vie intérieure par suite de la soustraction des grâces sensibles, de la difficulté croissante à méditer, par suite aussi des tentations concomitantes contre la chasteté et la patience que le démon suscite alors assez souvent pour détourner l'âme de l'oraison.

En second lieu, dit saint Jean de la Croix, « que les spirituels qui sont en cet état (d'aridité) se consolent en persévérant avec patience, qu'ils ne s'alarment pas de ce qu'ils souffrent, mais mettent leur confiance en Dieu. Il n'abandonne jamais ceux qui le cherchent avec simplicité et un coeur droit; il donnera le nécessaire pour suivre le nouveau chemin et les élèvera peut-être à la pure et claire lumière d'amour, en les faisant passer un jour par la seconde nuit, celle de l'esprit, s'il les en juge dignes ». — Il ne faut donc pas, en cette aridité et impuissance, se décourager, ni abandonner l'oraison, comme si elle était inutile. Bien au contraire, elle devient beaucoup plus fructueuse si l'on persévère dans l'humilité, l'abnégation et la confiance en Dieu. L'aridité sensible prolongée et l'impuissance croissante à méditer sont le signe d'une vie nouvelle, supérieure. Un directeur instruit et expérimenté, au lieu de s'en attrister, s'en réjouit ; c'est l'entrée généreuse dans « la voie étroite » qui monte en s'élargissant, et qui deviendra de plus en plus large, immense comme Dieu même, à qui elle conduit.

L'âme est ici dans l'heureuse nécessité de ne pas se contenter de faibles actes de foi, de confiance et d'amour. Les actes imparfaits (remissi) de ces vertus ne suffisent plus ici ; il faut des actes plus élevés et plus méritoires; or le propre de ces derniers, selon saint Thomas , est d'obtenir aussitôt l'augmentation de grâce et de charité qu'ils méritent (1).

Le spirituel qui est arrivé ici est semblable à l'homme qui, faisant l'ascension d'une montagne, se trouve à un passage difficile, où il faut désirer plus vivement le but à atteindre pour aller de l'avant. Nous sommes ici à l'aurore de la vie illuminative, elle mérite bien qu'on traverse généreusement la nuit obscure qui la précède. Il s'agit d'être purifié des restes des sept péchés capitaux qui entachent la vie spirituelle, et si l'on n'en est pas puri­fié sur la terre en méritant, il faudra l'être au purgatoire sans mériter.

La purification passive dont nous parlons est dans la voie normale de la sainteté, qui peut se définir l'union à Dieu et la pureté suffisante pour entrer immédiatement au ciel. Ce degré de pureté ést certainement dans la voie normale du ciel, soit qu'on l'obtienne ici-bas, soit qu'on ne l'ait qu'au terme du purgatoire; et le purgatoire, qui est une peine, suppose des fautes qu'on aurait pu éviter.

Donc confiance en Dieu pendant que s'accomplit ce douloureux travail de purification. Quitte-t-on le dentiste dès qu'il commence à nous faire souffrir pour nous guérir?

En troisième lieu, comme le remarque ici saint Jean de la Croix (ibid., ch. x), lorsqu'on ne peut plus méditer de façon raisonnée, « il faut se contenter d'un regard affectueux et tranquille vers Dieu ». Vouloir revenir à tout prix à la méditation discursive serait vouloir aller contre le courant de la grâce, au lieu de le suivre, et se donner beaucoup de peine sans profit. Ce serait vouloir courir encore vers la source d'eau vive quand on est arrivé au si l'on continue à courir, on s'éloigne d'elle. Ce bseorrdait; continuer à épeler, quand on sait déjà lire plusieurs mots d'un seul regard. Ce serait redescendre, au lieu de se laisser attirer, élever par Dieu.

Si pourtant la difficulté de méditer n'augmentait pas et ne se faisait sentir que de temps à autre, il conviendrait de revenir à une méditation affective simplifiée quand elle est possible, par exemple à la méditation très lente du Pater.

