| CHAPITRE II
JÉSUS, PONTIFE ET VICTIME, DEVAIT PORTER LES PLAIES DE SON SACRIFICE D'ABORD EN SA CHAIR, PUIS EN SON CORPS. MYSTIQUE, ET, POUR CE DERNIER EFFET, COMMUNIQUER SES STIGMATES A QUELQU'UN DES SAINTS DE SON ÉGLISE.
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| V1-La justice et la miséricorde ont fait Jésus pontife et victime. En cette seconde qualité, il a dû porter des plaies, et par elles devenir notre Médiateur, notre avocat, notre Sauveur, notre père, notre mère et notre chef.
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| De tous les objets que l'on contemple dans le Fils de Dieu, ce qui ravit plus les anges et étonne davantage les hommes, ce sont ses sacrées plaies (1); parce que l'état où elles le réduisent semble contraire aux perfections que la foi lui attribue. Elle nous dit que Dieu est impassible, et nous le voyons couvert de blessures ; elle nous prêche que seul il possède le privilège de l'immortalité, et nos yeux le contemplent sujet aux lois de la mort.
Il faut donc que la justice ou l'amour ait entrepris de blesser l'impassible. Mais la justice n'a pour sujets que des criminels, et Jésus-Christ est innocent ; en lui il n'y a que des grâces à couronner. Il faut donc que ce soit l'amour ; mais, la nature de l'amour étant inséparable de la douceur, peut-il être sévère pour un sujet si aimable ?
Dieu ayant formé le dessein de sauver le monde par la mort de son Fils unique, tout ce qui se fait en lui est ordonné dans l'éternité. En ce divin conseil où les divines personnes assistent, il est non seulement résolu qu'il mourra, mais toutes les circonstances de sa mort sont prévues (2). Le Père pouvait tirer des trésors de sa sagesse d'autres moyens de nous sauver; mais il l'a voulu ainsi afin de satisfaire aux desseins de sa justice et de son amour ; et je trouve que le Fils de Dieu a dû porter ses plaies à cause de plusieurs états que son Père lui a imposés, et de différents offices qu'il l'a chargé d'exercer sur la terre. Ainsi, sa qualité de prêtre et de victime de la loi nouvelle, qui le fait succéder aux sacrifices de l'ancienne; son humanité, dont il doit fournir des preuves ; son amour pour nous, qu'il doit manifester ; sa fonction de médiateur, qui nous doit donner accès à son Père, et celle d'avocat, rendent nécessaires ses blessures.
Le péché a tant de malice, que Dieu ne le peut aimer; et si l'amour naît de la ressemblance, il n'en peut avoir pour ce monstre qui lui est si dissemblable. Le péché n'ayant aucun rapport avec Dieu, ni comme effet avec son principe, ni comme copie avec son exemplaire, Dieu n'est ni sa cause, ni son original ; il n'y voit rien de lui : ni son être, puisque le péché est un néant ; ni sa vie, puisque le péché est mort ; ni sa bonté, puisque le péché est malice; ni sa sainteté, puisque le péché est une privation de rectitude. Dieu ne le peut donc pas aimer.
Comme l'amour porte à vouloir du bien à la chose aimée, la haine incline à vouloir du mal ; elle tend à détruire l'objet de son aversion. Dieu veut donc punir le péché comme son ennemi, et c'est la malice du péché qui est cause qu'en Dieu il y a un ordre de justice punissante et vengeresse, qui a droit de châtier.
