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QUATRIÈME PARTIE 4- CHAPITRE IV
QUEL CRIME ET QUEL MALHEUR IL FAUT VOIR DANS LE RELACHEMENT
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V1-Triste état des âmes religieuses et des communautés qui n'ont point conservé dans sa pureté primitive l'esprit de leur Ordre.
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Le ciel est le seul lieu où l'assemblée des saints est si pure, que le péché ne peut s'y couler, et le pécheur ne peut y avoir entrée. Là, l'Église est affranchie de toutes ses servitudes, et paraît aux yeux de son Chef, sans tache et sans ride, dans une beauté parfaite, parce qu'elle éclate de toute la sainteté de son céleste Époux.
Le ciel est le lieu des récompenses, où Dieu rend à chacun ce qui lui est dû. Sa justice ne doit donc pas souffrir que les superbes soient élevés au trône des humbles, que les avares soient admis dans l'héritage des Pauvres évangéliques, et que ceux qui ont suivi les corruptions de la chair entrent dans l'abondance des joies des âmes innocentes.
Sur la terre, où tout est impur, le méchant se trouve mêlé avec le bon, le pécheur avec le juste. L'Église, mère commune, ouvre son sein également à tous : elle reçoit le saint, et ne rejette point le criminel, afin que le juste trouve en elle le secours qui le soutiendra, et le pécheur la grâce qui le convertira.
Les congrégations religieuses étant composées d'hommes qui font en la terre le ministère des anges avec un corps environné d'infirmités, il ne faut pas s'étonner si elles souffrent des défaillances, et si l'imparfait se trouve quelquefois mêlé avec le parfait. Que l'on ne se flatte point, dit saint Augustin : il n'y a pas une profession qui n'ait ses hypocrites, qui paraissent au dehors ce qu'ils ne sont pas au dedans. Chaque Ordre, quoique très saint, renferme, aussi bien que l'arche de Noé, entre ses élus un Cham réprouvé. Elle a son infidèle, comme la première famille de l'Église a nourri un Judas. Dans les maisons des princes , dit saint Paul , il y a des vases d'or et d'argent, qui ne servent qu'aux usages honnêtes, et qui sont exposés en montre sur les riches buffets, en vue de tout le monde. Il y en a d'autres de bois et de vile matière, qui ne sont employés qu'aux humbles ministères de la cuisine. L'aire reçoit indifféremment tout ce que le laboureur y apporte, aussi bien la paille que le bon grain, jusqu'à ce que le père de fa mille vienne, le crible à la main, en faire la séparation.
Tous ceux qui composent une famille religieuse paraissent semblables en mérite. C'est un même Dieu qu'ils adorent , un même Évangile qu'ils confessent, une même gloire qu'ils espèrent, us participent aux mêmes sacrements, entendent les mêmes vérités, vivent sous les mêmes lois, professent une même règle, gardent les mêmes statuts, portent le même habit, sont tous en la maison de Dieu. Et néanmoins tous ne sont pas des vaisseaux d'honneur; il peut y avoir des vaisseaux de contumélie. Ce sont des anges en exercice, et néanmoins il s'y peut rencontrer des Lucifer qui tombent de l'éminence de leur état au profond de l'abîme.
Dieu, à qui rien n'est caché, sait qui est enfant de sa dilection ou de sa colère. Il connaît dans une communauté, dit saint Augustin (1) ceux qui sont réservés pour les supplices, et ceux qui sont choisis pour la gloire. « 0 mes Frères, » disait autrefois saint François, « que c'est une heureuse condition de servir Dieu! Cette servitude est plus glorieuse que tous les royaumes de la terre ; mais, hélas! qui peut assurément connaître qu'il est serviteur de Dieu? Rien de meilleur que d'être à son service, et rien de plus difficile que de savoir si l'on est serviteur et ami du Très-Haut. Je vous confesse que j'ai demandé plusieurs fois à mon Seigneur qu'il lui plût me découvrir quand je suis son serviteur ou non; et il m'a répondu : Tu connaîtras assurément que tu es mon serviteur, quand tu penseras, parleras et opéreras des choses saintes, quand la charité sera en ton cœur, la vérité en ta bouche, et la sainteté en tes actions. C'est ce secret que je vous déclare, afin que vous puissiez connaître quand vous êtes dignes d'amour ou de haine. »
Selon les lumières de ce saint si éclairé dans les voies de Dieu, le religieux qui s'applique sérieusement à conserver le premier esprit de son Père, qui marche avec courage dans les étroits sentiers qu'il lui a tracés, peut doucement se consoler, et vivre dans cette sainte confiance, qu'il est des premiers-nés écrits dans les cieux et aux livres de l'Éternité. Mais celui qui s'éloigne des voies de ses majeurs, doit craindre, et tous également doivent trembler, quand dans leur communauté le premier esprit s'éteint, et la vigueur de la Règle se relâche. Ils ont sujet d'appréhender que, ayant contribué par leur tiédeur ou par leur négligence à ce relâchement, ils ne soient des vaisseaux d'ire propres pour la mort, des enfants de colère, et que, comme légères pailles dans leur Ordre, ils ne soient réservés par la justice divine pour être jetés au feu éternel.
C'est une vérité constante dans saint Paul, que vivre de l'esprit de Jésus-Christ et lui être conforme, est la plus assurée marque de l'élection éternelle. Selon les sentiments du même apôtre ne point vivre du même esprit de Jésus-Christ; lui être dissemblable, est le signe le plus sensible que l'on est du nombre des enfants de la géhenne. Réfléchissez donc sur vous-mêmes, et voyez si vos actions sont en conformité avec les états du Fils de Dieu. Il est humble, et yens êtes orgueilleux; il chérit la pauvreté, et yens en fuyez les incommodités ; il est obéissant, et vous violez les lois de l'obéissance que vous avez vouée; il a coulé sa vie dans les amertumes de la pénitence, et vous accordez à vos sens tout ce qui les peut flatter. Osez-vous donc présumer que vous portez les marques des prédestinés?
Sur quelles actions les fondez-vous ? Est-c sur cette tiédeur de coeur, sur cet esprit éteint,sur cette vie relâchée que vous faites voir en toute chose? C'est peut-être sur cette Règle mal gardée, sur ces régularités mal observées, sur ces communions tièdes, sur ces confessions sèches et faites par routine, sur ces dispenses feintes et prétendues! Si vous êtes à ce point dissemblables à la sainteté de votre Chef, ne devez -vous pas entrer dans les tremblements de saint Paul , et opérer votre salut avec terreur et crainte? Et n'avez-vous pas sujet d'appréhender d'être compris dans ce décret effroyable que Dieu a fait contre les âmes lâches, que jamais elles n'entreront dans son repos (2)?
Que l'on ne se trompe pas : quiconque n'a point l'esprit de Jésus - Christ, ne lui appartient nullement, n'est point du nombre de ses enfants (3) Rentrez donc au fond de votre coeur, qui est la résidence du Saint-Esprit; examinez s'il est vivant en vous. Sa présence n'est jamais oisive; il opère toujours où il est et selon ce qu'il est. Les mouvements de sainteté, de pureté, de pénitence qu'il a produits en Jésus-Christ, il les doit imprimer en vous, si vous êtes un enfant de sa grâce. Si vous marchez sous la conduite de cet Esprit-Saint, votre vie sera pure, sainte, innocente, élevée au-dessus des sens ; mais si vos actions sont dissemblables à ses vertus ; si elles sont basses, terrestres, animales, lâches et tièdes, tremblez : vous avez sujet de craindre que vous n'apparteniez pas à Jésus-Christ. Si vous n'êtes point à lui , hélas ! à qui êtes-vous ? Vous êtes donc à l'esprit de la nature, ou de la chair, ou du monde, ou du démon même : parce que vous en suivez les inclinations et les mouvements, qui vous conduiront au lieu du supplice, pour être avec eux un objet éternel de la colère divine.
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V2- Dieu observe d'un oeil sévère les âmes et les communautés qui se laissent aller au relâchement. Il les prive de leur honneur aux yeux des hommes, dont il leur attire le mépris et l'abandon.
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L'immutabilité est le privilège de l'être divin : elle l'établit en un état toujours égal et invariable, qui ne peut être changé ni par les défaillances de la vieillesse, ni par la violence des agents extérieurs, ni par les vicissitudes des passions. Si l'Écriture nous le représente sous des aspects divers de douceur et de rigueur, ce changement est en nous, et non pas en lui. Toujours tranquille au fond de son être, sa justice exerce ses actes selon les différents sujets qui se présentent, comme le soleil, d'un même rayon, réjouit les yeux sains et afflige les malades.