Une quatrième règle de direction est ici donnée pour ceux qui, arrivés à cet étai d'aridité prolongée, voudraient, non pas revenir à la méditation raisonnée, mais ressentir quelque consolation. Saint Jean de la Croix dit à leur sujet (ibid., ch. x) : « Qu'ils évitent d'apporter ici la préoccupation, le désir ardent ou l'envie de sentir la présence de Dieu pour satisfaire leur goût. Toutes ces prétentions, en effet, ne font que troubler l'âme, la distraire de la quiétude paisible, du suave repos de comtenplation qu'elle reçoit en ce moment (2)... C'est comme si une personne dont on veut faire le portrait tournait constamment la tête pour faire ce qui lui plait, le peintre troublé dans son travail ne pourrait l'achever. Plus alors on cherchera une satisfaction de goût et de connaissance, plus on sentira le vide, que par cette voie on ne peut combien. » En d'autres termes, l'activité naturelle par recherche de soi s'exerçant à contre-sens des dons du Saint-Esprit, met obstacle à leurs plus délicates inspirations. Il ne faut pas vouloir dans l'oraison chercher à sentir le don de Dieu, mais recevoir docilement et de façon désintéressée dans l'obscurité de la foi: La joie spirituelle s'ajoutera plus tard à l'acte de contemplation et d'amour de Dieu, mais ce n'est pas elle qu'il faut chercher, c'est Dieu même, qui est très supérieur à ses dons.

Si l'âme qui est arrivée â cette période de transition est fidèle à ce qui vien t d'être dit, alors se réalisera ce qu'affirme saint Jean de la Croix à la fin de ce même chapitre x : « Quand l'activité des puissances cesse, elle ne trouble plus la contemplation infuse que Dieu commence alors à accorder. Il vivifie l'âme par une plus grande abondance de paix, il la préparera à s'enflammer et à s'embraser de l'esprit d'amour que cette contemplation obscure et secrète apporte avec elle et qui envahit l'âme. La contemplation, en effet, n'est pas autre chose qu'une infusion secrète, paisible, amoureuse de Dieu, et, si on la laisse libre, elle embrase l'âme de l'esprit d'amour (3). »

Comme l'a dit un peu plus haut le Docteur mystique, « l'âme doit se contenter alors d'un regard affectueux et tranquille en Dieu », de la connaissance générale de son infinie bonté, comme lorsqu'un fils aimant retrouve après des mois d'absence sa bonne mère qui l'attendait. Il n'analyse pas ses sentiments et ceux de sa mère, comme le ferait un psychologue, il se contente d'un regard affectueux, tranquille et profond qui est beaucoup plus pénétrant en sa simplicité que toutes les analyses sychologiques.

Ce commencement de contemplation infuse unie à l'amour est déjà l'exercice éminent des vertus théologales et des dons du Saint-Esprit qui les accompagnent. Il y a là un acte infus de foi pénétrante (4), on découvre de plus en plus l'esprit des choses de l'Évangile, l'esprit qui vivi­fie la lettre. Ainsi se vérifient les paroles du Sauveur : « Le Consolateur, l'Esprit-Saint que mon Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera toutes choses el vous rappellera tout ce que je vous ai dit » (Jean, xiv, 26). Saint Jean avait dit aussi aux fidèles auxquels il adressait sa, I" Épître, ll, 277: « Pour vous l'onction que vous avez reçue de Dieu demeure en vous (5), et vous n'avez pas besoin que personne vous enseigne... ; son onction vous instruit sur toute chose, unclio ejus docel vos de omni.. bus.» On reçoit ici, dans le silence de l'oraison, le sens pro­fond de ce qu'on a souvent lu et médité dans l'Évangile, par exemple le sens intime des béatitudes évangéliques bienheureux les pauvres, les doux, ceux qui pleurent leurs péchés, ceux qui ont faim et soif de justice, les misé, ricordieux, ceux qui ont le coeur pur, les pacifiques, ceux qui souffrent persécution pour la justice ; le royaume de Dieu est à eux.

C'est ainsi que commence d'ordinaire l'oraison infuse, élévation spirituelle de l'âme vers Dieu, au-dessus des sens, de l'imagination et du raisonnement, « adoration en esprit et en vérité », qui dépasse les formules de la foi pour pénétrer les mystères qu'elles expriment et pour en vivre. Les formules ne sont plus tin terme, mais un point de départ.

