| CHAPITRE VIII
SAINT FRANÇOIS, APRÈS LA STIGMATISATION, VIVANT D'UNE SEMBLABLE A CELLE DE JÉSUS PENDANT LES TROIS HEURES DE SON SÉJOUR SUR LA CROIX
A RENDU A CE DIVIN SAUVEUR UN CULTE SEMBLABLE A CELUI PAR LEQUEL JÉSUS-CHRIST, SUR LE BOIS DE SON SUPPLICE, HONORAIT SON PÈRE |
| V1- Après la stigmatisation, saint François n'a pu continuer vivre que par un miracle incessant, puisque son corps portait plusieurs blessures mortelles. La conservation d'une existence humaine dans de pareilles conditions n'est pas dans les attributions de la grâce proprement dite; elle dépend d'une faveur plus élevée, qui a été la comme. nication de la vie dont Jésus a vécu pendant trois heures sur la croix. |
| Dieu, voulant se glorifier en la personne de François, ne s'est pas contenté de le retirer par sa grâce d'entre les hommes, pour le faire passer au nombre des plus grands saints; toutes communications dont il l'a gratifié sur l'Alverne, n'ont tendu qu'à l'élever à un état non seulement, surnaturel, mais divin et miraculeux. Tous les justes, par la grâce, sont dans un état surnaturel, mais pas miraculeux, parce que la grâce leur est commune, tandis qeu les miracles doivent être uen faveur très rare. Ainsi en est-il de l'état où saint François est élevé par les plaies; il est miraculeux, parce qu'il n'est pas commun, et qu'il dépend d'un autre principe que la grâce. Celle-ci n'a pas, de soi, la puissance d'imprimer des plaies sur les corps de ceux dont elle sanctifie les âmes.
Si cet état est miraculeux, François doit vivre d'une vie haute, rare, non commune en l'ordre de la grâce, mais singulière, divine et toute miraculeuse; car la vie suit la condition du vivant. Je trouve donc que la vie extérieure, en son corps, depuis la réception de ses stigmates, est divine par son principe, par son exemplaire, et par l'état de participation.
La nature n'a pu encore trouver l'invention d'unir la vie et la mort en un même sujet ; seule, une puissance majeure les peut faire entrer en société. Dès la première blessure que le coeur de François reçut des mains de l'amour, sur l'AIverne,il devait mourir : néanmoins il survécut deux ans tant de plaies. Cet effet ne procédait pas de la grâce, qui peut bien vivifier les âmes mais pas les corps. Elle a puissance sur le péché mortel, qui tue l'âme; elle le peut détruire; mais elle n'en a pas sur la mort qui fait mourir la chair. Quel principe soutenait donc la vie d François en un corps qui aurait dû mourir ?
Il n'y a rien au-dessus de la grâce, sinon l'auteur de la grâce, Jésus-Christ, qui s'est réservé cette puissance de faire vivre en la mort. Les choses sont dites vivre quand elles reçoivent la et le mouvement d'un principe qui a la vertu de les donner; et il est de l'essence d'un Principe; vivifiant d'être intérieur et intimement joint au sujet qu'il anime. Voilà le secret du conseil de Dieu sur François : Jésus-Christ ne descendit pas seulement du ciel sur la montagne d'Alverne. mais il s'unit, il s'appliqua au corps de François: il pénétra sa chair par ses plaies. Pourquoi cela? Pour se rendre le principe de sa vie, et, ce qui est admirable, il s'y appliqua non pas comme glorieux, mais comme crucifié.
Le Verbe incarné est le principe de toute vie, au ciel et en terre, toutefois avec cette notable différence : comme glorieux, il est principe de vie aux bienheureux de la gloire, et, comme crucifié, il s'applique aux justes de la terre, pour leur communiquer la vie ; car, en la croix, s'étant uni la mort, il l'a rendue vivifiante. Tout ce qui a été fait dans le Verbe est vie; son enfance et ses souffrances sont vie, dit saint Ambroise.