Le Dieu que les communautés ont adoré en la première origine de leur institution, est le même qu'elles adorent en leur progrès. Si, avançant dans les années, elles gardent les mêmes fidélités à sa Majesté, en son service, Dieu continue les mêmes pensées de douceur sur elles; mais si dans la suite des temps elles passent de la ferveur au relâchement de la discipline régulière, si la négligence succède à l'exactitude, et si, retenant seulement l'habit et le nom de leur sainte profession, elles en laissent éteindre l'esprit, Dieu, sans changer de nature, ne doit-il pas changer de pensée sur elles, et, d'un objet de complaisance qu'elles étaient dans le premier zèle de leur Règle, ne doit-il pas en faire un sujet de rigueur? Si Dieu ne peut envisager sans s'y complaire un Ordre fidèle en l'observance de sa Règle, parce qu'il y voit une image de toutes ses vertus, il ne peut regarder qu'avec indignation celui qui se relâche, parce qu'il n'y découvre plus rien de lui-même. Son esprit y est éteint, ses vertus négligées, ses commandements violés, ses conseils méprisés, et tout ce qu'il y aperçoit de paroles et d'actions offense et irrite sa colère.
Sur de tels religieux, déchus de la sainteté de leur premier état, Dieu exerce une conduite pleine de sévérité. Il se rend présent au milieu d'eux sous les qualités effroyables de témoin et de juge; il arrête fixement sur leurs voies cet oeil dont il regarde les impies, comme parle l'Écriture (4); il observe leurs déportements, considère leurs relâches, remarque leurs infidélités. Rien n'échappe à une vue qui éclaire les ténèbres : il découvre le fond de leurs coeurs, examine leurs pensées ; ses yeux voient leurs défauts , et sa main les écrit dans ce livre (5) où tous les hommes sont marqués d'un caractère qui ne s'effacera que par les larmes de la pénitence, ou par les flammes vengeresses de l'autre vie.
La vérité et la justice sont inséparables de la conduite de Dieu sur les hommes. L'une connaît les mérites ou les démérites de leurs actions; l'autre les punit de ses supplices ou les conronne de ses récompenses. Comme vérité à laquelle rien n'est caché, il est témoin fidèle de nos actions et de nos pensées les plus cachées; après avoir connu l'état d'une communauté relâchée , il commence à faire l'office de juste juge, et, du trône de douceur où il était couronnant les fidélités des bons religieux et les comblant de ses grâces, il monte sur celui de la rigueur, où il châtie les infidélités des lâches de deux sortes de peines : les unes extérieures et temporelles, les autres intérieures et spirituelles.
L'honneur est un acte de respect qui proteste extérieurement de l'estime qu'une personne a conçue pour le mérite d'une autre. Il est donc le fruit de la bonté et de la vertu. Dieu, les possédant uniquement toutes les deux, doit être l'objet du respect de toutes les créatures.
L'honneur qui doit être référé au Verbe incarné, est fondé sur les grandeurs de sa divinité, et sur les humiliations de son humanité. Elles sont également dignes de suprêmes respects, celles-là par elles-mêmes, celles-ci par leur union à la Personne divine. Il a mérité la vénération du ciel et de la terre, les respects de toutes les nations, dit l'Apôtre saint Paul.
L'homme, par le néant de son être et par la malice de son péché, est indigne d'aucun honneur. Mais Dieu ne possède rien qu'il ne partage avec cet homme : il lui communique son image en la gravant en son âme, et sa grâce en la répandant en son coeur. L'une le rend raisonnable, et l'autre le fait juste. Ces deux qualités le font un objet digne de respect, par réflexion de celui dont il est l'image en la nature, et le fils par la grâce.
Le Verbe incarné a donc établi en son Église deux sociétés : l'une de ses abaissements , et l'autre de sa gloire extérieure. Ceux qu'il attire en communauté de ses humiliations, il les élève en la participation de cet honneur extérieur; il rend leur nom vénérable aux yeux du monde, selon cette sainte parole : « Celui qui me glorifie sera honoré de mon Père. »
Les enfants de saint François, s'étant par leur pauvreté extrême dépouillés de tous les titres de seigneuries et de domaines qui donnent droit à demander des déférences d'honneur, la vertu est leur seul titre; la conformité aux états d'abaissement et de souffrance du Fils de Dieu est l'unique droit qui leur puisse acquérir le respect des hommes. Tandis que les peuples voient en eux l'image des humiliations et des rigueurs de Jésus-Christ par leur fidèle imitation de sa pénitence, les petits les respectent, les grands les honorent, leur nom est en vénération, leurs actions sont admirées, leurs personnes estimées; et, de toutes les déférences d'honneur qui se pratiquent entre les hommes, celle qui est attribuée aux Pauvres évangéliques est la plus pure, parce qu'elle n'est rendue qu'à la piété; la vertu l'exige sans violente, et la charité la rend avec allégresse.
Mais dès qu'ils s'éloignent de la sainteté de leur premier état, et que par leur relâchement ils ont perdu la réputation de serviteurs de Jésus-Christ, ils tombent dans l'ignominie. Les hommes changent les respects en mépris, et l'amour en dédain ; leur nom est en dérision; leurs personnes sont moquées des petits et rejetées des grands: tout ceci par une secrète mais juste conduite de Dieu vengeur. Il accomplit sur eux cette menace: « Ceux qui mépriseront de me suivre seront méprisés (6) » Puisque par superbe ils dédaignent de marcher dans les voies de mes abaissements, par lâcheté et tiédeur d'esprit ils négligent d'imiter les rigueurs de ma pénitence, ils deviendront si abjects aux yeux du monde, qu'ils seront estimés les plus vils des hommes.
C'est ce que le grand saint François a prévu en esprit : « 0 mes Frères, n disait-il, « il viendra un temps où cette religion, si chérie de Dieu, sera tellement décriée par les mauvais exemples des Frères relâchés, que les professeurs de la Règle auront honte d'en porter le nom et l'habit, et de paraître en public... Je me confie en Notre-Seigneur, » disait encore ce grand Patriarche dans un esprit de zèle, « et je le conjure qu'il fasse exécuter les arrêts de sa justice sur ces prévaricateurs de son Évangile, par ses ministres invisibles. Que ces malheureux soient repris, corrigés, confondus des hommes du siècle par des hontes publiques, des confusions sensibles, afin qu'ils soient obligés de rentrer dans les premières voies de la sainteté de leur profession, qu'ils avaient lâchement abandonnées. »
Cette privation d'honneur est suivie d'une seconde peine, qui est le défaut de secours temporels pour soutenir les nécessités de la vie. Notre subsistance dépend de nos bons exemples. Si nous suivons les conseils de Jésus-Christ, qui nous font les imitateurs de ses vertus, ils nous rendent héritiers du droit des Apôtres, nous donnant pouvoir de vivre d'aumônes; ils obligent ceux qui ont des biens à nous assister de leurs libéralités. « La pauvreté évangélique, » disait le grand Patriarche des Pauvres, « est le fondement de notre Ordre. Tout l'édifice de notre religion est tellement bâti sur cette pierre angulaire, qu'il ne subsiste que par sa fermeté. Si ce fondement périt, il faut qu'elle tombe. Autant mes Frères s'éloigneront des voies de la pauvreté, autant le monde s'éloignera d'eux. Ils demanderont, et on leur refusera ; ils chercheront, et ils ne trouveront pas. S'ils veulent embrasser ma très sainte pauvreté, suivre généreusement sa Règle, le monde les nourrira comme des enfants de Dieu , qui lui sont donnés pour procurer son salut. Tel est le commerce entre mes Frères et le monde : ils lui doivent le bon exemple, et le monde leur doit le nécessaire pour la vie. Quand ils cesseront de l'édifier par la sainteté de leurs actions, le monde, par une égale proportion de justice, cessera de les secourir de ses au. mânes (7). » Ces paroles nous découvrent que ceux qui se relâchent du premier esprit de leur Règle, et qui abandonnent leur sainte mère, la très haute Pauvreté, perdent la qualité de ses enfants et tout droit à leur légitime. Dieu, comme juste Juge, leur interdit la table des pauvres, qui est la mendicité; et, comme esclaves déchus de leurs franchises, il les condamne à ne plus vivre que de leur travail, afin que, par ce retranchement des libéralités des peuples, ils rentrent en eux-mêmes, et reconnaissent combien il y a d'amertume à quitter le Seigneur. Ainsi, retournant à leur première mère, Dieu les recevra comme légitimes enfants; autrement, s'ils demeurent toujours rebelles, il continuera toujours les sévérités de sa justice.