Il faut pourtant rappeler ici ce que dit saint Jean de la Croix dans la Monté? du Carmel, 1.11, ch. mn : « Le contemplatif débutant n'est pas encore tellement éloigné de la méditation discursive qu'il n'y puisse retourner parfois pour la mettre en pratique », lorsqu'il ne se trouve plus sous l'influence spéciale du Saint-Esprit, qui facilite le recueillement. Sainte Thérèse (6) parle aussi de la nécessité, au début de l'oraison de quiétude, de recourir à une méditation simplifiée symbolisée par le travail de la machine hydraulique appelée noria. Ce passage de sainte Thérèse correspond à ce que vient de dire saint Jean de la Croix sur le travail de l'entendement, qui dispose à recevoir de Dieu un recueillement plus profond. Il convient ainsi au début de l'oraison de méditer lentementles demandes du Pater, ou de s'entretenir filialement avec Marie Médiatrice, pour qu'elle nous conduise à l'intimité de son Fils. Il est bon de nous rappeler comment Lui-même a donné sa vie pour nous et comment il ne cesse de s'offrir pour nous au saint sacrifice de la messe. Si l'âme est fidèle à suivre cette voie, elle recevra au moins de temps en temps une lumière intérieure qui lui donnera le sens profond de la Passion et celui des richesses infinies con­tenues dans l'Eucharistie. Ainsi la vie intérieure se simplifie en s'élevant, c'est la condition pour qu'elle rayonne et porte des fruits.

Telle est la conduite à tenir dans la purification passive de la sensibilité, appelée aussi la nuit des sens : docilité au directeur, confiance en Dieu, regard simple et aimant vers lui, ne pas chercher à sentir la consolation. Pour compléter ce chapitre il importe aussi de parler des épreuves qui assez souvent accompagnent cette période de transition.

Les épreuves qui accompagnent ordinairement la nuit des sens

A cette purification douloureuse, où, sous l'influence du don de science, nous expérimentons le vide des choses créées, s'ajoutent d'habitude des tentations contre la chestelé el la patience, tentations permises par Dieu pour provoquer une forte réaction de ces vertus, qui ont leur siège dans la sensibilité. Cette réaction doit affermir ces vertus, les enraciner davantage, et par là purifier plus profondément la sensibilité où elles se trouvent, la soumettre de plus en plus à la droite raison éclairée par la foi. Pour la même raison, il y aura dans la nuit de l'esprit des tentations du même genre contre les vertus qui sont dans la partie a plus élevée de l'âme, surtout contre les vertus théolégales.

Ces épreùves concomitantes ont chez beaucoup d'aines intérieures une forme atténuée, chez d'autres elles sont plus accentuées et elles annoncent alors que Dieu veut conduire ces âmes, si elles sont fidèles, jusqu'à la pleine perfection de la vie chrétienne (7).

La lutte contre les tentations dont nous parlons oblige à faire des actes énergiques des vertus de chasteté et de patience; celles-ci s'enracinent alors plus profondément clans la sensibilité labourée et bouleversée; elles deviennent en elle comme des germes très féconds de vie supérieure. Les vertus morales acquises font descendre, en effet, jusque dans la sensibilité la direction de la droite raison, et les vertus morales infuses y font descendre la vie divine de la grâce. Ainsi conçue, cette lutte contre la tentation a quelque chose de très grand et de très beau. Sans elle, nous nous contenterions souvent du moindre effort, d'actes vertueux peu intenses, faibles, remissi, disent les théologiens, c'est-à-dire inférieurs au degré où la vertu se trouve en nous. Avant trois talents, nous agirions comme si nous n'en avions que deux. Or ces actes vertueux, faibles, comme le montre saint Thomas (8), n'obtiennent pas aussitôt l'augmentation de charité qu'ils Méritent, tandis que les actes intenses ou parfaits l'obliennent immédiatement.

La tentation nous met dans la nécessité de produire ces actes très méritoires, parfois héroïques, qui enracinent les vertus acquises et nous obtiennent aussitôt une augmentation proportionnée des vertus infuses. C'est pourquoi l'ange Raphaël dit à Tobie : « Parce que lu étais agréable à Dieu, il a fallu que la tentation t'éprouvât » (Tobie, xii, 13). Saint Paul dit aussi : « Dieu, qui est fidèle, ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces; mais avec la tentation, il ménagera aussi une heureuse issue en vous donnant le pouvoir de la supporter » (I Cor., x, 12).

