| CHAPITRE XIV
LA MORT DE SAINT FRANÇOIS, PROCÉDANT D'UNE CHARITÉ
SEMBLABLE A CELLE DE JÉSUS-CHRIST, A ÉTÉ PRÉCÉDÉE D'ACTES SEMBLABLES A CEUX QUI ONT AMENÉ LA MORT DU SAUVEUR ; ELLE LAISSE AUX ENFANTS DU SÉRAPHIQUE PATRIARCHE DES ENSEIGNEMENTS ET UN HÉRITAGE SEMBLABLES A CEUX QUE JÉSUS A LAISSÉS A TOUS LES CHRÉTIENS |
| V1-Les derniers actes du Sauveur ont tendu à lier les hommes à son Père, à son Église et à sa croix. Les derniers actes de saint François ont eu pour but d'imposer à ses enfants ce triple lien. |
| L'ouvrage de notre salut peut être considéré en son principe ou en son exécution. En son principe, il est éternel : avant que la puissance divine eût jeté les premiers fondements du monde, la sagesse en ordonnait les moyens et en déterminait les grâces. L'exécution est temporelle ayant été commencée et achevée avec une suite do grâces, de miracles, d'actions et de souffrances dans le temps.
Le Fils de Dieu, établi pour créer les moyens a nous sauveraient, appela les derniers moments de sa vie mortelle son temps et son heure. Quoique toutes les actions que sa piété a employées à l'effet de notre salut soient parties d'un même principe, aient été conduites par un même amour; et marquées de la même dilection et de la même tendresse, celles qui ont achevé le cours de sa vie humainement divine semblent empreintes de plus d'ardeur et de douceur; il y fit éclater plus hautement les efforts de sa puissance par l'institution des saints mystères, la tendresse de sa charité par les preuves sensibles de dilection qu'il prodigua à ses Apôtres, et la profondeur de sa sagesse par le soin de les instruire des vérités les plus hautes.
Ce fut en ces derniers jours, avant de retourner à son Père, qu'il donna la forme à son Église, fonda la religion chrétienne, établit ses lois, instruisit les hommes de ses intentions, fit son testament, manifesta ses dernières volontés. Les entretiens de son Coeur furent donc dignes du Père qui était en lui se réconciliant le monde. Nous le pouvons recueillir de trois objets qu'il avait en vue : son Père dans le ciel, l'Église en terre, et la Croix sur le Calvaire; il occupait singulièrement sa puissance et son amour à lier ses Apôtres, et tous les fidèles en eux, à ces trois objets, c'est-à-dire à-son Père par le respect religieux, en leur découvrant sa divinité; à son Église en les unissant ensemble par un lien internel de charité (1); à sa Croix en leur apprenant combien ils doivent être humbles et combien , doivent souffrir (2)
Toute la vie du séraphique saint François, depuis le premier moment de sa conversion à Dieu, est une chaîne continuelle d'actions de sainteté qui se suivent et qui font une tissure admirable; chacune a sa dignité, sa grâce et son mérite; mais les dernières, qui ont terminé le cours de sa vie mortelle et très sainte, sont dignes d'une singulière vénération, parce qu'elles procèdent d'un plus grand fonds de grâce et de charité, et que le Saint-Esprit, qui les dirigeait, a marqué en elles les dispositions de ce grand saint pour servir d'exemplaire à ceux qui se disent ses enfants.
La grâce qui a sanctifié cet homme céleste étant une effusion de celle qui coule de Jésus-Christ, lui a donné les mêmes mouvements, parce qu'elle lui fait envisager les mêmes objets: le Père dans le Ciel, l'Église sur la terre, et la Croix sur le Calvaire. Toute l'étude de ce séraphin terrestre, avant de se séparer de ses disciples, est de les unir intimement à ces trois objets.
Il les lie au Père par un lien d'amour et de respect, d'ardente charité et de profonde révérence. Il veut embraser ses chers enfants du feu de charité dont il brûle invisiblement en son de charité. « Adieu, mes frères, » s'écrie ce divin mourant,« demeurez en la crainte du Seigneur, non pas en celle , qui fait les esclaves, mais en cette crainte chaste, filiale et respectueuse qui honore Dieu comme son Père avec une humble révérence » Et il prie ses frères, s'ils rencontrent le nom du Très-Haut écrit en quelque papier, de le recueillir et de le mettre en lieu honnête.