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V3-Chez les enfants de saint François, le relâchement est un parricide, un sacrilège et une ingratitude.
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C'est un honneur incomparable aux enfants de saint François d'être sortis d'un Père qui est mort des mains de l'amour, et dont la vie a été une image parfaite de celle de Jésus Christ, le grand original des élus. Mais nous sommes indignes d'être nommés ses enfants, si nos actions sont dissemblables à ses vertus. Ayant reçu de lui une effusion de son esprit, qu'il nous communique par sa Règle et par ses exemples pour toujours vivre en nos coeurs comme un feu éternel, nous ne pouvons le laisser éteindre sans commettre une espèce de parricide.
Dieu vit en l'âme du juste par la grâce; en elle il a un certain être qui le rend présent d'une existence singulière, non seulement comme immense, mais comme un Père qui la nourrit de soi-même, comme Maître qui l'instruit de ses lumières, comme Souverain qui la dirige par sa puissance, et comme Ami qui traite familièrement avec elle. Donc il y souffre une espèce de mort par le péché qui l'en chasse, parce que ce monstre détruit en elle cette manière spéciale de présence.
Le Fils de Dieu, après son Ascension, n'a laissé que deux choses aux fidèles, qui sont ses enfants : son corps pour les nourrir, son esprit pour les animer. L'un vit en nos poitrines par la communion, l'autre en nos coeurs par l'infusion qu'il fait de sa charité. Tous deux sont immortels : son corps par la résurrection, qui le dispense des lois de la mort; son esprit par sa divinité. Et néanmoins saint Paul nous découvre et nous apprend qu'ils souffrent une espèce de mort dans les fidèles : son corps meurt dans les indignes communions, que ce saint accuse de déicide; son esprit s'éteint dans les pécheurs, ou par leur résistance à ses divines motions, ou par leur négligence à conserver avec fidélité ses luimières.
Saint François, en mourant, donne son âme à Dieu, son corps à la terre, sa Règle et son esprit à son Ordre. Son âme est immortelle par le don de la gloire, son corps incorruptible par miracle; son esprit est immortel, puisqu'il est une effusion de celui de son Chef; mais il peut mourir selon la disposition des sujets où il se trouve. Comme il vit en ses enfants par une fidèle imitation de ses vertus, il meurt en eux quand ils sont dissemblables à la sainteté de leur divin Père. Ayant fait passer cet esprit primitif, qu'il a reçu de Jésus-Christ, comme une lumière de lui en ses disciples, pour lui donner une étendue comme infinie en ceux qui le doivent représenter par l'identité du nom, des moeurs et des actions, ils sont coupables d'un horrible parricide, s'ils le laissent éteindre par leur négligence. Ne pouvant rien entreprendre sur l'immortalité de l'âme et l'incorruptibilité du corps de leur céleste fondateur, ils portent leur entreprise sur l'esprit de sa Règle, et , en l'éteignant en leurs cœurs où il pouvait seulement vivre, ils ressemblent à ces enfants dénaturés qui jettent les mains violentes sur la vie de leur propre père.
Cet homicide est d'autant plus criminel, qu'il ne s'arrête pas à la personne du fondateur ; il monte jusqu'à Jésus-Christ, auteur de l'esprit des saints : en mortifiant l'un, il éteint l'autre. On ne peut être bon religieux sans être bon chrétien; en cessant d'être bon religieux de saint François, on cesse d'être bon religieux de Jésus-Christ, puisque la bonté chrétienne est le principe et la fin de la bonté religieuse. Quand donc les enfants d'un Ordre, par leur relâchement, cessent de faire les actions marquées dans leur Règle, et que, par négligence ou par corruption, ils introduisent un esprit contraire à celui de leur Père, par une même entreprise ils éteignent l'esprit de Jésus-Christ et celui de leur Patriarche.
C'est alors que l'on peut véritablement dire que tout est mort en un Ordre, et que ceux qui le composent ne doivent plus être censés au rang des vivants, puisqu'ils ne vivent plus de la vie de leur Père; les monastères sont comme autant de grands tombeaux qui cachent des morts ; les habits religieux sont comme des suaires sur ces trépassés , et quoiqu'ils portent un nom de vie et qu'ils paraissent au dehors comme s'ils vivaient, ils sont néanmoins en leur intérieur v éritablement morts.
Si un abîme en appelle un autre, et si un péché ouvre le chemin au précipice pour en commettre un plus grand, après que les enfants de saint François auront éteint l'esprit de leur Père leur chute ne s'arrêtera pas là : d'un horrible (8) parricide, ils tomberont dans un épouvantable sacrilège.
Dieu, qui est éternel aussi bien en ses conseils qu'en son essence, ne termine pas ses desseins en saint François. Regardant en lui comme en leur chef tous ceux qui le doivent suivre, il lui plaît de continuer dans les disciples ce qu'il a commencé par le Maître. Ayant résolu d'attirer les hommes par la voie étroite de la pénitence aussi bien de nos jours que dans les siècles qui nous ont précédés, comme il a marqué ces voies en saint François, il veut aussi les faire éclater en sa postérité. Si donc ceux qui se glorifient d'être descendus de ce céleste fondateur se relâchent; s'ils attiédissent l'ardeur de son esprit et dégénèrent de sa première ferveur; si leurs moeurs sont contraires à ses vertus divines; si, au lieu de voir en leurs actions des exemples de pénitence , on n'y découvre que des actes de relâchement, ne peuvent-ils pas être accusés de sacrilège? Ils arrêtent par leur tiédeur les desseins de Dieu, s'opposent aux conseils de son amour par leur lâcheté, empêchent l'exécution de ses éternelles pensées sur le salut du monde par leur immortification, et profanent le sang de Jésus, en détruisant l'esprit d'un Ordre dont il a été le prix.
C'est, en vérité, commettre la dernière des ingratitudes, que d'outrager un Père qui n'a de l'amour que pour l'intérêt de ses enfants; c'est le blesser à la prunelle de l'oeil, et l'offenser en ce qu'il a de plus sensible, que d'éteindre l'esprit qu'il a reçu de Jésus-Christ, et qu'il leur communique. Les âmes relâchées qui dégénèrent de la vertu de leurs majeurs, qui se contentent d'en conserver l'habit et le nom, et en négligent la sainteté, sont l'opprobre de leur Père et le scandale de leur Ordre. Ils causent de la difformité en un corps où ils introduisent de la dissimilitude. Ils y font voir des monstres lorsque, sous un Chef tout couvert de plaies, ils exposent des membres languissant de délicatesse. Ils renversent par leurs relâches ce que leur Père avait élevé avec tant de zèle; ils détruisent par leurs mauvais exemples ce qu'il avait édifié par la sainteté de sa vie et l'éclat de ses miracles. Ne peut- on pas leur appliquer ces reproches d'un Apôtre : « Anges révoltés , ils ont perdu l'éminence de leur état; nuées sans pluie, seulement grosses de vent; arbres sans fruits au temps de l'automne? »
S'il plaisait à la divine Providence que les saints fondateurs descendissent quelquefois en terre pour voir le fruit de leurs travaux; s'il était permis au séraphique saint François de paraître derechef au monde, et de parler non pas de la bouche que la nature lui a donnée, mais avec autant de langues que l'amour lui a formé de plaies n'aurait-il pas sujet de se plaindre de ceux qui relâchent l'esprit de la Règle, comme saint Paul faisait des Galates, qui étaient originaires Français : « Mes petits enfants, que j'engendre derechef pour former Jésus-Christ dans vos coeurs, je voudrais être au milieu de vous. Je parlerais bien d'un autre accent que je n'ai fait autrefois, parce que je suis confus en vous (9) » C'est-à-dire, selon l'explication de l'angélique saint Thomas : « Vous êtes si fort éloignés des voies de la sainteté que vous aviez professée, et vous avez tellement dégénéré de la ferveur de votre premier esprit, que vous ne méritez plus d'être estimés au nombre de ces enfants parfaits qui ressemblent à la vertu de leur Père. Votre relâche vous ayant fait retourner à la première, enfance spirituelle, je ne puis plus vous appeler que petits enfants; il faut que tout de nouveau je travaille à votre réformation, avec autant d'étude que si jamais je n'avais rien avancé ; que derechef je vous engendre, et que je m'efforce pour la seconde fois de former Jésus-Christ en vos coeurs; que je retrace son image, effacée par vos imperfections au point qu'elle ne paraît plus. Plût à Dieu qu'il me fût permis de paraître au milieu de vous, ou pour vous animer comme père, ou pour vous confondre comme juge. Ah! je crains qu'à la vue de vos infidélités je ne sois obligé de changer ma joie en tristesse, mes complaisances en larmes, mes paroles en reproches. Vos actions sont si dissemblables à mes vertus, que vos tépidités me confondent; et je ne puis regarder vos relâches que je ne rougisse de honte. Est-ce peut-être que je vous ai prêché un Jésus délicat? Que la Règle que je vous propose, et l'Évangile que je vous annonce, ne prescrivent que des lois de délicatesse qui favorisent les sens? Ce n'est pas ainsi que je vous ai instruits, vous ayant élevés en l'école du Calvaire. Si je vous prêche un Jésus, il est crucifié, et il vous enseigne cette grande vérité avec autant de raisons qu'il a de plaies : que ceux qui suivent ses exemples doivent se dépouiller des habitudes du vieil homme. Ce que je vous demande pour fruit de mes travaux, et dont je vous conjure avec toute la tendresse d'un père, est que vous marchiez dignement selon la sainteté de votre divine vocation. Puisque je vous ai engendrés en Jésus par l'efficace de l'Évangile, que je suis votre père selon la grâce, faites ce que je fais, pratiquez ce que je pratique, et, comme enfants parfaits, imitez mes actions comme j'imite la sainteté de Jésus, mon exemplaire et le vôtre. Il est la voie qui conduit, la vérité qui instruit, et la vie où faut tendre. »
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V4- Dieu complète le châtiment des âmes et des communautés relâchées par la soustraction de ses lumières, l'endurcissement, le retrait de la grâce et l'abandon.
