| CHAPITRE VII
LA STIGMATISATION A EU POUR EFFET LA TRÈS HAUTE
SANCTIFICATION DE FRANÇOIS ET CELLE DU MONT ALVERNE
|
| V1- La stigmatisation a éteint en saint François la concupiscence de la chair : c'est du moins là une opinion très probable.
|
| Tout ce que Dieu opère en ses saints se rapporte à ces deux effets, détruire et édifier. Il détruit la corruption et la bassesse du péché et de la nature, pour élever sur ses ruines les magnificences de sa grâce, les miracles de son amour, et les merveilles de sa charité.
Les parents qui nous ont donné l'être, ont fait couler en notre sein une étincelle de feu étranger, qui embrase la roue de notre nativité (1) comme parle un apôtre. C'est ce qu'on appelle le foyer du péché, parce qu'il allume toutes nos passions nous donne de l'appétit pour les choses mauvaises, de l'aversion pour les bonnes, nous inspire de l'inclination pour le bien sensible, et nous retire de l'honnête. C'est un vieil ulcère, dit saint Bernard (2); il cause une honteuse «man geaison. C'est la chair, dit saint Pau l (3) elle combat la raison. C'est un ennemi secret qui nous divise de nous-mêmes : il excite au milieu de notre coeur une guerre civile qui ne cesse que par la mort.
Tous les hommes, quoique saints, portent tous ce feu ; la grâce, qui a étouffé le péché originel en leur âme par les eaux salutaires du baptême, laisse en leur chair cette étincelle pour les humiliter. Les plus justes ressentent tous les jours ses insolences ; elles ont fait gémir même saint Paul de se voir réduit sous leur cruelle captivité.
Bien que le séraphique saint François possédât une grande sainteté, que la grâce fût abondante en son âme, il n'était ni un Dieu ni un ange, mais un homme comme nous, conçu dans la corruption du péché originel; il en ressentait les suites , et portait en son sein ce feu domestique. Mais Dieu, qui se plaît à nous sanctifier, et qui a la puissance de rendre l'homme un vase d'honneur et de pureté, peut achever en François une sanctification totale, par la surpession de cette étincelle.
Je reçois donc volontiers la pensée d'un personage aussi avant que dévot , Barthélemi de Pise, qui assure que, par l'impression des stigmates, la concupiscence a été étouffée en saint François, et cette étincelle du péché totalement éteinte en sa chair. Cette vérité se fonde sur un principe très solide, celui de la dépendance des saints vis-à-vis de Jésus : car, selon saint Paul, Dieu ne leur donne des faveurs et des grâces qu'à sa considération ; il n'aime personne que par rapport à Jésus-Christ, unique et véritable objet de son amour et de sa complaisance. La mesure de sa dignité vis-à-vis de Dieu est donc le degré de son union avec Jésus-Christ.
Dans la loi de Morse, Jérémie et saint Jean-Baptiste ont été les plus expresses figures de Jésus-Christ; l'un a représenté ses souffrances, l'autre son innocence. Ils ont reçu le plus haut degré de sanctification dans le sein même de leurs mères. En la loi de grâce, la Vierge porte la plus divine appartenance au Verbe incarné; elle est à lui comme une mère à son fils : il lui a communiqué le plus haut degré de sainteté en l'exemptant du péché originel et de toutes ses honteuses suites.
Suivant ce principe, après la Vierge et les apôtres, on peut dire que le séraphique saint François possède la plus étroite liaison avec Jésus-Christ. Il porte en sa chair les plaies et
il a été honoré du contact de cette très sain humanité; et si les faveurs de Jésus-Christ sont toujours accompagnées de gràces, là où les faveurs sont rares, les grâces sont singulières. Il est doue vraisemblable, dit Barthélemi de Pise, que Jésus lui aura fait une communication des propriétés de sa divine chair, souverainement éloignée de toutes les indécences du péché originel. Il est vraisemblable qu'au moment où Jésus-Christ lui a imprimé ses plaies, François ait été dispensé de souffrir dorénavant les inclinations déréglées qui nous rendent le mal agréable et le bien difficile, Il est vraisemblable que, des blessures de Jésus comme de sources de pureté, une étincelle de grâce a jailli au corps de François, et lui a porté les immunités de la chair du Sauveur. Dès lors il ne ressentit plus d'inclinations que pour la vertu; il n'eut plus que des pensées saintes dans l'esprit, que des affections pures en la volonté et des mouvements chastes dans le corps. Les divines plaies consumèrent en lui tout ce qui restait du vieil homme, et produisirent le nouveau, créé en justice et sainteté de vérité et de vie.