La justice n'a pour sujets que des criminels ; jamais elle n'eût rien entrepris sur le Fils de Dieu, qui est la sainteté et l'innocence essentielle; mais aussitôt qu'il se fut allié aux pécheurs, et que, sans commettre leur péché, il en eut pris la figure, l'apparence et la ressemblance, il devint son sujet, et elle eut droit de le punir. Il s'était fait hostie du péché, comme dit saint Paul ; il en devait porter les coups et souffrir les peines, parce que, sous cette honteuse figure, il avait une dissimilitude avec son Père, et ce divin Père ne le pouvait aimer (3). A la vue de cette ombre et ressemblance du péché, le Père se met en colère; de père il devient juge de son Fils, et la justice, l'épée à la main et les yeux bandés, sans avoir égard ni à son innocence ni à sa dignité, le frappe et le blesse comme son hostie, ainsi que le dit l'Écriture : Je l'ai frappé à cause des péchés de mon peuple (4). »
Après, donc, que le Fils de Dieu, en la réception de ses plaies, a satisfait aux desseins de la justice, il veut aussi contenter les inclinations de l'amour. Dieu est également obligé à sa justice et à sa miséricorde ; néanmoins, ces deux perfections, qui sont une même chose en lui, sont bien différentes en leurs desseins : l'une veut punir, et l'autre pardonner; la justice veut infliger des peines, et la miséricorde accorder des grâces. Mais Dieu, toujours ingénieux pour nos intérêts, sait bien satisfaire à sa miséricorde sans léser les droits de sa justice : il les a fait entrer dans un admirable accord en faveur de l'homme criminel, en déterminant de le punir, et néanmoins de le sauver. Il a établi les hosties et les sacrifices.
La Loi ancienne, étant imparfaite, comme parle saint Paul , commençait beaucoup de choses sans les achever ; quoique ses victimes portassent les coups dus aux pécheurs, elles ne les pouvaient pas sanctifier, étant insuffisantes. Il fallait donc trouver une victime plus digne et plus sainte, qui reçût des plaies et donnât des grâces. Ce fut le Verbe incarné, Dieu et homme tout ensemble : comme homme, il avait la capacité de souffrir, et comme Dieu la dignité pour mériter. Il fut établi par son Père le Pontife de la miséricorde et la victime de la Loi nouvelle ; il succéda au sacerdoce et aux sacrifices de la Loi ancienne. En cet état, remplaçant les victimes légales, il se soumit à tous les coups, aux plaies, aux meurtrissures qui leur étaient infligées. Ainsi, le Fils de Dieu , par une invention digne de son éminent amour, satisfit la justice en portant des plaies comme homme ; et, comme Dieu, il contenta la miséricorde en rendant ses divines cicatrices sources des grâces qui sauvent les pécheurs.
Selon saint Paul, le péché ne se remet jamais sans effusion de sang (5), et le pontife ne pouvait se présenter devant Dieu, et entrer dans le sanctuaire pour la réconciliation des pécheurs, qu'il n'en fût teint et tout trempé. Puisque le Fils de Dieu a eu assez d'amour pour se rendre le Pontife de la miséricorde et la victime de la Loi nouvelle, la charité doit lui inspirer de verser son sang, et il ne le peut sans blessures. Par les plaies qu'il reçoit, il s'acquitte totalement des deux devoirs d'hostie et de pontife : comme hostie, il est blessé, et comme pontife il se présente aux yeux de son Père éterne, teint de son propre sang, ainsi que dit saint Paul (6)
Le Fils de Dieu a dû prendre des plaies pour prouver qu'il était véritablement homme et qu'il nous aimait ; or, sa sagesse ne pouvait pas donner de la vérité de sa chair une preuve plus sensible que les plaies, et il ne pouvait pas faire de la sincérité de son amour une démonstration plus puissante que ses blessures ; car la vue et le toucher, les deux facultés qui concourent le plus à la connaissance, sont totalement convaincues, dit saint Augustin, aussitôt que l'on a vu et touché une chose. C'est pourquoi le Fils de Dieu disait à ses Apôtres : « Voyez et touchez : il ne faut plus douter que je ne sois un véritable corps, et que je ne vous aime (7). »
Le Verbe incarné, ayant pris la qualité de médiateur et d'avocat des hommes, a dû porter des plaies, afin qu'elles leur servissent de voie pour avoir accès vers le Père comme par les portes de salut, et de bouches puissantes pour l'interpeller. Ne se trouvant pas assez dignes pour obtenir miséricorde, il fallait que la voix de son sang la demandât pour eux, comme dit saint Paul. « Nous avons un sang qui parle bien mieux que celui d'Abel (8). » Abel crie vengeance contre son frère, et le sang de Jésus demande miséricorde pour ses frères qui l'offensent.