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On ne peut sans larmes et sans gémissements contempler une communauté éloignée de la sainteté première de sa profession. Dans le premier zèle de sa règle, elle était sous l'ordre de la miséricorde , pour n'en recevoir que des faveurs insignes et des grâces signalées. Maintenant, par ses relâches, elle est tombée sous l'ordre de la justice, pour n'en ressentir que des sévérités : après que Dieu l'a punie par des peines temporelles qui ne touchent que les sens, il porte ses rigueurs jusqu'à l'âme, la châtiant par des peines d'autant plus redoutables qu'elles sont spirituelles. Les premières privent le corps de quelques petits biens de la nature; les secondes privent l'âme des richesses immenses de la grâce, et quelquefois de Dieu même.
Ces peines se réduisent à quatre chefs : soustraction de lumière en l'entendement, qui le laisse dans l'obscurité ; privation de motions divines en la volonté, qui s'endurcit; perte de la grace de sanctifiante, qui la laisse dans le péché ; abandonnement ou chute dans l'apostasie, qui est le dernier des malheurs.
C'est le doux accord que Dieu a établi par sa bonté entre lui et le juste : tandis que celui-ci demeure fidèle à suivre les mouvements de la grâce, Dieu continue d'être fidèle à lui fournir les secours qui lui sont nécessaires. Quoiqu'il soit justifié par la grâce sanctifiante, il ne peut pas aller à Dieu sans une lumière qui lui découvre la beauté de la vertu pour l'aimer, et la laideur du vice pour l'abhorrer. Dieu répand sur une communauté zélante de sa profession un rayon de sa divine Face, qui fait un grand jour sur elle. Sous ces divines splendeurs, les grandes vérités de l'Évangile sont vivement conçues, les maximes du Christianisme reçues avec respect et généreusement pratiquées. On n'y estime que ce qui humilie l'esprit ; on ne chérit que ce qui afflige la chair. Les humiliations sont recherchées, les mortifications généreusement embrassées, et tout ce qui est de l'esprit du monde et de la chair est rejeté avec mépris. Mais aussitôt qu'elle se relâche de sa première fidélité, Dieu retirant ses lumières, il s'élève un nuage qui cache aux esprits les grandes vérités de leur Règle. Dans cette nuit, l'entendement s'obscurcit, l'estime de la vertu diminue, et celle du vice augmente; le jugement se corrompt en ses élections, et se pervertit tellement, que les maximes du monde y sont reçues comme véritables et plus avantageuses, et les maximes de l'Évangile et de la Règle rejetées comme inutiles ou peu raisonnables. N'est-ce pas ce que l'on voit quelquefois avec douleur dans des communautés ? Le jugement des choses y est tellement corrompu , que l'on n'y estime que ce qui éclate aux yeux et flatte les sens ; les charges y sont poursuivies avec concurrence, les satisfactions de la nature recherchées avec ardeur ; l'humilité y est méprisée, la mortification rejetée ; ayant l'entendement obscurci, ils pratiquent ce qu'ils devraient omettre, et omettent ce qu'ils devraient pratiquer (10)
Si l'absence du soleil fait les glaces dans les régions qui sont éloignées de lui, la soustraction des lumières divines cause d'extrêmes froideurs dans une communauté qui est privée de leurs clartés. Comme elle ne peut pas d'elle-même s'acquitter des devoirs qu'elle a promis à Dieu dans l'exercice des actions de sainteté, qui sont au-dessus de la nature, et se priver des satisfactions qui flattent les sens, elle a besoin d'une lumière qui lui découvre la beauté du bien et la laideur du défaut; elle a besoin d'une grâce de secours qui anime la volonté à pratiquer l'un et à fuir l'autre. Dans l'heureux temps de ses fidélités, Dieu ne manque jamais de l'éclairer de ses splendeurs, qui causent d'admirables chaleurs dans les coeurs de cette famille religieuse : sous les impressions célestes de cette grâce, comme sous un ciel favorable , elle marche avec courage dans les voies de l'Évangile et de sa Règle, se porte avec suavité dans la pratique de toutes les vertus. Mais quand elle mérite par ses infidélités que Dieu la châtie par une suspension de ses lumières, elle tombe dans la langueur et dans les défaillances. Il lui communique des grâces moins fréquentes ou moins fortes; les volontés deviennent languissantes ; la vertu est pratiquée lâchement, les régularités observées négligemment, les sacrements reçus avec une tiédeur insensible, et, comme une terre couverte de neige et de glace, qui n'est plus regardée de son soleil que de loin, elle ne porte ni fleurs de bonnes actions, ni fruits de saints exemples : tout y est stérile en vertus, et, si elle est féconde, ce n'est qu'en ronces et en épines, qui rendent enfin cette communauté un objet de la colère de Dieu. Il la juge digne de cette épouvantable peine qui est le retrait de sa grâce et la privation de soi-même.
La présence de Dieu par la grâce sanctifiante dans les coeurs d'une congrégation religieuse est une imitation de la résidence du Verbe en son Père. Il est vivant au sein bienheureux de son Père par les lumières et par l'amour ; et il y sera éternellement vivant parce que ces lumières et cet amour y sont éternels. Pour entrer dans l'âme du juste, il se prépare les voies par les splendeurs divines dans l'entendement, et par naissance dans le coeur, et Dieu, d'une même magnificence, s'y rend présent, pour y régner autant que ces lumières et ces ardeurs sacrées y seront conservées. Mais aussitôt qu'elles teignent, ou par la négligence ou par la résistance de ceux qui les ont reçues, Dieu sort de cette âme, se retire en soi-même, et, d'une même sévérité, en la privant de sa grâce, il la prive d'une présence singulière de sa Divinité.
Certes, il est très difficile de croire que Dieu soit encore dans les coeurs d'une famille qui se relâche. Lui, qui est tout acte, ne veut pas de, meurer entre des esprits si oisifs et si lâches; étant tout feu , tout ardeur, il s'éteint en des consciences glacées; il en sort comme l'âme fait d'un corps qui n'a plus les dispositions dignes de sa présence. A ce moment, ceux qui sont compris dans cette communauté malheureuse, privée de Dieu, sont dépouillés de tous les titres honorables que leur donnait la grâce, savoir : des titres d'enfants de Dieu, d'amis du Très-Haut, d'héritiers de sa gloire; ils perdent tous les beaux droits que la sainteté des voeux leur avait acquis pour la béatitude. A ce même moment, ils sont à la justice divine un objet de colère, aux anges un sujet de larmes, à l'Église un motif de douleur, et aux démons une occasion de joie.