Depuis donc qu'il s'est appliqué comme crucifié au corps de saint François, la vie de ce saint n'est plus dans l'ordre de la nature, ni simplement dans celui de la grâce; elle est toute divine : les plaies qui auraient dû la lui ôter en sont maintemant la source; et nous voyons en lui réalisées ces croies de saint Paul : « Je suis crucifié avec Jésus-Christ ; ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » Comme une greffe entée sur Jésus-Christ, c'est de lui qu'il tire toute sa vie.
Selon les lois de la philosophie humaine, la vie ne peut procéder que d'un principe vivant; mais la puissance divine dispense François de cette règle : sa vie procède d'un principe mort, qui est Jésus en croix. Saint Paul croit qu'il vit de la vie de son Maître; François peut ajouter qu'il vit de la mort de Jésus-Christ. Et c'est la différence qu'il y a entre Jésus navré et souffrant, et François navré et souffrant, que Jésus enfin meurt, mais François survit. D'autant que, le Fils de Dieu étant mort par amour, et son amour étant plus fort que la mort, cet amour ayant saisi François, le fait aimer et souffrir tout ensemble. Jésus est donc mourant et vivifiant, mourant pour lui, mais vivifiant François : il lui donne sa vie, sa mort, sa croix et son amour. Dès ce moment, le Fils de Dieu commence une conduite rare et singulière sur le corps de François, comme sur un sujet qui est tout à lui. L'ayant réduit sous le domaine de sa croix, il en prend totalement la régence; il se rend le principe de ses mouvements, de ses actions et de ses souffrances. Si François agit, opère, souffre, veille, se repose, c'est par Jésus crucifié. « Si je vis en mon corps, c'est en la grâce de Jésus, qui soutient ma vie, » dit-il avec saint Paul .
Le Fils de Dieu, principe de la vie des saints en est aussi l'exemplaire. Sa vie peut être corisidérée sous trois aspects : depuis sa naissance jusqu'à la croix, elle a été divinement humaine ou naturelle ; sur la croix, pendant les trois heure: qu'il y est resté, elle a été divinement miraculeuse, car elle aurait dû mourir entre tant de plaies et de fleuves de sang. La puissance fit alors un miracle en faveur de l'amour, pour soutenir cette vie afin qu'il souffrît plus longtemps, et c'est avec grand sens qu'un Père appelle la croix la seconde Mère de Jésus, parce quelle lui a donné cette vie miraculeuse, et l'a rendu une hostie vivante. Enfin le troisième aspect est celui de sa vie divinement glorieuse.
Les bienheureux regardent celle-ci comme leur exemplaire ; tous les justes trouvent le leur dans la première; mais il y a un ordre de divins souffrants, qui reproduisent la secrète et miraculeuse vie de Jésus en croix. Ce sont quelques saints éminents en grâce, dont Jésus soutient la vie en un état de mort. La Vierge sa mère en fui favorisée la première au pied de la croix, où elle aurait dû mourir à la vue de son Fils mourant; puis plusieurs martyrs, auxquels il a conservé la vie entre les fleuves de sang qui coulaient de leur corps. Mais c'est à saint François qu'il a fait une très haute communication de cette vie miraculeuse ; il l'a rendu pendant deux ans l'image de état de victime vivante, et c'est avec raison que, entre les éloges qui composent l'épitaphe de son tombeau , notre siant est appelé «vivant en la mort.» (1)
Enfin, cette vie toute miraculeuse a été une continuation des triomphes de la croix sur la mort. Quoique celle-ci eût porté des coups mortels sur le corps de ce grand souffrant , il a pu dire avec saint Paul : e Jésus-Christ est ma vie; c'est en lui et par lui que je vis, et c'est en sa mort que je trouve un grand fonds de richesses. Si je meurs pourc'est un lucre inestimable. Je me glorifie- rai donc en sa croix, tirant ma vie de sa mort, ma gloire de ses ignominies, et ma santé de ses plaies. »
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| V2- Les stigmates de saint François prouvent aux voluptueux, aux avares et aux superbes, qu'il est doux, facile et honorable de porter la croix de Jésus-Christ
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Dieu, dont la science envisage les choses futures comme si elles étaient présentes, a prévu que les hommes, enfants d'Adam délicat et superbe, entreprendraient souvent de se dispenser des lois du Calvaire, et que leurs esprits, fertiles en raisons, chercheraient des excuses pour couvrir leur lâcheté. Il a donc marqué l'image de croix en la chair de saint François pour instruire, les animer à porter la croix comme a fait ce grand saint, et condamner ceux qui, s' y refusent.