L'office de Sauveur exigeait de la charité de Jésus-Christ qu'il fût couvert de plaies; car sa sagesse prévoyait que les hommes qu'il a rachetés deviendraient souvent par leurs offenses un sujet de colère à la justice divine, et que les plus justes seraient l'objet de la haine des démons. En conséquence, son amour a dû, par ses plaies, leur former des retraites assurées, afin que les pécheurs, s'y retirant comme dans un asile, pussent éviter les feux de la justice divine, et fussent fortifiés contre les ennemis du salut, et que les justes se reposassent en son Coeur, comme de chastes colombes dans les trous de la pierre : les timides en ses mains pour y être défendus, et les pénitents dans les ouvertures de ses pieds pour y trouver la grâce.
Le Fils de Dieu, ayant fait sur la croix l'office de père qui nous engendre, veut faire le devoir de mère qui nous porte en son sein, et qui nous nourrit de son sang. Il prend des plaies qui nous ouvrent son Coeur, et qui nous servent de mamelles célestes, où il nous est permis de nous attacher comme les enfants de sa dilection pour en tirer la vie.
Le Verbe incarné étant notre chef, et nous les membres qu'il veut s'unir, saint Paul regarde Jésus-Christ comme un doux olivier, et nous comme des greffes sauvages, qui doivent être entées sur lui comme sur une ente sacrée (9). I1 faut donc qu'il soit incisé ; les plaies font l'ouverture, et tous nos coeurs peuvent être entés dans le sien, pour en tirer la douceur, et perdre toute leur amertume.
Enfin, étant notre chef, et nous ses membres, il nous veut faire vivre de sa vie, qui est la vie de son Père ; mais, la source étant trop éloignée de nous, au ciel, elle coule du sein de son Père, où est son origine, dans le Coeur de Jésus-Christ, qui en recueille la plénitude. Tandis que cette humanité n'a point été couverte de plaies, cette fontaine de vie ne s'est point répandue. Il monte donc sur la croix ; un coup de lance, qui le blesse, nous ouvre la porte de la vie, dit saint Augustin, et de cette source coulent trois fleuves de vie : vie de grâce, pour vivifier les pécheurs ; vie d'amour, pour échauffer les tièdes ; vie de pureté, pour éteindre les étincelles du péché.
Adorons donc le profond et amoureux conseil de Jésus sur nous quand il a pris des plaies : de tous les états qu'il a portés, c'est celui qui a été plus agréable au Père, plus aimable aux justes, plus nécessaire aux pécheurs. Ce sont les voix qui nous réconcilient avec notre Père, qui convient les justes à ces amoureuses retraites, qui invitent les pécheurs à pénitence ; ce sont les portes de salut, où il leur est permis d'entrer, et d'arriver aux sources célestes de la vie.
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| V2-L'impression des stigmates dans le corps d'un homme mortel est une chose très possible, mais seulement par une vertu surnaturelle.
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La doctrine de la croix semble une folie à ceux qui se perdent et aux sages du siècle ; mais elle est reçue comme une vertu divine par les âmes qui travaillent à leur salut, et le discours que l'on en fait est écouté d'elles avec respect, dit le grand Apôtre (10) Les stigmates de mon séraphique Père, appartenant à la croix comme un effet à sa cause et une copie à son original, sont tellement mêlés dans les intérêts de ce mystère, qu'ils produisent les mêmes mouvements en ceux qui les regardent. Ils sont un signe de contradiction aux impies, qui les nient ; mais ils sont un objet de vénération aux fidèles, qui les croient. Pour convaincre l'infidélité de ceux qui les rejettent, et fortifier la foi de ceux qui les admettent, je dis qu'ils sont possibles.