Comme il n'y a rien de plus adorable au ciel que les divines Personnes, il n'y a point d'objet plus vénérable en terre que l'Église, image vivante de cette Trinité incréée. On y adore un Dieu qui engendre cette Église sur le Calvaire, et en elle comme en leur mère tous les fidèles qui en sont les enfants; et Jésus-Christ, qui est ce divin Père, produit un esprit dont il les embrase et les consume.
Notre grand saint brûlait d'un ardent amour pour cette Église; il l'aimait, comme épouse de Jésus-Christ, d'un amour de respect; comme sa Mère qui lui avait donné la vie chrétienne, il l'aimait d'un amour de tendresse; comme sa Maîtresse, il l'honorait d'un amour de soumission ; comme Chef et Maîtresse souveraine du corps immortel de Jésus-Christ, il aimait l'Église de Rome d'un amour de préférence ; et, dans cette Église de Rome, il honorait d'un amour d'obéissance le Pontife qui la régit, souverain Pasteur du troupeau de Jésus-Christ. Son zèle était si pour cette Église, qu'il ne se contenta pas de lui être uni comme chrétien par le baptême, et comme fidèle par la foi; il voulut lui êtrre soumis par un voeu solennel d'obéissance, et fut le premier qui vouât fidélité à ce premier siège de l'Église.
Il soumet ses Frères à cette Église, afin de les lier à Jésus-Christ comme à leur chef et à leur exemplaire. Il veut, de plus, que ce lien soit celui de la servitude et de l'obéissance ; car l'Église étant composée de différentes parties, il ne s'élève pas avec les prélats, qui sont assis à la droite du Fils de Dieu comme les images de sa puissance et de sa divinité; il se place au der. nier lieu : c'est assez à son humilité d'être aux pieds du corps de Jésus-Christ. « Je commande à tous les ministres de mon Ordre, » dit ce grand « saint, qu'ils demandent au seigneur Pape un des cardinaux de la sainte Église romaine qui soit gouverneur, protecteur et correcteur de toute cette fraternité, afin que, toujours sujets et soumis aux pieds de cette sainte Église, stables en la foi, nous puissions observer la pauvreté, l'humilité et le saint Évangile. » Et comme Jésus-Christ est mort pour former son Église, François tient à gloire de vivre et de mourir pour servir cette Église sous l'humble titre de son serviteur et de son esclave.
Enfin, il entreprend d'attacher à la croix tous ses enfants, la leur laissant par testament avant de mourir, comme le plus précieux trésor qu'il possède en terre.
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| V2- Afin de recul laissé unlier ses enfants à la croix, saint François, suivant l'exemple de Dieu le Père et celui du Verbe incarné, a laissé un testament scellé de son sang.
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La nature a joint dans les pères l'amour à la puissance; elle leur inspire de faire des testaments avant de mourir, et d'y déposer la preuve de leur pouvoir autant que celle de leur affection. La qualité de père, dit Tertullien (3) implique l'autorité et la piété; elle donne puissance sur les enfants et amour pour leurs intérêts. Jamais un père ne fait une démonstration plus sensible de cette autorité qu'en testant. Dans les défaillances de la mort, la nature lui fournit assez de force pour faire son testament, qui rend son autorité comme éternelle sur ses enfants : il leur commande après sa mort, et les lie pour toute leur vie. Ces actes de dernières volontés sont reçus de toutes les nations avec tant de religion, qu'ils passent au rang des choses sacrées, que l'on ne peut plus violer sans impiété et sans sacrilège. En testant, un père ne montre pas seulement sa puissance; il donne aussi des témoignages de son amour, par les biens qu'il laisse à ses héritiers.
Dieu lui- même, ayant eu assez de condescendance pour ajouter le titre de Père à celui de Souverain, a fait des testaments : il a voulu que sa loi portât ce titre. Et d'autant que, selon satiune, Paul, les testaments ne sont rendus valides que par la mort du testateur, qui est libre d'en révoquer la disposition tandis qu'il est vivant, Dieu, qui est immortel, usant ici de son droit de souverain, a ordonné que l'on immolât des hosties, et que son testament, comme dit saint Paul , fat confirmé en l'effusion de son sang.