Isaïe disait de même : « Le Seigneur donne la force à celui qui est épuisé et redouble la vigueur de celui qui est défaillant... Ceux qui se confient en lui prennent de nouvelles forces; ils élèveront leur vol comme des aigles » (Isaïe, xi., 29).

La tentation nous révèle notre misère et le besoin que nous avons de la grâce de Dieu : « Celui qui n'a pas été tenté que sait-il? » (Eccli., xxxlv, 9). La tentation oblige à prier, à supplier Dieu de venir à notre secours, à mettre en lui et non pas en nous notre confiance. C'est ce que fait le marin pendant la tempête. C'est à cause de cette confiance en Dieu que doit avoir l'homme éprouvé que saint Paul écrit : « Cum enim in/irmor, lune potens sum : c'est lorsque je suis faible, que je suis fort » (II Cor., xii, 10). L'apôtre saint Jacques dit aussi : « Ne voyez qu'un sujet de joie, mes frères, dans les épreuves qui tombent sur vous; sachant que l'épreuve de votre foi produit la patience; que celle-ci s'accompagne d'oeuvres excellentes, afin que vous soyez parfaits » (Jac., 1, 2).

A ces tentations contre la chasteté et la patience s'ajoute aussi parfois en cette période de la vie intérieure la perte de certains biens temporels, de la fortune, des honneurs, d'amitiés auxquelles on s'arrêtait trop, et Dieu vient alors nous demander pour lui-même cette vive affection que nous ne pensions pas à lui donner. Quelquefois il permet aussi la maladie parce qu'il faut apprendre à souffrir, et aussi pour/ous rappeler que par nous-mêmes nous ne pouvons ri et que nous avons besoin des bienfaits divins pou la vie du corps et celle de l'âme.

Les effets de la purification passive des sens

Si l'on supporte bien ces épreuves elles produisent en nous de précieux effets. On dit que « la patience porte des roses ». Parmi les effets de la purification passive des sens il faut compter une connaissance profonde et vécue de Dieu et de soi-même.

« Une fois, dit saint Jean de la Croix (9), que l'âme, privée de consolations, se trouve réduite à l'habit de travail, à la sécheresse et à l'abandon, elle entre en possession réelle de celle vertu excellente et indispensable : la connaissance de soi-même. » C'est là l'effet de la contemplation infuse naissante, ce qui montre assez clairement que celle-ci -est dans la voie normale de la sainteté. « L'âme comprend alors que de soi elle ne fait et ne peut rien faire; par là même, elle ne s'estime plus en rien, et ne trouve en soi aucune satisfaction. Alors Dieu l'estime davantage. » (ibid.)

En connaissant ainsi son indigence, sa pauvreté, l'âme saisit mieux la grandeur de Dieu, son infinie bonté pour nous, la valeur aussi des mérites de Jésus, de son précieux sang, la valeur infinie de la messe, le prix de la communion.

« C'est ainsi, dans l'obscurité de la nuit des sens, que naît la lumière qui illumine l'âme sur sa misère et sur l'infinie grandeur de Dieu » (ibidem).

Sainte Thérèse (10) dit de même : « Il faut, disent certains livres, être indifférent au mal qu'on dit de nous, se réjouir méme plus que si l'on disait du bien ; on doit faire peu de cas de l'honneur, etc..., et quantité d'autres choses de ce genre. A mon avis, ce sont là de purs dons de Dieu, ces biens sont surnaturels. » « Si l'on a l'amour des honneurs et des biens temporels, on aura beau avoir pratiqué pendant des années l'oraison, ou pour mieux dire la méditation, on n'avancera jamais beaucoup; la parfaité oraison, au contraire, délivre de ces défauts (11). »

Sainte Catherine disait de même : Ces deux connaissances de Dieu et de notre indigence sont comme le point le plus élevé et le point le plus bas d'un cercle qui grandirait toujours (12). Cette connaissance infuse de notre indigence est le principe d'une humilité vraie, celle du coeur, de l'humilité qui porte à désirer n'être rien, pour que Dieu soit tout, « amare nesciri et pro nihilo reputari ». Quant à la connaissance infuse de l'infinie bonté de Dieu, elle fait naître en nous une charité beaucoup plus vive, un amour plus généreux et désintéressé de Dieu et des âmes en Lui, une plus grande confiance dans la prière.