Dieu les frappe, en l'excès de sa fureur, de la plus grande de toutes les peines, en les privant soi-mérne , qui est le meilleur de tous les biens. Il lance contre eux ses foudres comme sur des têtes criminelles. Souvent il fait ce serment qui doit effrayer les plus assurés : « Il y a si longtemps qu'ils sont rebelles à mes volontés, sans que ma grâce ait jamais pu vaincre leur résistance ! J'ai juré par moi-même, en ma fureur, que jamais ils n'entreront en mon repos. » Quelquefois sa justice, anticipant le grand jour de ses vengeances, exerce en une communauté un étrange jugement de séparation. Elle en jette quelques-uns hors de son sein, qui est la religion, comme des productions avortées; et, par un châtiment épouvantable, il permet que ces étoiles soient précipitées de ce nouveau ciel dans le fond de l'abîme de l'apostasie, qui est le dernier des supplices où un religieux tombe. Du ciel il passe dans la fange, des anges aux démons, de l'esprit à la chair, de la grâce au crime, et d'un port assuré au milieu de la tempête.
Sur ces chutes lamentables les anges du ciel versent des larmes. A la vue d'une communauté relâchée, ils déplorent que ceux qui pouvaient être des anges en la pureté de leurs actions, soient maintenant comme de petits démons d'enfer par la dépravation de leurs moeurs. L'Église ne peut voir sans douleur que cette portion de son empire, la plus précieuse en grâce, la plus riche en bénédictions, soit si fort désolée ; elle gémit que les plus saints de ses enfants, qui étaient plus purs que le lait et la neige, plus éclatants que lesastres du firmament par les ardeurs de leurs coeurs, plus brillants que des saphirs, marquetés d'or par les belles lumières de leur contemplation élevée, paraissent maintenant sous des visages d'Éthiopiens, plus noirs que des charbons (11) Il n'y a que les démons qui font des feux de joie à la vue de ces désolations déplorables. lis sifflent sur cette infortunée famille; ils s'en rient, s'en moquent, la montrent au doigt. « Est-ce là cette cité élue, si ravissante de beauté? Celle qui était les délices de toute la terre est maintenant notre captive. » Ils se disent les uns aux autres, comme triomphant après une signalée victoire : « Enfin, voilà le fruit de nos travaux, l'effet de nos attaques ! Voilà, voilà le jour que nous avons tant désiré et tant attendu! Enfin, il est arrivé : nous le voyons; nous triomphons; nous le possédons. Tressaillons de joie : ils sont maintenant à nous! De libres qu'ils étaient par la grâce, ils sont devenus nos esclaves, et ceux qui étaient héritiers de la gloire pour être associés aux anges, sont à présent héritiers de nos supplices pour être compagnons de nos peines — (12) »
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V5- Le relâchement consiste à préférer à Dieu les créatures et même le démon. Dieu est donc bien juste en le punissant avec tant de rigueur
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Dieu porte pas en aveugle ses coups sur ceux qu'il frappe. Sa justice, toujours accompagnée de lumière, dispense ses châtiments selon le degré des offenses. Où celles-ci sont plus grièves, les peines sont plus extrêmes. On a de la difficulté à comprendre ce qu'il y a de si criminel dans une communauté qui se relâche, ce qui est capable d'irriter la colère divine, et ce qui oblige Dieu de changer sa douceur en rigueur, ses grâces en foudres, ses complaisances en supplices, et son rôle de Père miséricordieux en l'office d'un juge sévère.
Tout ce que Dieu produit hors de lui-même lui donne de l'amour, parce qu'il y voit son image. Il n'y a que le péché que sa puissance n'a pas fait; il est aussi le seul objet qui, offensant sa bonté, irrite sa fureur, et attire ses vengeances. S'il punit une communauté déchue de sa première sainteté, il faut qu'elle soit criminelle, et que son oeil y découvre le péché. En effet, le relâchement, en l'étendue de sa malice, comprend celle des plus grandes offenses.
Il tire sa première origine d'une foi toute languissante, qui ne donne presque plus de créance au Fils de Dieu et à la vérité de son Évangile; d'une espérance abattue, qui n'anime plus sen courage à la poursuite de la vertu ; d'une charité morte, qui reste sans action. Une famille religieuse qui se relâche est injurieuse à Dieu l'ayant élu avec honneur, comme le plus parfait de tous les biens, elle le quitte avec honte pour se donner derechef au monde. Dans cette préférence, elle montre, par une démonstration de fait, que Dieu n'est pas si aimable qu'on le publie; qu'elle n'a pas trouvé en lui toutes les bontés qu'elle s'était promises; et que, toute surprise d'un défaut qu'elle ne s'était pas imaginé, en un objet qu'on publiait infiniment parfait, elle va au change à la créature, pour chercher en elle les richesses qu'elle semble n'avoir pas trouvées en Dieu.
L'estime est un acte de raison et de jugement du mérite des objets. Elle se manifeste par la préférence que nous en faisons : celui que nous préferons à un autre, nous l'estimons davantage. Le religieux ne peut pas être plus injurieux à Dieu, et faire paraître plus sensiblement combien il estime la créature au-dessus de Dieu, qu'en la préférant à son service : c'est publier hautement qu'il a trouvé en elle des fidélités qui l'obligent plus puissamment, des bontés qui le charment plus efficacement.
Ce n'est pas une petite offense contre Dieu, dit Tertullien (13), lorsque, après avoir renoncé au démon par la pénitence, après avoir abattu cet insolent, on le relève avec tant d'avantage, que, tout triomphant, il se moque de Dieu, et, en lui montrant la proie que la grâce lui avait ravie, se gausse du Créateur : « Voilà, Seigneur, celui pour lequel vous avez versé tant de sang, que vous avez appelé avec tant d'amour, prévenu de tant de faveurs! Il est vrai qu'il était échappé de nos mains! mais le voilà enfin retourné à son premier maître : il est derechef sous nos fers et nos chaînes ! » Il y a peut-être du péril de le dire; néanmoins il est nécessaire de publier cet horrible attentat pour en donner de l'horreur : celui qui quitte Dieu après la pénitence, lui préfère le démon. Car ne semble-t- il pas qu'il les ait comparés l'un avec l'autre, et que, ayant reconnu les différentes qualités de tous les deux, il juge celui-là être le meilleur et le plus digne d'être servi, dont il aime mieux derechef se rendre le captif et l'esclave. Ainsi, cet homme, qui avait résolu de satisfaire à son Dieu par une sainte pénitence, semble en avoir du regret, et entreprend de satisfaire le démon, et se rend d'autant plus horrible aux yeux de Dieu, qu'il s'efforce d'agréer à son adversaire.
Dans une congrégation relâchée, Dieu est presque ,continuellement méprisé : en ses les, elles ne sont point reçues; en ses commandements , on les viole en ses conseils, on les rejette. en ses lumières, on les méprise; en ses grâces on y résiste ; en ses mystères, on en abuse un relâchement du premier esprit contient la malice d'un effroyable sacrilège, d'un honteux parjure, d'une injustice insigne, et d'une extrême ingratitude. On retire des autels des puissances qu'un sacrifice avait consacrées, pour les employer derechef à des usages profanes : les yeux à la vanité, la langue à des paroles inutiles, le coeur à des affections illégitimes. C'est violer sa foi, manquer à sa promesse, fausser honteusement son serment, que de ne pas rendre à Dieu ce qu'on lui avait promis par des voeux si solennels, à la présence du ciel et de la terre. On est injuste d'ôter honteusement à Dieu ce que notre piété lui avait offert avec tant de magnificence, pour le donner à la créature. N'est-ce pas la plus lâche des ingratitudes, d'offenser la plus aimable de toutes les bontés, qui, dans la vocation religieuse, nous oblige de la plus signalée grâce après celle du baptême.
On n'est pas seulement injurieux à Dieu; on se rend encore pernicieux à ses Frères. Par votre vie lâche et déréglée, vous présentez un poison à ceux qui vous voient, et en préparez un autre pour ceux qui vous doivent suivre. Vous êtes également coupable de la perte de tous, puisque vous contribuez également à détruire en eux l'oeuvre de Dieu, à leur ravir la vie de la grâce, à empêcher l'effet de lu Passion de Jésus-Christ.