La démonstration en est facile, si nous considérons que Dieu, auteur de la nature et de la grâce, les a tellement liées, qu'elles existent l'une pour l'autre. La nature est la servante de la grâce, et la grâce est la reine de la nature. Dieu garde ordinairement cet ordre en ses productions miraculeuses : il se plaît à faire des essais en la nature , pour disposer les esprits à la créance des miracles de la grâce. Dans les choses naturelles, la vivacité de l'imagination est si puissante sur les corps, qu'elle change quelquefois leur disposition, et, de sains qu'ils étaient, les rend malades et infirmes. L'âme, dit saint Augustin, a un tel domaine sur le corps, qu'elle le peut faire changer de qualité aussi facilement que d'habit. Il apporte l'exemple d'un jeune homme dans lequel l'amour profane avait fait un changement étrange. Les brebis de Jacob, à la vue de baguettes colorées, faisaient des agneaux de diverses couleurs— (11)
Dans les arts, on a trouvé l'invention de revêtir la matière de nouvelles formes qu'elle n'avait pas : le sculpteur imprime sur le marbre la figure d'un lion ou d'un homme. Dans la morale, tous les jours l'on voit des coeurs passer d'une habitude dans une autre qui lui est opposée, et , de vicieux et corrompu, un homme devient vertueux. Il se fait des transformations entre les esprits, dit Boèce : l'âme sort d'où elle est pour être dans l'objet qu'elle aime ; et la force de l'amour est si. puissante, dit saint Augustin, que si l'âme ne peut joindre ce qu'elle aime, elle en attire l'image en soi, et en fait une présence intellectuelle.
Dans les choses de la grâce, l'âme peut s transformer en Dieu, qui est si élevé au-dessus d'elle : « Celui qui est uni à Dieu est fait un mêm esprit (12), » dit saint Paul ; et saint Augustin ne craint point d'ajouter que notre coeur suit la condition de l'objet qu'il aime, se revêt de ses qua lités, et est fait ce qu'il est : « Si tu aimes la terre, tu es terre ; si tu aimes Dieu, tu deviens en quelque façon Dieu (13), non pas par nature, mais d'affection et d'union de volonté. »
De toutes ces preuves, il paraît que, si la nature est assez puissante pour faire des changements dans les corps et les âmes, l'amour et la grâce, principes surnaturels, sont bien plus puissants pour opérer ces heureuses transformations soit dans les âmes, soit dans les corps. Non pas que le corps puisse se transformer en Dieu , qui est un pur esprit, mais bien en l'image de Jésus-Christ, qui est Dieu et homme tout ensemble, et Jésus peut revêtir un autre corps de ses plaies. Il n'y a point d'impossibilité, ni de la part du principe, qui est infiniment puissant, ni du côté du sujet, qui a une capacité obédlientielle, pour porter tous les effets que la main du Très-Haut viendra imprimer en lui.
Cette impression de plaies est tellement dépendante de l'amour divin , qu'elle est impossible aux forces de la nature ; les anges ne peuvent donner à un corps une forme surnaturelle ou miraculeuse, telle que sont les stigmates ; l'imagination est trop faible pour forger des clous composés de chair et de nerfs, dans les pieds et dans les mains. Quoiqu'elle soit assez puissante sur des matières fluides, telles que les humeurs qu'elle peut altérer sans une action corporelle, elle ne l'est point sur les parties solides et nerveuses qui sont les pieds et les mains. Si elle avait eu ce pouvoir d'imprimer les plaies sur des corps, sans doute celui de la Vierge aurait été prévenu de cet honneur ; car elle s'était rendue toujours présente aux souffrances de son Fils, et leur vue avait laissé des images très vives dans son âme. Enfin, quand l'imagination pourrait faire une ouverture dans la chair, il lui serait impossible de communiquer l'exemption de putréfaction et de pourriture, que les stigmates de saint François ont eue pendant deux ans.
Donc, une souveraine puissance pouvait seule produire cet effet aussi efficacement qu'admirablement ; et on peut dire que la main du Tout- Puissant a fait des choses grandes en celui qu'il a trouvé digne de ce rare privilège, et qu'il a fait éclater en sa chair les plus hauts de ses miracles.
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V3-Les communications de sa divinité que Dieu fait hors de lui-même, dépendent entièrement de sa liberté; elles son cependant réglées par sa bonté, qui tient à ne rien réserver d'incommuniqué dans ses trésors. Il s'ensuit que Jésus-Christ devait à sa tendresse pour son Église et pour les hommes la communication de ses plaies : il la leur a faite en diverses manières dans les premiers siècles, puis en temps opportun par la stigmatisation de saint François.