Ces derniers sont de trois sortes : les délicats les avares, les orgueilleux; chacun a sa raison pour se dispenser d'une pratique qui doit être générale.
Les délicats ne peuvent envisager la croix sans s'effrayer : elle leur présente un visage si austère qu'elle les étonne. Ils tirent cet esprit d'Adam leur infortuné père. Ce premier coupable et premier sensuel est l'auteur de ce monde animal et terrestre, où l'on n'aime que ce qui flatte la chair, et où l'on ne fuit que ce qui afflige les sens. En communiquant son péché à ses enfants, il leur a inspiré son esprit de délicatesse, qui craint la peine, et qui aime le plaisir; les délicats, suivant donc les inclinations et l'esprit de leur père, fuient la croix et s'excusent sur leur faiblesse, sur ses amertumes et sur ses peines.
Mais le Fils de Dieu, qui sur la croix a donné naissance au monde de la grâce, où l'on n'aime que ce qui est amer, et où l'on ne fuit que ce qui flatte, inspire son esprit de pénitence à tous ceux qui le reconnaissent pour leur Père. Comme il n'avait pas imprimé ses plaies dans les Anges, les hommes auraient pu justement s'excuser; il les a donc gravées en la chair de François, qui, pour être saint, ne laisse pas d'être homme.
Quoique élevé à une grâce éminente, ce grand serviteur de Dieu a une chair semblable à la nôtre: la grace qui l'a fait saint n'est point différente de celle qui nous rend juste. Les chrétiens n'ont donc plus de sujet d'excuse pour luir la croix. S'ils disent qu'ils sont hommes, François n'était pas un ange; s'ils se plaignent que leur chair est sensible, le corps de François n'était la impassible ; s'ils se rejettent sur leur faiblesse, la grâce qui les a faits chrétiens leur donne la force de pouvoir souffrir, dit saint Paul (2)
C'est donc par saint François que le Fils de Dieu instruit le monde de cette grande vérité, que la croix, qui est son joug, est douce et peut être aimée; que dans ses amertumes on trouve des sources de douceur ; que sur ses épines on peut cueillir des roses ; et que, quoique le Calvaire soit une montagne dégouttante de fiel et d'absinthe, elle se change en des fleuves de lait et de miel pour ceux qui ont de l'amour.
Les avares se flattent que, s'ils fuient la croix, ce n'est pas à cause de ses amertumes ; mais ils repoussent sa pauvreté : elle ne promet qu'indigence à ceux qui l'embrassent, et on ne la peut suivre sans quitter toutes les richesses. Saint François stigmatisé leur apprend que le lieu du trésor de l'Évangile est le sein de la croix ; que cette perle, si digne d'être cherchée, se forme dans l'océan des douleurs du Calvaire.
Enfin, il y a des sages orgueilleux, de superbes prudents, qui regardent la croix avec mépris parce que ses lois leur semblent trop basses occuper la grandeur de leur courage ; ils ont de porter ses livrées, trop viles pour leur hauteur Saint François leur apprend que la croix tient en son sein la semence de l'honneur de la terre aussi bien que de la gloire du ciel, et que celui qui prérend être honoré entre les hommes et glorifié entre les anges, doit être crucifié en ce monde.
Nous voyons en notre saint une démonstration très illustre de cette vérité; car si François est l'objet de la complaisance de Dieu, de l'admiration des Anges et de la vénération des hommes ce n'est ni pour la hauteur de sa naissance, pour les richesses qu'il a possédées, ni pour les hautes charges où il a été élevé. Ce qui ravit les Anges et les hommes en lui, ce ne sont pas ses miracles, c'est sa pauvreté et ses plaies. On rend plus de respect au pauvre habit de François qu'à la pourpre des princes ; les rois viennent baiser avec humilité la poudre de son tombeau; celui qui s'est estimé le moindre des hommes voit à ses pieds les têtes couronnées : la croix est le trône qui l'élève.