Ainsi, en un même temps, vous êtes injurieux à Dieu, que vous offensez ; pernicieux à votre Ordre, que vous détruisez; cruel contre vos Frères, que vous perdez ; et inhumain contre vous-même, qui attirez sur votre tête toutes les foudres, les éclairs, les vengeances des colères vivantes. Dieu ne doit-il pas punir en vous, de la plus grande des peines, un relâchement qui renferme tant de malice, et venger sur votre chef le sang de tant d'âmes que vous perdez, et qui crient vengeance?
Dieu, dont la science connaît le démérite des offenses, doit, selon l'ordre de sa justice, suspendre ses lumières sur une communauté qui les laisse s'éteindre, lui retirer ses grâces qu'elle rend inutiles, et priver de sa présence ceux qui ont commencé à le chasser de leur coeur par tant d'affections déréglées. Il doit jeter hors de son temple les profanateurs de ses mystères, qui font de sa maison un lieu de relâches. C'est donc à la vue de ces offenses, que Dieu, descendant du rêne de ses miséricordes, monte sur celui de ses justices ; qu'il change ses faveurs en supplices ; qu'il frappe cette communauté de la même peine que Jérusalem la rebelle. Le Seigneur a réprouvé son autel; il a jeté sa malédiction contre sa sanctification même; il a versé l'ire de sa colère sur (14)
Si les saints n'ont point d'autres mouvements que ceux que le Saint-Esprit leur imprime, saint François, prévoyant en sa pensée la chute de ses enfants de la vigueur de leur première sainteté n'a pu que tomber dans les langueurs du Prophète « J'ai vu, ô Seigneur, les prévaricateurs de votre Évangile et de ma Règle. J'en ai séché de douleur, parce qu'ils ont oublié de garder vos paroles (15) » Entrant dans le zèle de la justice divine, il lance contre eux ces foudres épouvantables : « Malheur à ceux qui, se flattant de la seule apparence de la religion, seront trouvés oiseux ; c'est-à-dire, qui négligent de s'exercer dans desactions vertueuses, qui dédaignent de marcher dans les étroites voies de la Croix et de la pénitence, de suivre les lois de l'Évangile qu'ils ont promis de garder purement et simplement. De vous, ô très saint Seigneur, de toute la cour céleste et de moi, votre petit serviteur, soient maudits ceux qui renversent et détruisent par leurs mauvais exemples ce que votre bonté a édifié et ne cesse d'édifier par les saints religieux de cet Ordre (16) »
Qui ne tremblera au bruit de ces tonnerres, au feu de ces éclairs, au son de ces foudres ? Une communauté qui se voit , par ses relâches, exposée à ces coups de fureur, et être l'objet des colères du Ciel, n'a-t-elle pas sujet d'aller de Dieu à Dieu, de sa justice à sa miséricorde, pour enobtenir les grâces en rentrant dans le premier esprit de sa Règle?
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V6. Le relâchement procède par degrés, de cette manière : infidélité à la gràce; négligence de l'oraison; inapplication; peu d'estime de la vocation ;
dégoût de l'état religieux; tristesse du bien. Sa cause principale est le mauvais exemple, surtout des supérieurs et des anciens.
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Il y a sujet de s'étonner que la piété, qui est une production du ciel, ne tienne pas de la durée de son principe; qu'étant fille de Dieu, qui est éternel, elle ne soit point immuable comme son Père. Comme si elle n'était point au rang des choses divines, on la voit souffrir des changernents semblables à ceux des choses mortelles et humaines. Je souhaiterais que nous n'eussions pas des expériences si sensibles que ceux qui reçoivent la grâce la peuvent perdre, que les justes peuvent tomber de l'état où elle les avait élevés, qu'ils peuvent demeurer sans amour, comme les démons sont sans charité.
Tous les jours ne voyons-nous pas avec larmes des Ordres qui éclataient en leur naissance comme des astres, fondre dans l'abîme du relâchement, ou ne retenir plus que le nom, l'habit et quelques cérémonies extérieures? Le premier esprit y est éteint.
Ce défaut ne peut procéder que de Dieu ou de nous : comme s'il n'était pas aussi digne d'être servi à cette heure qu'il l'était il y a cinq cents ans, ou qu'il n'ait pas assez de bonté pour vouloir, ni assez de puissance pour conserver un Ordre en sa première vigueur, ou qu'il ne nous donne pas les mêmes grâces qu'il élargissait avec tant d'abondance à nos majeurs !
Or, ce serait une insigne impiété d'avoir ces pensées de Dieu. Comme il est éternel en son essence, il est éternellement adorable, aussi bien dans le progrès des Ordres qu'en leur naissance. Le Dieu qu'ont adoré nos pères est celui que nous adorons ; les grâces qu'il nous confère maintenant ne sont point différentes, elles coulent d'un même coeur; les sacrements qui ont sanctifié nos anciens, sont les mêmes qui nous peuvent sanctifier : ils ont la même puissance. La faute vient donc de nous.
Tout ce qui reçoit l'être par emprunt, et ne l'a point de soi-même, peut le perdre, dit saint Bonaventure (17) N'ayant pas assez de puissance pour se le donner, il manque de pouvoir pour se le conserver ; par son propre poids, il tend toujours à la défaillante, s'il n'est relevé par quelque puissante main. De là vient, dit ce grand saint, que tous les Ordres de l'Église, tant réguliers qu'ecclésiastiques, se relâchent, parce qu'ils sont composés d'hommes qui ne peuvent ni se donner la grâce, ni la conserver. Mais s'ils la perdent, la faute est en eux.
Ces chutes des Ordres religieux ne se font pas en un moment. On ne passe, dit saint Bernard, d'une extrémité à l'autre, d'un état de ferveur en celui de glace, que par degrés. Cette étrange statue de l'Écriture, composée de métaux qui diminuaient toujours de prix, la tête étant de fin or, soutenue d'une poitrine d'argent, et le reste de cuivre et de fer, se terminant par des pieds de terre : c'est la figure des relâchements des Ordres religieux, dit Richard de Saint-Victor. Les commencements sont d'or, et la naissance toute de feu ; mais insensiblement, par de continuels déchets, ils diminuent et ils arrivent jusqu'à des pieds d'argile. Ce monstre est un ouvrage de leur relâche, et de tels ouvriers méritent une confusion éternelle. Leurs majeurs ont commencé un ouvrage divin, en la ferveur de l'esprit, par l'or de la charité; ils l'achèvent avec de la boue et de la fange.
Le premier travail de destruction est la première infidélité qui suit la profession. En ce moment, comme en un jour de magnificence, Dieu donne la grâce avec largesse, parce que l'on se donne à lui avec plénitude. Ceux qui sont fidèles à ses premières impressions, augmentent en mérite; ceux qui la laissent oisive diminuent, et par cette diminution la tiédeur s'engendre en l'âme. L'extinction de l'esprit d'oraison est une seconde source de relâches. Il y a une si étroite liaison entre l'esprit d'oraison et l'esprit des Ordres, qu'ils vont d'un même pas. L'oraison portant la lumière en l'entendement, cause chaleur en la volonté ; à mesure que l'une augmente, l'autre se fortifie, et à proportion que l'esprit d'oraison diminue, celui de la Règle s'attiédit. C'est l'étude de l'oraison qui fait toute la différence des religieux, dit un grand personnage (18): celui qui est le plus fidèle en son exercice, est le plus parfait en l'observance de sa Règle.
L'inapplication à son état est une troisième origine du relâchement des Ordres, parce qu'elle cause dans les esprits l'oubli, qui est le principe de la négligence et de l'ingratitude de la volonté.
Le peu d'estime de sa vocation est une autre cause qui relâche les Ordres religieux. Il coule du défaut d'oraison et de l'inapplication, comme de ses principes. Par l'absence de la lumière, les ténèbres s'élèvent sur la terre, cachent sous leurs voiles la beauté des objets, et empêchent qu'on les estime selon leurs mérites. Du défaut d'application à notre étal, naissent en l'esprit des obscurités qui nous en font oublier la dignité, et en amènent en nos coeurs le mépris.
Le dégoût de la profession religieuse suit le peu d'estime que l'on en conçoit ; parce que la volonté, en ses ardeurs, imite l'entendement en ses lumières : elle goûte peu ce que l'esprit estime peu. C'est ce défaut que les théologiens appellent « tristesse du bien ». Sa malice est telle, que le religieux regarde Dieu comme un objet qui l'attriste; tous les moyens qui conduisent à Lui l'ennuient, le dégoûtent, et, comme dit saint Jean Glimaque, la tristesse du bien rend une âme tiède et lâche en ses exercices; de là résulte en elle la haine de sa profession.