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Entre les communications que Dieu fait de soi-même à l'intérieur ou au dehors de sa divinité il y a cette notable différence, que les premières sont nécessaires, et les autres sont libres. Il est impossible que Dieu, contemplant la divine beauté de son essence infinie, ne s'aime et n'engendre par cet amour une image qui lui soit semblable; au contraire, les communications que Dieu fait à ses créatures sont telles, qu'il peut en suspendre l'effet. Ainsi en est-il de l'impression des stigmates : Dieu les imprime sans nécessité qui l'y oblige, mais avec une souveraine liberté ; si sal puissance le fait, c'est que sa sagesse le juge convenable, et que c'est digne de sa bonté et de son amour pour l'Église et pour les hommes.
De toutes les perfections que nous adorons en la Divinité, sa bonté est la plus aimable et la plus utile. Étant d'une nature libérale, elle se plaît, et c'est son inclination, dit un évêque de Paris, de faire de grandes largesses de ses trésors à ceux qui en ont besoin (14). Ces paroles ont touché le cœur de saint Thomas, qui les cite, et elles lui font former cette haute pensée : « Une bonté telle que nous l'adorons en Dieu, si immense en ses richesses, devait entrer avec nous dans une si étroite alliance, qu'il se fît un commerce mutuel entre lui et nous; que Nous n'eussions aucune misère qu'il ne prît sur lui, et qu'il n'eût aucun bien qu'il ne nous communiquât, en telle sorte que sa bonté parût comme épuisée, et ne pût passer outre : autrement, ce serait un reproche à sa bonté d'être moins communicative que riche, puisqu'elle se réserverait quelque bien (15),
Par les mouvements de cette bonté infinie, le Fils de Dieu a fait une effusion plénière de sa divinité. Il a donné une participation de son existence aux êtres, de sa vie aux vivants, de son intelligence aux raisonnables ; il a fourni une étincelle de sa beauté pour les embellir, et de sa bonté pour les perfectionner ; il communique sa divine personne à notre chair en l'Incarnation, sa gloire aux bienheureux dans le ciel, sa grâce aux justes de la terre ; il n'a pas été moins libéral en son humanité, qu'il a prise pour notre'amour, et après nous avoir donné son corps en l'Eucharistie, son sang sur la croix, il ne lui restait plus que ses sacrées plaies ; s'il les eût toujours rets nues, nous pourrions lui faire ce reproche, qu'il possède un trésor dont il ne veut rien élargir.
Le Fils de Dieu a aimé son Église avec tant de tendresse, dit saint Paul, qu'il a versé son san pour la laver de ses taches (16), l'embellir et la rendre toute sainte, afin qu'elle fût digne de son alliance. Il a dû lui faire encore présent de ses plaies, car il pouvait exiger de son amour qu'elle les acceptât en vertu de deux titres qu'elle porte vis-à-vis de lui : elle est son épouse et son corps. Épouse, ce n'est pas assez qu'elle soit belle de son sang, et qu'il lui rende la face éclatante ; il faut qu'elle soit encore enrichie de ses plaies. elle passionne tant de lui donner des preuves sensibles de son amour fidèle, elle croit n'e pouvoir faire paraître de plus assurées que blessures. Corps du Fils de Dieu, formé de la société des hommes et des anges, elle lui doit êt unie comme à. son chef, et recevoir ses grâce mais sa dernière perfection demande qu'elle soit conforme en tous ses états, aussi bien dan sa gloire que dans ses souffrances. Sans plaie elle est dissemblable à son chef ; il les lui doit don communiquer. Serait-il bien possible que, le Fil de Dieu ayant autant de bonté que de puissance et l'Église étant le plus noble de ses ouvrages, il voulût n'en pas achever la perfection, et la laisser défectueuse?