Dès cet heureux moment, François a ressenti le calme de la justice originelle, où l'homme portait en son sein un doux accord de toutes ses puissances. Ces plaies, qui ont réconcilié le monde, ont fait une harmonie admirable en son coeur : la chair a été soumise à l'esprit, les passions à la raison, et tout son intérieur à Dieu. En effet, il était de la dignité des plaies de Jésus-christ, qui sont divines en lui, de ne point passer en un sujet qui ne fût tout céleste; il était de la sainteté de ses sacrées blessures, de n'être imprimées que dans un corps très chaste ; il eût été indécent que cette chair, tandis qu'elle portait ces divines cicatrices qui ont triomphé du péché, fia encore sujette à sa tyrannie, et souffrît ses insolences. Et c'est en François que l'on peut dire que la mort a été ensevelie dans la victoire, les stigmates étant un triomphe perpétuel de la grâce sur le péché.
Cette première faveur est la cause d'une seconde, qui n'est pas moins illustre.
|
| V2- Une des plus tristes conséquences de la condition humaine est que l'homme puisse perdre la grâce. Le Fils et le Saint-Esprit ont mission du Père céleste pour porter la grâce, et surtout les grâces extraordinaires, dans les âmes des justes. La stigmatisation de saint François a eu lieu par suite d'une mission semblable, et un de ses résultats a été de le confirmer en grâce.
|
Telle est l'admirable dignité de l'homme, que par Jésus-Christ il peut recevoir la grâce qui le fait juste, le rend enfant de Dieu et héritier de sa gloire; mais c'est sa misère que, après la réception de la grâce, il la peut perdre par sa malice, de juste devenir pécheur, et d'enfant de Dieu demeurer sans charité, comme le démon, qui est sans amour. C'est ce qui humilie les saints, fait trembler les plus justes, et, par l'expérience de leur faiblesse, les presse de recourir à la puissauce de Jésus-Christ, principe de la grâce c'est en lui et par lui seul qu'elle peut être conservée.
Les apôtres, quoiqu'ils aient été appelés par Jésus-Christ, élevés en son école, instruits par sa parole, animés de ses exemples, sanctifiés par sa grâce, ont pu perdre la grâce, et, de l'éminente dignité de l'apostolat, tomber dans opostasie : cette épouvantable chute s'est vue avec étonnement en Judas. Le Fils de Dieu conduisit donc les autres sur la montagne de Sion, pour les confirmer en la grâce par la mission du Saint- Esprit, qu'il leur envoya.
Le Saint-Esprit est un fruit de la croix : Jésus-Christ souffrant a obtenu sa mission. Cet Esprit, dit l'incomparable saint Augustin, est le vin puissant qui coule du raisin foulé sous le violent pressoir de la croix, et qui a été versé dans les cœurs des apôtres comme en de nouveaux vaisseaux; mais les plaies ont été les canaux par lesquels le Père et le Fils ont fait couler tout le feu de la divinité sur leurs envoyés, pour les confirmer en grâce.
François, comme juste, a reçu la grâce par Jésus-Christ ; il la pouvait perdre, et de saint devenir pécheur, et c'était de son divin Sauveur qu'il espérait son salut. Si la montagne de Sion a été heureuse aux apôtres, celle de l'Alverne lui est infiniment précieuse. Sur ce sacré mont, le même Dieu qui a communiqué le Saint-Esprit aux apôtres, s'est trouvé présent avec la même noutorité, le même amour et les mêmes plaies. De ces divines sources de feu , ou il a recueilli tout ce qu'il y a d'amour dans le ciel , il a versé une céleste rosée de lumières et d'étincelles, fait une mission du Saint-Esprit en François et s'est fait le dévot Barthélemi de Pise (4). Elle l'a tellement confirmé en la grâce, qu'il ne pouvait plus la perdre, ni tomber dans le péché mortel, qui ne subsiste pas avec une telle transformation d'amour au corps et en l'âme, singulièrement quand cette impression est perpétuelle et permanente, comme elle l'a été en saint François jusqu'à sa mort.