Tel est donc le conseil de Dieu sur les stig mates de saint François : il veut que les signes de la rédemption soient gravés en sa chair d'un caractère sanglant qui ne s'efface jamais, afin que ces stigmates soient comme autant de bouches qui reprochent aux hommes leur lâcheté ou leur ignorance.
François accuse les délicats d'être lâches. S'il a en un corps où sont imprimées les marques de la mort de son Sauveur, ils ont une chair qui peut porter la mortification de Jésus-Christ par la pénitence, et comme chrétiens ils ont reçu une grâce qui leur donne le pouvoir de souffrir pour son nom.
Ce grand saint, marqué du sceau de notre salut, condamne tous les sages mondains ; il continue les triomphes que le Fils de Diçu a commencés par ses apôtres sur la sagesse du siècle; il confond la prudence humaine, et la convainc d'être ignorante; il prouve qu'elle ne sait pas les véritables lois de l'honneur, et les voies justes qu'il faut tenir pour arriver au temple de la gloire, puisqu'ils regardent avec mépris un mystère qui élève les humbles et glorifie les petits.
Il leur apprend ces hautes maximes du christianismes: « Que celui qui veut s'élever s'abaisse. Que celui qui veut se rendre grand soit humble. Que celui qui veut être riche se fasse pauvre. » Il leur découvre ce grand secret de la religion chrétienne: que la croix est un trésor de richesses immenses; que c'est en Jésus, et en Jésus crucifié, qu'il se faut glorifier. Où est l'humilité, dit saint Aulgustin, là est la majesté; où est la faiblesse, là, est le principe de la force ; où est la mort, là se trouve la source de la vie : si vous aspirez à celle-ci, ne méprisez pas celle-là; si vous prétendez aux triomphes de sa gloire, ne rougissez point de porter les marques de ses ignominies ; l'on vous a imprimé sur le front est le siège de la pudeur, le signe de la croix aussitôt que vous avez été chrétien, peur voua apprendre à ne pas rougir des opprebre Calvaire (3) Et ce grand saint crie hautement av saint Paul : « N'ayez point de honte de porter vos corps les marques de la croix, qui publient que vous adorez un Dieu crucifié » (4) Son humilité élève, sa faiblesse fortifie, sa mort donne la vie Que si les chrétiens ne se peuvent résoudre d'embrasser la croix, leur lâcheté est une entre contre la gloire de Jésus-Christ et l'honneur de son Église; elle déshonore la religion chrétienne continue l'impiété des Juifs, réjouit l'enfer, et achève le dessein des démons.
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V3- Le Coeur de Jésus crucifié était uni à son Père par une éminente charité, d'où naissaient en lui un désir insatiable de souffrances,
une joie divine dans les tortures, un profond abaissement et une parfaite obéissance.
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De tous les temps qui ont partagé la vie divinement mortelle du Verbe incarné, le plus utile pour nous a été son séjour de trois heures en la croix. En ce précieux moment, il a achevé tous les desscias de son amour; il a satisfait à la justice de son Père; il nous a mérité la grâce et nous a obtenu la gloire. Quoiqu'il fût environné de souffrances, pénétré de tristesse en son âme, couvert de plaies en sa chair, jamais il n'a été plus attend pour son Père, jamais il n'a eu des dispositions plus hautes et des occupations plus profonde.
Et puisqu'il apparaît à saint Français sous la figue d'un séraphin crucifié, avec six ailes, c'est pour nous découvrir les six dispositions intérieures de son coeur. Les deux ailes d'en haut nous marquent son union et son amour ; les deux ailes qui s'étendent dénotent sa soif de souffrances et sa joie dans les douleurs; et les deux qui voilent ses pieds signifient son abaissement et son obéissance vis-à-vis de son Père céleste.
La Divinité est si essentielle au Verbe incarné, qu'il est également Fils de Dieu au sein de la croix comme dans le ciel, et entre les fers et les épines il n'est pas moins vivant de la vie de son Père, qu'en la majesté de sa gloire. Son âme et son humanité, une fois unies à la Divinité, avaient droit d'entrer en communication de toutes ses perfections éternelles et glorieuses. Néanmoins il lui plut que cette âme restât sujette aux mouvements de la crainte et de la tristesse, et ce corps aux lois mortalité, afin de satisfaire à la justice divines.