Tertullien est admirable quand il nous découvre les pensées de Dieu tenant entre ses mains ce morceau de terre dont il forma le premier homme. Il dit que le Fils de Dieu se regardait soi-même, comme Dieu et homme, et que, d'une même largesse, il couchait sur cette masse d'argile les traits de sa divinité et de son humanité, et la marquait d'un double sceau, pour qu'elle devînt l'image aussi bien de son Créateur que de son Rédempteur. Depuis qu'il est non seulement Dieu et homme, mais aussi portant des plaies, et que la figure qui lui est propre est celle d'un homme crucifié, il a été convenable que, comme nous avons l'image de Dieu glorieux en nos âmes, un homme portât l'image de Jésus-Christ en son corps par les stigmates, pour achever l'ornement et la perfection de l'Église, en sorte qu'elle se pût glorifier d'être totalement conforme à son chef en tous ses états, puisque l'un de ses membres le représente, et porte l'image de Dieu glorifié en son âme, et de Jésus- Christ crucifié en sa chair.
Les hommes avaient intérêt à retourner à Dieu comme à leur souverain bien, et Jésus-Christ avait trop d'amour pour ne pas leur en découvrir les voies ; or, les pécheurs se trouvaient dans deux impuissances de leur salut, l'ignorance et l'indignité. Les plaies du Fils de Dieu les ont relevés de ces deux empêchements : ces divines cicatrices sont la clef de la science du ciel, la porte du Paradis, et les sources des grâces qui nous sanctifient. Les hommes ignoraient ces mystères ; la pensée de la croix était tellement éteinte en leurs coeurs, qu'ils en avaient perdu la mémoire, et leur lâcheté les empêchait de se servir d'un remède qui était le principe de leur bonheur. Il était donc digne de la piété de Jésus-Christ qu'il renouvelât en quelque saint ses sa crées plaies, pour rappeler aux pécheurs qu'elle nous rendent dignes d'avoir accès auprès de notr Père céleste.
Mais en quel temps cette grâce devait-elle être faite à l'Église ? Il n'était pas nécessaire que ce fût au temps des Apôtres, où la pensée de la mort du Fils de Dieu était encore toute vivante ès coeurs des fidèles, et où ces princes de la Loi nouvelle avaient la puissance des miracles pou la confirmation de la Foi. Ce n'était pas non plu nécessaire durant les ardeurs des martyrs : leur sang et leur courage étaient des voix assez puis santes qui annonçaient l'Évangile. II a donc été convenable que le miracle des stigmates fût opéré en un temps où la mémoire des souffrances d Jésus-Christ s'était assez éteinte pour qu'il fû utile d'en renouveler la pensée
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V4-Les stigmates sont un privilège singulier; saint François n'a pas pu mériter une si haute faveur; mais elle est pour lui un honneur d'autant plus grand, que les trois divines personnes et la Mère de Dieu la lui ont conférée d'un commun accord.
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.Le Fils de Dieu est la splendeur des saints. Sa puissance les crée, sa bonté les appelle ; sa grâce les sanctifie, et sa sagesse les connaît. Ils sont tellement présents à sa divine pensée, qu'il sait leurs noms, leurs qualités, leur nombre, la distinction de leurs grâces et la différence de leurs mérites, sans qu'un seul d'entre eux puisse être caché à sa science infinie. D'une vue claire et distincte, d'un plein pouvoir et d'un souverain domaine parmi cette multitude innombrable de saints, il a choisi saint François, par une élection rare et spéciale, pour l'honorer de cet admirable privilège que les siècles précédents n'avaient pas encore vu, que sa puissance n'avait jamais opéré, et qu'il réservait à l'heureux siècle qui a porté ce séraphique saint.
Ce mystère étant si important à la gloire de Dieu qui l'opère, à l'honneur de celui qui en est le sujet, et à l'utilité du monde en faveur duquel il est fait, le ciel et la terre sont d'une même intelligence, et tout ce qu'il y a de vénérable entre les anges et les hommes s'accorde pour en confirmer la vérité. Le Ciel déploie ses miracles en faveur des stigmates, pour en faciliter la créance; les Pères communs des fidèles, les souverains pontifes de l'Église romaine, qui portent la science et la vérité en leur sein, les honorent ; neuf Bulles émanées du saint-siège les attestent; deux papes témoignent les avoir vus de leurs yeux et touchés de leurs mains durant même la vie mortelle de saint François ; l'Église en a institut la fête; le commun sentiment des fidèles les croit Après tant de témoignages si divins et si publics, la vérité de ce mystère est donc au rang des canoniques : autorisée par une puissance souveraine en pareille matière, elle condamne de témérité ceux qui osent la nier ; de plus, entre le miracles de cette nature, il n'y a que l'impression des stigmates de saint François d'Assise qu l'Église approuve authentiquement.