La théologie de saint Thomas est toute divine quand il nous enseigne qu'il se fait une mission réelle du Fils et du Saint-Esprit en l'âme du juste, quand celui-ci entre dans un nouvel état de grâce, ou qu'il exerce ses puissances dans des actes de charité (5) ; parce que, de soi-même, ayant trop de faiblesse pour s'élever en un état supérieur à la nature, et pratiquer des actions étrangères à son activité, il a besoin d'un secours d'en haut. C'est à ce dessein que le Fils et le Saint-Esprit descendent en son âme, le Fils comme vérité pour l'éclairer, le Saint-Esprit comme charité pour l'enflammer. Par là, ces divines personnes commencent à être en l'âme du juste d'une manière singulière, qui n'est commune qu'aux saints.
Suivant les principes de cette céleste doctrine, depuis que notre grand saint est sur le sacré mont, il y porte de nouveaux états de grâce qu'il n'avait pas : en sa chair, l'état d'hostie par ses stigmates; en son coeur, l'état de séraphin par les ardeurs de l'amour ; toutes les puissances de son âme étaient actuellement dans l'exercice de très sublimes actes de toutes les vertus. De son fonds, il ne pouvait pas s'élever à des états si divins; il y a donc eu en sa faveur une mission actuelle du Fils et du Saint-Esprit. Le Fils, comme parole du Père et sagesse incarnée; est descendu en son en. tendement pour l'instruire , et , comme crucifié, est descendu en sa chair pour le transformer; le Saint-Esprit, comme charité, est descendu en son coeur pour l'embraser. Et, ce qui est plus rare, cette mission est visible ; le Fils, auteur de la sanctification, s'est montré sous la figure d'un séraphin crucifié, et a marqué François de ses plaies; le Saint-Esprit, consommateur de la sainteté , s'est manifesté par les ardeurs du feu, qui est son symbole, et a embrasé le coeur de François.
Toute mission suppose un principe d'où elle émane. Le Père, principe de la mission du Fils et du Saint-Esprit, descend avec eux en l'âme du juste auquel il les envoie. Les trois divines se sont donc heureusement trouvées présentes en François. C'est ici qu'il faut admirer la divine économie dont elles ont usé pour l'établir dans l'immutabilité du bien et de la grâce, en sorte qu'il ne pût plus jamais tomber dans le péché mortel. Elles l'ont délivré des entraînements malheureux qui nous y précipitent, et qui sont la faiblesse de l'âme, l'ignorance de l'entendement, le dérèglement de la volonté. Le Père, par sa puissance, l'a fortifié contre celle de tous les principes du péché ; le Fils, par ses lumières, l'a instruit de tous leurs artifices, pour qu'il ne pût plus être trompé par leurs vaines promesses ou leur apparente beauté; le Saint-Esprit, par sa suavité, l'a rendu insensible à tous leurs charmes. Dans cet heureux état, la charité est parfaite au coeur de saint François, et il peut s'écrier avec vérité : « Qui osera m'enlever d'entre les bras de mon Maître, et me séparer de la charité de Jésus? Les richesses? je les méprise. Les plaisirs? je les dédaigne. Les honneurs? je les foule aux pieds. Les persécutions ? ce sont elles qui me lient plus fortement à son Coeur. »
Certes, c'est maintenant que je comprends le secret de ces paroles mystérieuses écrites sur un papier tombant du ciel, et paraissant à frère Léon sur la tête de saint François ; elles portaient cet oracle : « Ici réside la grâce de Jésus-Christ (6). »
C'est-à-dire, la grâce est en l'âme de François comme en un fonds où elle ne peut mourir; est en son coeur comme en un trône où elle repose. Le Père est en lui comme en son sanctuaire, le Fils comme en l'un de ses membres, le Saint-Esprit comme en son temple, peur y faire une demeure éternelle.
|
V3-Dieu proportionne les grâces aux effets qu'il veut produire. Celles qui ont sanctifié François n'auraient pas suffi à le stigmatiser ; mais, jointes à sa fidélité, elles l'ont rendu capable d'en recevoir de plus grandes, notamment celle de la stigmatisation. Ce prodige a été accompagné d'un accroissement de charité dans son âme, et ainsi lui a fait subir un martyre supérieur à celui des autres saints.
|
Toutes les communications de Dieu aux créatures ne les rendent pas saintes, et ne portent pas toujours sanctification en elles. Dieu se communique aux démons , comme Créateur, en leur donnant l'être ; aux damnés, comme juste, par ses supplices. Les premiers ne laissent pas d'être toujours démons, et les autres toujours malheureux. Dieu se communique même quelquefois par le don de grâces gratuites à des méchants, pour l'utilité des autres : il a fait le don de prophétie à un Caïphe. Il n'y a donc que les communications accompagnées de grâce qui portent sanctification.