Ainsi, le Verbe incarné n'était pas d'abord totalement consommé en la vie de son Père ; cela n'eut lieu qu'au moment où il cessa de vivre de vie mortelle par la croix ; alors son âme commença à vivre de la vie de son Père en sa plénitude. Toutefois, la vie de Dieu consiste en que les divines personnes se connaissent et s'aiment, et telle était la vie intérieure du Fils de Dieu dans la plus grande extrémité de ses souffrances. Saint Paul est donc tout divin quand nous représente la croix comme un oratoire un Fils de Dieu était en secret dans une très haute élévation vers son Père : « Dans les jours de sa chair, » dit ce grand apôtre, « il offrait ses prières à son Père. » Ainsi, selon saint Paul, Jésus. Christ était élevé vers son Père ; son coeur était dans une très intime union avec lui, comme il nous l'a découvert lui-même par ses dernières paroles : « Mon Père, je vous recommande mon esprit (5). »
Cette élévation était jointe à l'exercice d'une très éminente charité, et jamais il n'a donné de preuves plus sensibles de son amour que sur la croix : « 0 mon Père, » disait ce Fils bien-aimé, « afin que le monde connaisse que je vous aime, voilà que j'accomplis avec autant de fidélité que d'allégresse le commandement que j'ai reçu de vous de mourir pour votre gloire et le salut du monde, quoique ce soit au prix de mon sang. » lit ce qui est admirable, c'est que cette union de°l esprit et de son Coeur avec son Père n'a jamaiis été interrompue par la violence de ses tourments et la grandeur de ses peines. Ainsi , dans un lieu de mort, il vivait de la même vie que dans le ciel ; tandis que sa vie mortelle s'écoulait par ses plaies avec son sang, son Coeur, comme sur deux ailes de feu, l'amour et la connaissance, l'élevait au sein de son Pèré, pour y vivre de sa vie divine.
Les deux autres dispositions intérieures du Fils de Dieu, qui élargissaient son Coeur comme deux ailes s'étendent, étaient un désir insatiable adiensouvelles douleurs, et une joie divine dans les souffrances. Quoique les eaux abondantes de tant de coups, de plaies, de douleurs et de pointes semblassent devoir éteindre les ardeurs de sa charité, ses divines plaies, comme des sources de feu, et toutes les gouttes de son sang, comme autant d'étincelles, allumèrent un si grand brasier en son Coeur, qu'il lança cette flamme d'amour : « J'ai soif. »
Cette soif ne procédait pas, dit saint Laurent Justinien, de l'épuisement de son sang, elle sortait de la largeur de son amour et de l'ardeur excessive de sa charité. Avez-vous jamais admiré la merveille du sacrifice d'Élie, où l'hostie et l'autel étaient noyés d'eau? Le feu du ciel, venant à fondre dessus, dévora l'hostie, le bois, l'autel, les pierres dont il était bâti, et, comme si ce feu eût été altéré d'eau, les flammes, s'écoulant dans les canaux qui la répandaient, léchèrent avidement l'humidité tirant leur nourriture d'un élément qui les devait éteindre. Ce miracle de l'ancienne loi n'est que l'ombre du miracle du Calvaire, où l'amour, ayant consumé en Jésus toute cette mer de doueurs, le Sauveur, altéré de nouveaux supplices, s'écria : « J'ai soif. »
La pensée de saint Bernardin est toute céleste quand il nous assure que sur le Calvaire il y avait deux croix : l'une de bois, où l'humanité de Jésus. Christ était élevée; l'autre, que la charité avait formée pour son Coeur. D'un côté était la douleur et de l'autre la joie ; l'amour tenait le milieu, donnant naissance à ces deux affections en un même Coeur. Jésus-Christ nous découvre la joie céleste de son Coeur en ces divines paroles : « Tout est consommé; » la justice divine est satisfaite; l'amour est content; l'homme est sauvé, le péché détruit, l'enfer confus; les désirs de mon Coeur sont accomplis; ma joie est achevée.