Comme Dieu crée sans cesse en son Église une multitude de saints pour honorer l'infinité de se perfections, dont ils sont les images, il en suscite en de certains temps qui honorent son uni par la singularité de leur grâce. Ainsi les sacré plaies, qui sont les sources du salut, étant recueillies en l'unité du Verbe incarné, il éta convenable que François, qui en devait être ! copie, fût singulier en ce privilège et unique de cette grâce, afin qu'il fût semblable et conforme à son maître aussi bien en son unité qu'en ses plaies, et que ce rare bienfait fût plus estimé des hommes, et ne s'avilît point en étant trop commun.
Dieu, souverainement libre en la distribution de ses grâces, a des faveurs que les hommes peuvent porter, mais non pas mériter, parce qu'elles sont d'un ordre tout divin, et qu'en leur état elles tiennent de l'infini. Elles ne sont pas comprises dans le nombre de celles qui tombent sous le mérite, étant seulement dépendantes de la puissance divine, qui les communique quand il lui plaît. Telles sont l'élévation de la nature humaine à l'être personnel du Verbe, et de la Vierge sainte à la maternité divine, parce que, en ces faveurs, Dieu épuise sa puissance; quoiqu'elle soit infinie, il ne peut pas plus hautement élever la créature, ni être plus dignement en elle que, par exemple, en son humanité par l'union substantielle de sa personne, et en Marie par sa présence comme fils : cela porte une dignité infinie, que la créature, quoique si élevée par la grâce, ne peut pas mériter.
Avec proportion, nous pouvons dire que l'impression des stigmates est du rang de ces grâces qui tiennent de l'infini ; car, si on considère leur principe, c'est Dieu qui les imprime ; l'image qu'ils produisent , c'est celle de Jésus crucifié ; leur dignité, ce sont les plaies les plus saintes, celles du Fils de Dieu ; l'état où ils élèvent le saint qui en est orné, c'est l'union avec Jésus-Christ non seulement par sa grâce , comme dans les autres justes, mais par une résidence rare et miraculeuse. Cette faveur étant donc incomparable, elle n'a pu être méritée par un homme dans l'ordre commun de la grâce.
C'est ce qui relève admirablement la gloire des stigmates, que leur dignité surpasse les mérites d'un homme si élevé en grâce de sorte qu'il n'y peut atteindre ; et ce leur est un honneur incomparable, que l'on puisse les attribuer à deux principes bien plus dignes que François, et qui les ont mérités pour lui : le premier est Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui en sa personne est infini ; le second est Marie, mère de Dieu ; d'un même zèle, tous deux ont demandé cette grâce pour la sanctification de François et pour le salut du monde.
Saint Paul nous représente le Fils de Dieu exerçant l'office de médiateur des hommes auprès de son Père, qu'il interpelle sans relâche pour nous obtenir ses grâces (17). Il fait cette prière non seulement des lèvres, mais il présente son humanité, son sang et ses plaies comme des bouches que l'amour a formées, qui demandent avec droit et obtiennent avec justice les grâces qui nous sont nécessaires, comme dit saint Thomas (18). La Rédemption du monde appartient tellement à ce divin conseil dont parle saint Pierre (19), qui a été tenu dès l'éternité sur notre salut, que toute l'économie de ce mystère y est prévue non seulement quant à son fond et à sa substance, mais même jusqu'aux moindres circonstances de temps et de lieu qui regardent son exécution, lesquelles ont été méritées par Jésus-Christ, comme médiateur de Dieu et des hommes, en l'efficacité et dignité de son interpellation.