Comme le dit saint Jean de la Croix (13) : Alors grandit la charité divine, parce que l'âme n'agit plus pour satisfaire ce que le goût demande, mais pour Dieu seul... Parfois, très souvent même, quand l'âme y pense le moins, qu'elle est serrée dans ses aridités, Dieu lui communiqué tout d'un coup quelque suavité spirituelle, un amour très pur, des lumières intellectuelles d'une grande délicatesse; et chacune de ces faveurs est d'un prix et d'une efficacité bien supérieurs à tout ce qu'elle a goûté auparavant. Il est vrai que l'âme au commencement n'en juge pas ainsi cette influmice spirituelle de Dieu étant alors très subtile, elle reste cachée au sens. »

On chemine ici dans un clair-obscur spirituel, on s'élève au-dessus de l'obscurité intérieure, qui vient de la matière, de l'erreur et du péché; on entre dans l'obscurité supérieure, qui vient d'une trop grande lumière pour nos faibles yeux. C'est l'obscurité de la vie divine, dont la lumière est inaccessible aux sens et à la raison naturelle. Mais entre ces deux obscurités, celle d'en bas et celle d'en haut, il y a le rayon de l'illumination du Saint-Esprit, c'est la vie illuminative qui commence vraiment. Alors se réalise la parole du Sauveur : « Qui sequilur me, non ambulat in lenebris, sed habebil lumen vitae. Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie » (Joan., viii, 12), et il l'a déjà. Ce sont les rayons et les ombres.

Sous cette lumière, la charité, d'affective qu'elle était devient effective, généreuse. Elle prend de plus en plus, par l'esprit de sacrifice, la première place dans l'âme, elle met la paix en nous et la donne aux autres. Tels sont les principaux effets de la purification passive des sens, qui apparaît bien ainsi dans la voie normale de la sainteté, pour soumettre notre sensibilité à l'esprit, pour la spiritualiser. Plus tard, la purification passive de l'esprit aura pour but de surnaturaliser notre esprit, de le soumettre pleinement à Dieu en vue de l'union divine parfaite, qui est le prélude normal de celle de l'éternité. Ce sont là les lois supérieures de la vie de la grâce, ou de son plein développement, dans son rapport avec les deux parties de l'âme. Les sens doivent être à la fin pleinement soumis il l'esprit et l'esprit à Dieu.

Il faut noter enfin que la purification passive des sens, même pour ceux qui y entrent, est plus ou moins manifeste et aussi plus ou moins bien supportée. Saint Jean de la Croix l'a noté (Nuit obscure, 1. I, ch. lx, fin) en par­ant de ceux qui s'y montrent moins généreux : « Pour eux la nuit de sécheresse du sens est souvent interrompue. Tour à tour elle se fait sentir et disparait; tantôt la méditation discursive est impossible, et à un autre moment elle devient aisée... Ceux-là n'achèvent jamais de sevrer le sens de façon à faire abandon des considérations et raisonnements; ils n'ont celle grâce que par inlermillente. » Dans Vive Flamme, 2' strophe, y. 5, le Docteur mystique explique pourquoi il en est ainsi : « Parce que ces âmes fuient la souffrance purificatrice, Dieu ne continue pas de les purifier; elles veulent être parfaites sans se laisser mener par la voie d'épreuve qui forme les parfaits (14). »

Telle est la transition plus ou moins généreuse à une forme de vie supérieure. On voit la suite logique et vitale des phases par lesquelles l'âme doit passer pour arriver à la pureté parfaite qui lui permettrait d'entrer immédiatement au ciel. Ce n'est pas une juxtaposition mécanique d'états successifs, c'est le développement organique de la vie. Et sur ce point saint Jean de la Croix a fait notablement avancer la théologie spirituelle, en montrant la nécessité et la nature intime de ces purifications, purgatoire anticipé où l'on mérite et où l'on avance, tandis que dans celui qui est après la mort on ne mérite plus. Daigne le Seigneur nous accorder la grâce de faire ainsi notre purgatoire avant de mourir plutôt qu'après notre dernier soupir. Au soir de notre vie nous serons jugés sur la pureté de notre amour de Dieu et des âmes en Dieu.