La tristesse du bien, ou le dégoût de son état, comme un malheureux principe, fait naître en une communauté l'omission des choses que la Règle commande, et la commission de celles qu'elle défend. La volonté ne se porte à l'exercice de ses actes que par quelque charme du plaisir qui l'attire : ne trouvant plus de suavité dans les devoirs de piété, elle les omet, les fuit, s'en dispense.
Si elle les exerce, c'est par manière d'acquit, avec autant de lâcheté que de tiédeur. Et, comme dit saint Thomas (19), la tristesse du bien est une très malheureuse mère, qui a des filles aussi malheureuses : oisiveté, qui nous retire des régularités; somnolence, en ce qu'on y assiste à moitié endormi ; évagation d'esprit; dissipation de pensée; curiosité; loquacité qui veut savoir tout et parler de tout.
La volonté, puissance active, ne peut être sans quelque objet qui l'occupe. Quand elle ne goûte plus les délices de l'esprit, elle recherche les plaisirs sensibles dans les choses extérieures. Elle omet facilement ce qui la dégoûte, pour admettre ce qui la flatte. Cette commission des choses que la Règle défend, donne l'enfrée à tous les désordres : aux discours du siècle qui divertissent, aux libertés qui relâchent l'esprit, aux dissolutions qui contentent la nature.
Entre toutes les causes qui portent les congrégations religieuses dans le relâchement, la plus puissante est le mauvais exemple. Elles sont sur le bord de leur précipice, quand il se fait commun entre ceux qui les composent, et quand, l'usage l'ayant rendu familier, il n'a plus de honte d'y paraître. Mais quand il se trouve en ceux qui sont élus pour la conduite des autres; quand les supérieurs n'ont pas assez de courage pour s'opposer, et ont assez de lâcheté pour commettre ce qui relâche, et les sujets assez de témérité pour l'entreprendre, un Ordre est dans le péril de sa dernière ruine. La qualité autorise le mal : la personne qui est estimée la plus sage, étant la plus élevée en dignité, fait perdre le crédit à la vertu si elle la néglige; elle donne de l'estime au vice qui lui est contraire, si elle le commet. Les sujets, que la crainte ou la honte retenait, osent entreprendre de commettre un défaut qu'ils voient régner en celui qui leur doit servir de conduite. De la moindre liberté d'un supérieur, ils tirent de dangereuses conséquences; ils croient que ce qu'il fait leur est permis, et prennent une petite licence pour une loi qui leur promet l'impunité.
Il n'y a rien de plus aisé, dit un saint Père que de devenir vicieux. Le vice est facilement imité; on s'y porte avec allégresse, quoique personne ne nous y conduise, parce qu'il est favorable à la nature. Mais quand ceux qui sont les lumières du monde nous en montrent le chemin , quand leurs exemples nous y poussent, chacun suit le mouvement de ce premier mobile : il ne faut pas s'étonner si la ruine se fait générale, quand tous sont entraînés dans le précipice par la chute du chef.
Les Ordres religieux, dit saint Bonaventure — (20) souffrent une grande diminution de ferveur en la mort des premiers Pères de religion, qui en sont comme les premiers originaux, et dont les actions doivent servir de modèles à ceux qui les suivent; ou bien quand les anciens, cassés de vieillesse et usés de fatigues, n'ont plus la force ni le courage de continuer la rigueur de la Règle. Tout se fait par imitation , aussi bien dans le mal que dans la vertu. — (21) Les jeunes gens qui entrent, forment leurs actions sur ce qu'ils voient; ils ne peuvent pas concevoir la pensée d'une plus éminente vertu que celle qu'ils contemplent; ils croient que ce que les autres font, c'est ce qu'il faut pratiquer, et, d'une exemption justement accordée, souvent ils font une loi. Les anciens n'osent pas les instruire ou les corriger d'une relâche qu'ils commettent. Par la tolérance des uns et l'ignorance des autres, l'idée de la première vertu s'oublie se perd, s'efface, et la tiédeur s'établit. Les jeunes par succession de temps, étant élevé dans les charges, deviennent les pères et les maîtres des autres. N'ayant pas été instruits, de paroles et d'exemples, d'une plus haute perfection, ils ne peuvent pas apprendre ce qu'ils ne savent pas eux-mêmes; ils enseignent à leurs sujets une vertu médiocre et une observance lâche et large de la Règle. Les disciples se forment sur les actions et sur les enseignements de leurs supérieurs et de leurs maîtres; ils deviennent aussi tièdes qu'eux. L'idée d'une observance sévère de la Règle étant perdue, on croit souvent qu'une pratique est d'une haute vertu, quand les fondateurs la condamneraient de grand relâchement. Dans cette tiédeur, insensiblement, les mauvaises coutumes se glissent.
Ainsi, il se fait une chaîne malheureuse et une suite de degrés, qui portent enfin, comme par de continuelles démarches, un Ordre tout entier dans le fond de l'abîme. D'un relâchement si déplorable et désespéré, il faut un puissant miracle pour se relever, dit saint Bonaventure. Ceux qui contribuent à ces lamentables chutes par leurs tolérances, ou par leurs négligences, ou par leurs mauvais exemples, tombent dans le sacrilège de celui dont parle saint Paul, qui détruisait l'oeuvre de Dieu en son prochain par son mauvais exemple, en mangeant d'une viande profane (22) . L'établissement d'un Ordre est l'ouvrage de Dieu et du sang de Jésus-Christ ; on peut leur dire : Prenez garde de détruire l'oeuvre de Dieu par vos relâches. Ayez pitié de tant d'âmes pour lesquelles Jésus est mort. Vous faites ce que le démon ne peut pas faire ; étant un pur esprit, il n'est pas capable des péchés corporels ; il se sert de vos mauvais exemples. Vous vous rendez l'organe de sa cruauté, et, par vous comme par un funeste instrument de sa malice, il accomplit ses malheureux desseins contre votre Ordre. Il y introduit des délicats ; il y fait entrer des sensuels qui le ruinent par leur relâche. Pour vous relever de vos chutes , il faut suivre les maximes de votre séraphique Père, et entrer en son esprit.
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CONCLUSION
Nous avons considéré le séraphique saint François en sa première naissance, où la grâce l'attire; en son progrès, où elle le perfectionne; et en sa fin, où elle achève sa sanctification. Nous l'avons conduit depuis sa première formation, où Jésus-Christ le revêt de son esprit, jusqu'à la montagne d'Alverne, où il le consomme en son amour, et le marque de ses divines plaies, pour le transformer au ciel en sa gloire, et l'unir à soi, qui est la couronne des saints.
Dieu, qui est éternel aussi bien en ses desseins qu'en son être, ne crée pas les saints seulement pour eux; ils sont aussi pour nous. Il veut que les grâces qui les sanctifient nous soient utiles. Il ne propose saint François, si élevé en grâce, si admirable en ses blessures, si éminent en la gloire, à ses enfants, que pour manifester en lui ce qu'ils doivent faire et ce qu'ils peuvent espérer. La béatitude qu'il possède au ciel peut être l'objet de leurs espérances, et les vertus qu'il a pratiquées sur la terre doivent être les exemplaires de leurs actions et de leur vie.
L'ordre immuable que Dieu garde en la conduite de ses ouvrages, dit l'Ange de notre théologie, est que les êtres inférieurs se forment sur l'excellence des supérieurs, et les supérieurs reçoivent du Verbe ce qu'ils ont de perfection, comme de l'original primitif où le Père a recueilli toutes les raisons originaires des choses. C'est notre bonheur, qu'en suivant saint François nous sommes assurés de suivre Jésus-Christ, qui a été sa voie ; et, en imitant l'intégrité de la vie de ce grand saint, nous faisons en nous une expression de la sainteté de celui qui est le Dieu des saints. Suivons-le donc en ses combats, comme les soldats font leur chef. Imitons-le en ses actions comme notre Père, et exprimons en nous, comme ses enfants, le caractère de ses vertus.
L'Église demande de voir en nos corps l'image des souffrances de Jésus-Christ crucifié, qui est son Époux; en nos actions, la sainteté de sa vie; et en nos coeurs, son esprit. Les fidèles l'espèrent, en nous donnant la subsistance. La grâce nous y appelle. Les voeux que nous avons faits nous y obligent, et la grandeur de la gloire que nous attendons nous doit enflammer à une si divine entreprise.