Les stigmates, bien que n'étant pas la grâce,ont pu être imprimés sans sa présence. L'incomparable saint Augustin dit de la Vierge qu'elle eIt plus heureuse d'avoir conçu Jésus-Christ en son coeur par la foi, qu'en son sein selon la chair. Je puis dire pareillement que saint François est plus saint pour avoir reçu la charité en son âme, que les plaies en son corps. Mais comme Dieu ne fait rien à demi, s'il lui a imprimé ses plaies, il lui a communiqué à proportion la grâce.
La charité prend naissance en nos coeurs lorsque Dieu la donne, et que nous l'acceptons ; il en est la première et propre cause; mais l'homme est la seconde par la disposition qu'il lui offre, et qui doit être la conversion de son entendement et de sa volonté vers Dieu. L'augmentation de cette charité dépend, d'une façon semblable, de Dieu et de notre coopération avec lui (7) La charité une fois née au coeur de saint François par un doux accord de son âme avec Dieu , la vie de cet homme céleste a été comme le sentier des justes, semblable à la lumière qui croît toujours dans de nouvelles splendeurs, depuis la première pointe de son aurore jusqu'à son midi, où elle paraît dans la plus grande majesté de ses rayons (8). Elle a été un progrès continuel dans les douces voies de la charité ; il entrait tous les jours dans de nouvelles élévations de grâce; il allait toujours avançant dans les sentiers de la justice et du saint amour, de lumières en lumière: d'une flamme à une flamme plus grande. Elles l'ont enfin conduit sur l'Alverne, où sa charité est entrée dans une éminente augmentation. De toutes les actions de sa vie, aucune mieux que la réception des stigmates n'a mérité ce comble d'amour. C'est ce que nous concluons de la velonté de Dieu, des ardentes dispositions et des mérites de François.
L'amour que Dieu nous porte est le principe des grâces qu'il nous donne. Les divines personnes ont toujours aimé François; mais sur l'Alverne, elles l'aiment d'un amour tout nouveau, non pas quant à l'acte, qui est immuable et éternel, mais bien quant aux effets, parce qu'elles découvrent en lui de nouveaux motifs de l'aimer, et elles l'aiment d'un amour de complaisance et de bienveillance.
Depuis que notre céleste séraphin est revêtu de Jésus-Christ et de ses divines plaies, le Père ne le considère plus dans ses conditions humaines, ni même dans les dispositions surnaturelles dont la grâce l'enrichit ; il le regarde d'une vue plus haute, et le voit en son Fils, ou son Fils en lui: car, sous ce vêtement royal des plaies, il ne paraît plus en François rien de François; il n'y a que Jésus-Christ.
Le Père conçoit donc pour lui une nouvelle complaisance, et il l'aime non seulement comme juste, mais du même du amour dont il aime son Fils, qu'il voit en lui. Le Fils aime François parce qu'il decouvre en son coeur et en sa chair quelque chose de soi-même. Comme dans le ciel père aime son Fils du même amour dont il s'aime, parce qu'il voit en lui sa divinité, la pure de sa substance et l'image invisible de ses grandeur, ainsi sur l'Alverne, le Fils de Dieu aime en quelque façon François du même amour dont il se chérit ; il voit ses plaies en la chair de son serviteur; il le considère comme la figure de sa croix et l'image visible de ses douleurs. En même temps le Saint-Esprit, l'aime comme un chef-d'oeuvre de sa grâce, et comme un ouvrage singulier de la dilection.