RÉFÉRENCES
— ( 1) ll II-, g. 24, a . 6
— (2 ) Ce mot de quiétude employé ici à plusieurs reprises par saint Jean de la Croix, montre que l'état dont il parle correspond à la 1V• Demeure de sainte Thérèse, celle du recueillement passif et de la quiétude, où la volonté est captivée et se repose en Dieu sous une inspiration spéciale du Saint-Esprit. Pendant ce temps, peut se produire une certaine divagation involontaire de l'imagination, qui ne peut s'intéresser à un objet purement spirituel, et qui n'est pas encore endormie.
— (3) Au début de ce même chapitre x, saint Jean de la Croix a annoncé que c'est ainsi « que Dieu fait passer l'âme de la méditation à la contemplation, c'est-à-dire à la contemplation infuse, comme il vient d'être affirmé. Il n'est pas question ici de contemplation acquise, mais de l'infusion de la douce lumière de vie.
— (4) Cet acte est dit infus parce qu'il ne se produirait pas sans une inspiration spéciale du Saint-Esprit, inspiration que les dons nous disposent à recevoir; il y a là une influence du don de science et du don d'intelligence, qui rendent la foi plus pénétrante et plus sùre. C'est un même acte, qui est acte de foi, et acte de foi pénétrante; il y e les deux motifs formels subordonnés de la vertu de foi (l'autorité de Dieu révélateur) et du don d'intelligence (illumination spéciale du Saint-Esprit, comme régulation objective). Il y a ici quelque chose d'analogue à ce qui se produit chez un véritable artiste qui, exécutant avec art une symphonie de Beethoven, reçoit à un moment donné une inspiration musicale qui lui fait péné­trer davantage l'âme de cette symphonie. De même encore l'acte de foi vive a une modalité méritoire qui lui vient de la charité, modalité qui n'est pas dans l'acte de foi infusé d'un chrétien en état de péché mortel.
— (5) L'onction reçue demeure en effet de façon permanente, même pendant notre sommeil, sous la forme de la grâce sanctifiante et des habitus infus, qui dérivent d'elle, c'est-à-dire les vertus infuses et les sept dons. C'est le sacrum septenarium dont parle la liturgie, et qui est Toujours en tous les justes.
—(6) Vie de sainte Thérèse par elle-même, ch. 'iv
(  7 ) Cf. A'uil obscure, 1.1, ch. xiv.
( 8  ) I. 11•, q. 52, a . 3; 11' q. 2! 1, a . 6, :1,1 t".

— ( 9) Nuit obscure, I. I, ch. xli.
— ( 10) Cf. sa Vie, eh. xxti (Obras, 1.1, 2b7)•
— ( 11) Chemin de la Perfection, ch. xii (Obras, t.111, hi).
— ( 12) Cf. Le Dialogue, ch. iv : « La connaissance de toi-même t'inspirera l'humilité, en te découvrant que par toi-même tu n'es pas, et que l'être tu le tiens de moi, qui t'aimais toi et les autres, avant que vous ne fuissiez. » Item, ch. vil, rz et xviii : « Je suis Celui qui est; tu es celle qui n'est pas. »
— ( 13) Nuit obscure, 1. I, ch. am.
— (14) On voit que, pour saint Jean de la Croix, il y a là de la part de ces âmes un manque de générosité Cela n'a pas lieu dans celles qui sont prédestinées de toute éternité à une haute perfection, condition du degré spécial de gloire que Dieu a voulu pour elles. Saint Jean de la Croix parle de la prédestination dans les mêmes termes que saint Thomas, lersqu'il dit : Toutes les âmes ne possèdent pas l'union à Dieu au même degré. Dieu dispose librement de ce degré d'union, comme il dispose librement du degré de la vision béatifique » (Montée du Cormet, 1.11, ch iv). Voir sur ce point ce que nous avons dit ailleurs, Perfection chrétienne et contemplation, 7• édit., t. 11, pp. 472-476, et appendice, pp. 112,11 à 11251.
Attention il faut absolument que vous suivez les chiffres sinon vous allez perdre le sens du livre
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