Les stigmates étant compris entre les moyens dont Dieu s'est servi pour exécuter et achever la conversion des âmes, ils appartiennent à ce divin conseil ; leur impression y a été résolue. C'est en ce sacré conclave que le Saint-Esprit, par les ardeurs de son amour, a prié le Fils de Dieu d'en faire la demande ; la piété du Verbe s'est sentie portée à la poursuivre, et le Père, touché de nos misères et convié par sa charité, a exaucé son Fils bien-aimé. Le Fils n'a pas plus tôt reçu ce pouvoir, qu'il a marqué François de ses plaies, comme un sujet que son Père lui accordait, et qu'il s'était acquis par ses mérites (20)
Si le Fils de Dieu est le médiateur de François auprès du Père pour lui mériter la grâce de ses stigmates, la Vierge est la médiatrice de François auprès de son Fils pour lui en obtenir l'impression. Cette divine Mère des hommes et des saints n'est jamais éloignée de son Fils quand il y va de notre intérêt; elle unit ses prières à celles de Jésus, mêle ses larmes avec son sang, ses mamelles avec ses plaies en faveur du monde. Un
jour, la gravité des offenses des hommes ayant' irrité la colère de notre souverain Juge, le Père et le Fils, séant en leur lit de justice, les foudres à la main, étaient tout près de les lancer sur la tête des pécheurs ; cette Mère de iséricorde, se mettant entre deux, présenta le pauvre François à son Fils, tout disposé à renouveler en la chair de ce saint les plaies qu'il avait lui-même portées sur son sacré corps. Cette impression des stigmates fut donc ordonnée dans le conseil de la Divinité, concédée par le Père, méritée par le Fils ; suggérée par le Saint-Esprit, obtenue par Marie : ils sont donc d'un mérite infini.
Or, quoique saint François n'ait pu mériter le privilège de ses plaies d'un mérite de dignité qu porte obligation de justice, il les a pu obtenir par un mérite de bienséance ou de convenance, ayant été trouvé digne de se voir préféré aux autres e saints, à cause des dispositions singulières de grâce que Jésus a découvertes en lui, qui l'ont doucement convié de lui donner cette préférence, et d'en exécuter la merveille en son temps.
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RÉFÉRENCES |
— (1) Quid sunt plagœ istœ , in medio manuum tuarum? (Zach., mu, 6.)
— (2) Hune deûnito consilio, et pruscientia Dei traditum, permanus iniquorum , etc. (Act., II, 23.)
— (3) Qui peccatum non fecit (I Petr., u, 22), pro nobis peccaturn fecit (II Cor., y, 21) , id est hostiam peccati.
— (4) Propter scelus populi rnei percussi eum. (Isa., LIII, 8. )
— (5) Sine sanguinis effusione non fit remissio. (Hebr., ix, 22.)
— (6) Hebr., ix, 14 à 25.
— (7) 2 Palpate et videte quia ego ipse sum. (Luc., xxiv, 39.
— (8) Sanguinis aspersionem melius loquentem quam Abel. (Hebr., mi, 24.)
— (9) Cum oleaster esses, insertus es in illis et socius pinguedinis olivffl factus es. ( Rom. , xi , 17.)
— (10) Verbum crucis pereuntibus guidera stultitia , iis autem qui salvi fiunt Dei virtus est. (I Cor., i, 18.)
— (11) Aug., lib. II, de Trin. 2 Gen., xxx , 37, etc.
— (12) Qui adhœret Deo unus spiritus est. (I Cor., vt , 17.)
— (13) Si Deum diligis, Deus es; si terram, terra es: qualis est amor, talis quisquis est. (Aug., in Joan., cap. i, hom. 1.)
— (14) Proprium bonitatis est, ut aliquos ad sui fruitionem associet. (Guil. Paris . )
— (15) Tanta bonitas tantam debebat habere nobiscum conjunctionem, ut de omnibus suis nullum incommunicatum retineret. (D. Thom., opusc.)
— (16) Christus dilexit Ecclesiam, et seipsum tradidit pro rnundans lavacro. (Eph., y, 25, 26.)
— (17) Hebr., vil, 25.
— (18) D. Thom. hic in Paul.
— (19) Definito consilio, et prœscientia Dei traditum. (Act., il, 23.)
— (20) Pisan.. lib. III, Conf., fruct. 3. — Christus pela a Patre ceelesti dari sibi aliquos qui essent crucis suce bajuli, et Pater cœlestis dedit sibi Franciscum cum ordine suo. |
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