Cet amour de complaisance fait naître celui de bienveillance, les divines personnes lui ayant alors donné le plus haut degré d'amour qu'il ait encore porté. Plusieurs docteurs pensent que la Vierge, en sa première sanctification, reçut une plénitude de grâce capable de sanctifier très dignement sa personne, mais insuffisante à la rendre digne de la Maternité divine, et que plus tard, avec cette qualité, qui comportait une dignité infinie, Marie a dû recevoir une grâce d'un ordre singulier, proportionnée à la grandeur du mystère de l'incarnation.
Ainsi pouvons-nous dire que la première conversion de François, abondante pour le rendre un très mais insuffisante à le rendre digne grâce, en la a été assez grand saint, de l'état singulier et éminent où les stigmates devaient l'élever. C'est en leur impression que les divines Personnes lui ont donné une augmentation admirable d'amour proportionnée à la sainteté de ce mystère.
La volonté est l'organe de l'amour et la puis, sauce qui aime. François a pu faire par la sienne un très haut progrès dans les voies de la charité. car la grâce, en sanctifiant la volonté, la rend capable de nouveaux progrès : la grâce est don, née comme un riche talent, qui peut multiplier au centuple, et, à mesure qu'elle abonde en la volonté, la capacité de celle-ci augmente pour recevoir davantage. Or, sur la montagne, la volonté de saint François a reçu une capacité admirable : le Père lui a donné son Fils, et le Fils son Esprit. Le Fils l'a rapproché de ses plaies, qui sont les sources de la charité, et les divines Personnes, répandant par ces sacrées ouvertures un déluge d'amour, ont élargi sa volonté , et lui ont donné une étendue admirable, pour entrer dans une augmentation rare de charité.
Selon notre sainte théologie, le martyre est le plus haut acte de charité et de courage que l'on puisse pratiquer en terre, parce que l'homme y donne ce qu'il a de plus cher, c'est-à-dire sa vie. L'Église attribue la qualité de martyr à saint François, en la réception des plaies. En ce martyre, il n'y a pas eu autant de sang répandu que dans les autres; mais les douleurs ont été plus aiguës. Cette vérité est facile à comprendre, si nous considérons leurs différents principes.
Les mains des bourreaux se sont souvent trouvées trop faibles et leur cruauté trop peu ingénieuse, pour inventer des peines qui pussent répondre aux ardeurs des martyrs Saint Laurent se moquait de leurs tourments ; quelques-uns ont senti les flammes qui les environnaient comme un bain qui les rafraîchissait délicieusement ; d'autres se sont fait du divertissement de leurs supplices.Mais les plaies de François ont été infligées par une main divine, et imprimées avec conseil du Très-Haut.
De toutes les souffrances, saint Thomas soutient que celles du Fils de Dieu, on été plus grandes et plus sensibles, et qu'elles ont surpassé en douleurs celles de tous les martyrs, parce qu'elles ont été endurées avec une charité plus ardente, et ordonnées par le conseil d'une plus profonde sagesse. Le Verbe avait résolu de satisfaire à la justice divine pour le péché , qui mérite une peine infinie en sa rigueur et éternelle en sa durée; mais une personne divine ne peut pas subir une éternité de peine. Donc, pour satisfaire pleinement à la justice, et contenter son amour, la Sagesse a surélevé les souffrances du Calvaire, et leur a donné une pointe, une vivacité et une acuité qui les rendaient équivalentes à une peine éternelle. Il ne faut pas tant regarder les douleurs du Fils de Dieu en elles-mêmes, que dans le principe qui les infligeait, la sagesse qui les ordonnait et la charité qui les dispensait.
La volonté de François était de participer aux douleurs divines de son Maître ; le dessein du Fils de Dieu était de faire entrer son serviteur en la communication de ses souffrances, qui sont infinies. Pour l'en rendre capable, la Sagesse avait assisté sur le Calvaire se trouva presente, sur l'Alverne; le Fils de Dieu lui imprimant se plaies, en suréleva la douleur, non pas à un degré infini , dont une créature n'eût pas été capable; mais assez pour qu'en ce moment de la réception des stigmates, François la ressentît au plus haut point où le puisse un pur homme.