Les deux autres dispositions qui, comme deux ailes, voilaient ses pieds, étaient un profond abaissement devant son Père, et une soumission totale à ses divines volontés. « Il s'est humilié, » dit saint Paul . En effet, jamais il n'a paru sous une figure plus humiliante en la présence de son Père, puisqu'il était couvert de la forme honteuse du péché.Il s'abaissait devant Dieu par humilité autant que le pécheur avait voulu s'élever par superbe; dans ce profond abaissement, son Coeur se soumettait aux volontés de son Père, quoique très rigoureuses, et il était obéissant jusqu'à la mort de la croix.
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V4- La majesté divine a droit à une adoration infinie, que le Verbe lui rend au ciel et sur la Croix. Mais le Verbe, humilié par son incarnation et son crucifiement, mérite d'être adoré aussi en cet état. Par conséquent, comme la charité du Père engendre le Fils qui l'adore, la charité du Verbe incarné et humilié fait naître des adorateurs victimes, qui l'adorent en souffrant et mourant pour lui.Saint François est une de ces victimes.
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La première des divines Personnes, que l'on nomme le Père, est digne d'être aimée et adorée d'un adoration infinie, à cause de la majesté divine qui réside en elle comme en sa source. Le Fils, engendré du Père dès l'éternité, rend incessamment cet honneur à la majesté de son Père, qui est infinie. Ce n'est pas un hommage d'infériorité, de soumission et de dépendance, comme celui d'un sujet à son souverain ; c'est une sublime et profonde connaissance, une estime suréminente et infinie qu'il a de sa grandeur et de sa majesté : aussi est-il appelé la « splendeur de la gloire du Père ».
En la terre, il n'y avait point de sujet qui pût rendre une adoration proportionnée à l'infinité de la Majesté divine, les créatures étaient trop viles. Le Père a donc envoyé son Fils, lequel, unissant sa divine Personne à notre nature, s' est fait homme. Il l'a choisi pour son adorateur est fini, et c'est sur le Calvaire qu'il l'a établi, pour ètre une hostie de louange perpétuelle; là, ne divin Fils l'adore d'une adoration non seulement d'estime et de connaissance, mais de soumission et de dépendance, comme lui étant inférieur en la nature humaine. Si cette nature le rend servi. teur de son Père, elle ne fait pourtant pas cesser son adoration infinie, parce que sa personne est toujours celle du Verbe, dont la dignité est infinie.
Après cet abaissement où il est descendu pour honorer la majesté glorieuse de son Père, le Fils n'est pas lui-même moins adorable. Tenant de son éternelle génération la majesté aussi bien que la divinité, il les a également unies à nos misères, et si sa divinité est dite incarnée, sa majesté est dite humiliée en l'incarnation et crucifiée en la croix; mais l'une et l'autre, conservant en ces deux mystères leur infinité, cachent seulement leur éclat sous les voiles de notre chair et sous les ignominies du Calvaire. Jésus-Christ est donc aussi adorable en ses abaissements que le Père en ses grandeurs ; il n'est pas moins aimable sur le trône de sa crèche et de sa croix que dans l'empyrée ; si, dans le ciel, il est plus redoutable par ses splendeurs, il est ici plus aimable par ses douleurs, Ayant en ses mystères uni sa majesté ,a misères, sa divinité avec les épines, il est digne d'avoir des victimes de louange qui l'adorent en cet état.
Selon le divin saint Denis, l'amour ne peut souffrir que Dieu demeure stérile en lui-même (7); il porte à faire des productions au ciel et en la terre. Par la fécondité de cet amour, il engendre dos l'éternité son Fils, qui l'honore par voie de grandeur; dans le temps, il engendre ce même 'Fils au sein d'une Vierge, comme homme, et sur la croix comme victime, pour qu'il l'honore par sen abaissement.
L'amour ne permet pas davantage au Fils de rester sans fécondité; et comme il porte deux états, celui de glorieux dans le ciel, et celui de crucifié sur le Calvaire, l'un et l'autre sont des principes de fécondité. Le premier fait naître dans le ciel des saints glorieux qui honorent sa splendeur et ses lumières ; le second donne naissance à un ordre de victimes de louange, qui l'honorent comme crucifié par voie d'abaissement, de souffrances et de plaies : ce sont les martyrs.