Si elle nous semble trop élevée au-dessus de nos forces, Dieu, qui a eu assez de bonté pour nous attirer à lui, aura assez de puissance pour soutenir notre faiblesse, et nous faire accomplir, en l'efficacité de sa grâce, ce que nous avons commencé en l'excès de ses miséricordes.
Considérons avec attention la grandeur de notre vocation sainte. Connaissons jusqu'à quelle sublimité vont nos espérances. Participant aux rigueurs de la vie de notre Père et à l'innocence de ses actions, nous communiquerons à l'abondance de ses délices célestes. Le Dieu qu'il a servi est le même que nous adorons, aussi juste et puissant pour nous que pour lui. La même main qui couronne le Père veut couronner les enfants. Il est également riche vers ceux qui l'adorent et qui le servent.
Conservons, ô mes Frères, avec autant de respect que de soin, le dépôt sacré que nous a confié notre Père, et Jésus-Christ par lui, en nous communiquant son esprit avec sa Règle. C'est un trésor précieux , que nous portons en des vaisseaux fragiles et aisés à casser ; nous le pouvons perdre, marchant en une terre étrangère, et entre des ennemis qui s'efforcent de nous le ravir, autant par leur malice que par leur artifice.
Gardons, sur toute chose, l'esprit intérieur, qui est la vie du religieux, ce sublime sentiment, cette profonde adoration d'amour et de piété vers Dieu, cette intégrité qui dispose l'âme pour lui servir de demeure, cette occupation de coeur dans le secret de l'oraison.
Sans cet esprit, le religieux est un corps sans âme, qui porte à l'extérieur l'habit et le nom, et qui n'a ni la vérité ni la sainteté. Ce nous est un honneur incomparable, d'avoir un Père si sublime en mérite; mais ce nous serait une honte infinie, si notre vie était dissemblable à ses vertus Ce n'est pas assez d'être au nombre de ses enfants et d'en avoir le nom, si nos actions sont indignes d'un titre si honorable ; cette qualité, qui nous est glorieuse devant les hommes, nous serait une confusion éternelle en la présence du Dieu vivant et de ses Anges; et celui que nous honorons comme notre Père se rendrait notre juge, s'il ne découvrait pas, en ceux qui se vantent d'être ses enfants et ses humbles disciples, l'image de ses vertus.
N'oublions jamais ce discours mémorable que fit une fois notre divin Fondateur à une sainte troupe de ses enfants, puisque nous avons l'honneur d'être du nombre. Les paroles qu'il leur dit, il nous les adresse ; recevons-les avec respect ; gravons-les profondément en nos coeurs; elles sont un abrégé de la Règle et de l'Évangile, et, en peu de mots, elles nous montrent ce que nous devons pratiquer et ce que nous pouvons espérer (22) :
« 0 mes très aimés Frères, et à jamais bienheureux enfants, écoutez-moi et entendez la voix de votre Père, qui est aussi votre très petit serviteur. Nous avons promis de grandes choses en nous obligeant de mener une vie si céleste en une chair si fragile; de porter en nos corps la mortification de Jésus-Christ pour manifester au monde ses actions et ses souffrances; de marcher sur ses pas ; de suivre ses vestiges; d'imiter l'innocence de sa vie ; de nous revêtir de son esprit, et, comme si nous étions déjà au rang des pures intelligences, de nous priver de tous les plaisirs sensibles. Mais Dieu, qui ne se laisse jamais surmonter par sa créature en largesse, qui est plus libéral vers nous que nous ne sommes magnifiques vers lui, nous fait des promesses qui surpassent incomparablement les nôtres. Il nous promet le ciel pour la terre, l'éternité pour le temps, des richesses immenses pour la pauvreté, et, pour quelques petits plaisirs que nous avons quittés, des délices infinies que son amour nous prépare. Soyons fidèles à garder les choses que nous avons promises, et aspirons amoureusement, et avec des désirs ardents, après les biens futurs qui nous attendent. Les délices de ce monde sont fort courtes, et passent en un moment; mais les supplices de l'enfer, que l'on acquiert en les suivant, n'auront point de terme. Les travaux que nous souffrons pour l'amour de Jésus-Christ sont légers et dureront peu ; mais la félicité que Dieu nous donnera pour récompense a l'éternité pour durée, l'immensité pour étendue. Un moment léger de peine opérera en nous un poids éternel d'une gloire infinie. Plusieurs sont appelés au royaume du ciel ; mais les élus sont en petit nombre, parce qu'il y en a peu qui suivent Jésus-Christ en vérité et de coeur. A la fin, Dieu donnera également à chacun les récompenses proportionnées à ses oeuvres, aussi bien aux bons qu'aux méchants : aux uns la gloire, et aux autres la confusion du feu éternel. »
0 bienheureux saint, que nous contemplons en la jouissance du bonheur éternel, vous possédez une félicité après laquelle nous soupirons ; nous sommes encore dans les combats, et vous êtes déjà dans la gloire du triomphe. Vous cueillez les palmes sans crainte, et nos ennemis ne cessent, par leurs attaques, de nous disputer l'honneur de la victoire. Vous êtes arrivé au port, et nous sommes encore exposés aux périls du naufrage. Puisque vous êtes maintenant uni au principe de la charité, n'oubliez pas ceux que vous avez laissés en la terre. Jetez les yeux sur nous, qui vous écoutons comme humbles disciples, et vous imitons comme notre exemplaire. Du milieu de notre exil, nous vous regardons comme notre Père; du plus haut des cieux où vous régnez, regardez-nous comme vos enfants. Vous nous avez attirés à Jésus crucifié par la sainteté de vos exemples; conduisez-nous à Jésus glorieux en l'efficace de vos prières. Obtenez-nous les lumières qui nous éclairent, les aides qui nous secourent, les grâces qui nous élèvent de la terre au ciel ; afin qu'avec vous et par vous nous soyons unis à Jésus-Christ notre chef, et qu'en lui et par lui nous rentrions en Dieu, pour être consommés en la plénitude de son amour, et vivre à jamais avec lui en son repos éternel.
LAUS DEO, MARI/E, ET SERAPHICO FRANCISCO
FIN
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RÉFÉRENCES |
— (1) Aug., tract. 12, in Joan,.
— (2) Sicut juravi in ira mea, si introibunt in requiem meam. (Hebr. ni, 11.)
— (3) Si quis autem spiritum Christi non habet, hic non est ejus. ( Rom. , vin, 9.)
— (4) In via hac qua gradieris firmabo super te oculos meos. (Dsalm. xxxl, 8.)
— (5) Imperfectum meum viderunt oculi tui, et in libro tuo omnes scribentur. (Psalm. cxxxviu,
— (6) Qui contemnent me erunt ignobiles. (I Reg., ii, 30.)
— (7) Evangelica hœe paupertas nostri Ordinis est fundamentum. Quantum itaque fratres declinabunt a paupertate, tantum mundus declinabit ab eis, et quœrent, et non invenient. (Francise. apud Pisan., lib. Conf.) 453
— (8) qui non servaverunt suum principatum : hi sunt nubes sine aqua , arbores autumnales , infructuosœ. (Judœ Epist. Cathol., 6, 12.)
— (9) Gal., iv, 19, 20.
— (10) Tradidit illos Deus in reprobum sensum, ut faciant ea quæ non conveniunt. ( Rom. , 1, 28.)
— (11) Candidi ores Nazarœi ejus nive, nitidiores lacte, sapphyro pulchriores. Denigrata est super carbones facies eorum. ( Thren., iv, 7, 8.)
— (12) Thren., ii, passim.
— (13) Tertull., de Pcenit., cap. vi.
— (14) Repulit Dominus altare suutn, maledixit sanctificationi suffl. (Thren., u, 7.)
— (15) Vidi prœvaricantes, et tabescebam, quia eloquia tua non custodierunt. (Psalm. xviii, 158.)
— (16) Wading , tom. I, f. 264.
— (17) Bonav., Determ. in Reg. S. Fr., cap. xix.
— (18) Bernardinus Astensis , Gener. Capue.
— (19) 2. 2. q., de Acedia.
— (20) Greg. Naz., Orat. I apol.
— (21) Bonav., Delerm. in Reg., cap. xix.
— (22) Noli opus Dei destruere propter escam. ( Rom. , xiv, 20.)
— (23) Franc., apud Firm. trium Ord.
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