Trois choses doivent concourir à porter une douleur au dernier excès : un principe assez puissant pour l'infliger, un sujet assez fort pour l'accepter, et une très intime union de la douleur avec ce sujet. Or, sur l'Alverne, le principe très puissant qui imprime cette douleur, est Jésus armé de feux et de plaies ; le sujet qui la peut porter est François, soutenu de la grâce. Selon la faiblesse de la nature , il devait mourir sous la violence de cette douleur qui lui a été très intimement unie, puisque non seulement toute sa chair a été pénétrée de plaies, mais je ne doute pas que le Fils de Dieu n'ait fait dans son coeur une effusion de la tristesse et de l'angoisse qu'il a ressenties au jardin des Oliviers. Ainsi, à ce moment, il n'y avait coeur plus attristé, plus affligé, plus angoissé, ni corps plus douloureux et souffrant que le coeur et le corps de François.
Disons donc que, de tous les martyres, celui du céleste souffrant de l'Alverne est le plus sensible, le pus douloureux, puisqu'il est émané d'une main plus puissante, ordonné par une plus prodonde sagesse, pour un plus grand dessein, et qu'il est une communication des douleurs de Jésus-Christ. Si donc François a souffert plus que les martyrs, l'on peut soutenir que c'est avec une plus ardente charité; mais, pour ne point faire de comparaisons en l'amour, contentons-nous de dire que, de toutes les actions et de toutes les souffrances de la vie de noire séraphin terrestre, c'est en la réception des stigmates qu'il a le plus augmenté en amour, parce que c'est l'acte qu'il a exercé durant sa vie dans le plus éminent degré de charité.
Après tant de grâces reçues qui vous ont si dignement sanctifié, après tant de dons célestes qui vous élèvent si hautement, après tant de rares privilèges qui vous rendent si admirable, après la jouissance d'un si aimable objet, ô divin François, il faut descendre de ce nouveau ciel! A la vérité, ce ne sera pas sans un combat d'amour que vous porterez la privation de votre divin Maître, et que vous sortirez d'entre ses bras; mais l'amour qui vous a conduit vous en retire : il faut descendre pour présenter la mamelle à vos chers enfants, et leur faire part de vos divines
Toutefois, avant de descendre de cette montagne, considérons la sainteté du lieu.
|
V4- L'Alverne a été merveilleusement sanctifié par les mystères, que Jésus-Christ y a accomplis en la personne de saint-François.
|
La présence de Dieu, qui sanctifie les hommes sanctifie aussi les lieux et les rend vénérables. Le Fils de Dieu a deux sortes de présence, celle de son immensité et celle de son humanité. La première ne porte pas toujours la sanctification dans les lieux qu'elle remplit : il est présent aux enfer par sa justice, aux moucherons par sa puissance, aux pécheurs par son essence, et pourtant l'enter demeure toujours dans son abomination, le moucheron dans sa vileté , le pécheur dans son crime.
La présence de son humanité, depuis que celle-ci est unie à sa divine personne, porte la sanctification dans les lieux où elle réside. Il y en a trois qu'elle sanctifie singulièrement : le sein de la Vierge, la croix et nos autels. La montagne d'Alverne, après eux, est un des lieux les plus saints de la terre; Celui qui est né en Marie, qui est mort sur le Calvaire, et qui vit sur nos autels,a élu ce lieu pour le sanctifier de sa présence (9) • l'illustrer de ses lumières, et l'enrichir de se faveurs.
Il y a bien de la sainteté sur la montagne d'Arrnéna, o ù l'arche de Noé reposa après les eaux du déluge; en Béthel, se retira aoa Abraham se retira au sortir de son pays; en Phasga , où Balaam vit Israel, en Abarim , où la terre de promission fut montrée à Moïse. Mais sur l'Alverne , la sainteté est plus illustre : l'humanité de Jésus, l'arche de l'alliance nouvelle, renfermant la Divinité, y repose; Jésus fils d'Abraham et seigneur d'Abraham, y a fait sa demeure au sortir du ciel ; François y a vu le Dieu d'Israël; là le ciel lui a été Promis. Montagne plus heureuse que le mont Liban, d'où vient l'encens qu'on offre en sacriflce : ici François a été lui-même immolé à Dieu en odeur de suavité. Montagne plus sainte que le mont Moria, où Isaac ne fut point immolé par la main de son père : ici François a été offert réellement, et Jésus a été le prêtre de ce sacrifice. Montagne plus vénérable que le Moria, où Salomon édifia un temple au Seigneur : ici Jésus-Christ s'est consacré François comme le sanctuaire de son esprit et de sa divinité, comme un temple où il lui plaît faire sa demeure. Toute sainteté est sur la montagne de Golgotha, où Jésus-Christ fut crucifié: toute sainteté est sur l'Alvernel, où le même Jésus crucifie François de ses propres mains
Il est admirable que Dieu ait créé le ciel et la terre, mais plus admirable que Dieu ait fait de François un si grand saint
Il est admirable que Dieu ait fait Adam à son image et ressemblance, mais plus admirable que Dieu ait fait François à l'image et ressemblance de son Fils crucifié!