Si donc vous voyez le Fils de Dieu sur le mont Alverne, ne croyez pas qu'il y soit oisif. Ayant apporté du ciel l'amour, qui est le principe de ses productions, il imprime en François une existence toute nouvelle qui le rend sa victime ; il l'engendre et le fait fils de ses souffrances bien que de son amour : l'Agneau du Calvaire reproduit son image dans l'enfant privilégié re croix.
C'est donc à son état d'hostie de louange que le Fils de Dieu associe François, avec cette die rente, toutefois, que Jésus-Christ, par son sacrifice, honore la majesté divine, glorieuse en sonPère, tandis que François honore la même ma jesté divine, mais abaissée, mais humiliée par amour dans le Fils. Pour entrer dans l'exercice de cette nouvelle fonction, saint François rend à Jésus crucifié plusieurs honneurs que l'amour lui suggère.
Il est dans l'ordre de la nature que le Fils de Dieu offre un hommage perpétuel à son Père comme au principe et à l'exemplaire de son être: sa filiation honore par elle-même le Père céleste comme la source d'où il émane. De même dans l'ordre de la grâce, François rend un hommage divin et suréminent à Jésus crucifié comme à son principe et à son exemplaire : les stigmates hnorent par eux-mêmes les plaies de Jésus-Christ. Et comme Jésus sera éternellement couvert de plaies dans le ciel, il donne des blessures éternelles à saint François, afin d'avoir au ciel une hostie de louange qui honore éternellement ses divines plaies. Cela est propre et singulier à ce saint, à l'exclusion même des Anges; c'est son privilège d'être un perpétuel hommage aux plaies de son Maître. Il l'honore encore par voie de représentation. Car selon saint Pau , la Divinité s'est rendue LIble à nos sens par des créatures chargées de la représenter ; or le mystère de la croix , opéré en un temps et en un lieu où tous les hommes mont être présents, leur serait resté comme inconnu, quoiqu'il soit le principe de leur salut. Jésus-Christ a donc choisi notre séraphique saint comme une glace où il se fait voir tout fraîchement descendu de la croix; et saint François accomplit ce que disait saint Paul : « Nous portons la mortification de Jésus-Christ en nos corps, afin que sa vie de douleurs soit manifestée au monde.
En troisième lieu, il honore Jésus crucifié par manière de publication. Dans le monde sensible, toutes les créatures ont la science de la voix (8) et font un admirable concert, qui publie les magnificences de l'auteur qui les a créées, sa sagesse qui les a si admirablement ordonnées , sa beauté et sa bonté qui les ont si parfaitement embellies. De même, dans le monde de la grâce, les plaies de François sont autant de bouches qui ont la science de la voix, et dont l'harmonie annonce la bonté d'un Dieu qui s'abaisse pour nous relever, sa charité infinie qui meurt pour nous donner la vie, sa miséricorde immense qui nous
sauve de misères.
Enfin, il est une victime de louange qui soutient l'honneur de la croix, la fait connaître à ceux l'ignorent, et en donne de l'estime aux esprits qui la méprisent. Il instruit le monde de trois conditions de la croix : qu'elle est aimable, plein de sagesse et de puissance, qu'elle n'a pas tant d'ignominies que les hommes se l'imaginent, tant d'amertumes que l'on se figure, mais qu'en elle il y a des beautés qui gagnent, des attraits qui ravissent. Il montre par lui-même combien la croix est puissante pour l'avoir si hautement élevé combien elle est pleine de sagesse pour avoir trouvé des moyens si admirables qui nous sauvent.
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RÉFÉRENCES |
(1) Franciscus vivens mortuus.
(2) Vobis donatum non solum ut in eum credatis, sed eti tmut Pro illo patiamini. (PÜilip., 1, 20.)
(3) Aug., s. 20, de Verb. Apost.
(4) Nolite erubescere testimonium. (II Tim., 1, 8.)
(5) In menus tuas commendo spiritum meum. ( Luc., XXIII,46)
(6) fin sitis de latitudine charitatis, de ardore amoris. (Justin.)
(7) Amor non permisit regem omnium sine semine in seipso . permanere. (Dion, de div. Nominibus.)
(8) SaP., 1, 7. |
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