Il est admirable que Dieu ait préservé Noé des eaux du déluge, mais plus admirable que Dieu ait préservé François de tout péché mortel!
Il est admirable et plein de merveille que Jacob ait vue Dieu appuyé sur le haut d'une échelle où les anges montaient et descendaient, mais plu admirable que, sur la montagne d'Alverne, le Dieu de Jacob et des anges descende vers François !
Il est admirable que Joseph soit honoré du sceau de Pharaon, mais plu admirable que François soit honoré du sceau du Dieu vivant !
Il est admirable que Dieu, en la montagne de Sinaï, ait écrit de son doigt les préceptes de la loi sur des tables de pierre, et qu'il eles ait données à Moise, mais il est plus admirable que Jésus-Christ ait gravé la loi de l'Évangile, non par le ministère d'un ange, mais par lui-même au cœur et sur la chair de François !
Il este admirable qu'Isaïe ait vue le Seigneur élevé sur un magnifique trône, et qu'un séraphin soit venu purifier les lèvres de ce prophète avec un charbon de feu; mais il est lus admirable que François ait été uni à son Seigneur et embrasé de se ardeurs divines !
Iles admirable que sain Étienne ait contemplé Jésus-Christ séant à la droite de son Père; mais il ne l'est pas mois de voir Jésus descendre du ciel pour imprimer ses plaies au corps de François !
Mont heureux, s'écrie saint Bernardin, mont fortuné, que Jésus a gratifié de privilèges insignes! Vraie montagne de Dieu, montagne d'onction Liban de pureté, Sion de contemplation (10) montagne de la perfection de la loi nouvelle, comme le Sinaï le fut de l'ancienne ! Là le commandement fut fait au son des foudres et des tempêtes; ici le conseil de perfection est donné et consacré dans un plus heureux brasier, et entre des flammes plus pures. Là le buisson brûla, et l'épine ne fut point consumée, par ce que la loi était données, mais le péché n'était pas remis. Ici Jésus paraît ardent de flammes, et consume en François la concupiscence et toute l'écume du péché. C'est donc ici la montagne du temps de Dieu, le mont Moria, où le pacifique Salomon, Jésus, notre Sauveur, édifie en la personne d François un temple bâti, non pas de pierres taillées avec le marteau, mais avec les clous et la lance,
Il n'y a donc personne qui ait quelques sentiment de la sainteté de nos mystères, qui ne soit touché de respecter, et n'ait de la vénération pour un leu qui en est si digne, dit la pape Alexandre IV.
|
RÉFÉRENCES |
— (1) Inflammat rotam nativitatis. (Jac., III, 6.)
— (2) Pessimum ulcus. (Bern., serm. de Ccena Domini et baptismo .)
— (3) Caro concupiscit adversus spiritum. (Gal., y, 17.) TROISIÈME PARTIE
— (4) Franciscus, more apostolorum, per Spiritum sanctiim perfecte fuit sanctificatus ut mortaliter ulterius non pec_ caret aliquando. (Pisan., lib. III Conf., fruct. 3. )
— (5) D. Thom., 1. p., q. 43, a . 5. Tune quiquam mittitur dfileinTs ,icum) a quoquam cognoscitur, aut percipitur. (Aug.
— (6) Pisan., Conf., lib. I, 2. p., fruct. 8.
— (7) D, Thom., opusc. De dil. Dei, cap. xvit, De aug. chanit.
— (8) Semita justorum quasi lux splendescens. (Prov., iv, 18.)
— (9) Elegi et sanctificavi Iocum istum. (II Par., vu, 10,
— (10) Vere mons Dei, mons pinguis, mons LIbani puritatis, mons Sion speculationions divinnorum (D. Bernardin,I. des)
|
|