Jésus-Christ, homme dans le temps, après s'être rendu notre Père par sa grâce, n'a pas voulu sortir de ce monde sans disposer ses dernières volontés. Il a gardé et observé toutes les solennités qui peuvent rendre un testament authentique. Sachant que son heure était venue, et que son Père lui avait donné toute autorité, ayant aimé les siens pendant sa vie, il les aima encore à la fin; il fonda en leur faveur ce testament admirable de la nouvelle Alliance, où il laisse aux hommes le Ciel pour héritage, l'Église pour demeure, les sacrements pour fonds de subsistance, et son Corps pour nourriture. Afin que les hommes ne doutassent point de la valeur de ce testament, il le signa de son Sang, qu'il répandit en l'Eucharistie, et le confirma par sa mort sur le Calvaire : d'où saint Paul tire cette grande conséquence, que Jésus-Christ est véritable médiateur du nouveau Testament parce qu'il est mort, et qu'infailliblement nous recevons l'effet de ses dernières volontés, puisque nous sommes institués héritiers de l'héritage éternel par une si solennelle disposition (4)
La grâce confère le titre paternel aussi bien que le fait la nature ; elle n'est pas moins féconde que celle-ci, qui n'est que sa servante. La paternité spirituelle est si divine, que, selon saint Paul , pieu en est et le principe et l'exemplaire (5) C'est sur la croix que le Fils de Dieu la commence; il y engendre les fidèles comme ses enfants. De là toute paternité, en l'Église, tire son nom, son principe et son autorité.
Jésus-Christ ne veut pas que saint François soit seulement au nombre de ses enfants de la grâce; il lui plaît de l'élever au rang des pères spirituels; il l'établit Père de tout l'Ordre qu'il a engendré en la grâce, et cette grâce, qui opère tout en ce saint, ne permet pas qu'il sorte de ce monde sans faire le dernier office d'un amoureux père; elle lui inspire la pensée de faire son testament.
Connaissant par révélation divine que son heure était venue, que Dieu lui avait donné tout pouvoir sur ses enfants, il se mit à dresser ce dernier acte de son autorité et de son amour. Mais que pouvait-il léguer, lui que la Pauvreté avait privé de tout domaine?
Dans cette totale nudité, il ne laisse pas d'avoir l'usage de quatre choses : de la terre, il avait reçu son corps; du ciel, l'esprit et le Coeur de Jésus-Christ; et du Calvaire, la Pauvreté et l a croix.
Il donna donc son corps à la terre comme à notre mère commune, ordonnant qu'il fût enseveli dans une haire, et inhumé dans le plus lieu, nommé le Col-de-l'Enfer, où l'on exécutait les malfaiteurs. La grâce, par une disposition secrète conduisant ce saint Père, lui inspira cette pensée, afin de le rendre conforme à son Maître, qui n'avait pas dédaigné de mourir sur un gibet. Il donna son esprit à Dieu comme au principe d'où il l'avait reçu.
Pour son coeur, il le déposa dans le sein de la Vierge, voulant qu'il fût inhumé dans la chapelle de Notre-Dame-des-Anges, afin de retourner au Fils par les mains de la Mère.
Mais, pour la Pauvreté et la croix, c'est ici où saint François paraît saint François, c'est-à-dire qu'il parle en père des Pauvres volontaires.
Ses chers enfants désiraient savoir ses dernières volontés et être instruits par lui-même de ses pures intentions. Si la bouche parle de l'abondance du coeur, celui de cet homme céleste ne pouvait que répandre ses flammes. Voulant embraser ses Frères du feu qui le consumait, il leur dit : « Aimez-vous comme je vous ai aimés. Gardez avec fidélité la Pauvreté, notre reine, le notre dame et notre souveraine. Observez le saint Évangile de Notre-Seigneur. » Ces paroles nous découvrent le pur esprit de ckrangile, qui vivait en ce grand saint ; elles montrent que la pureté de la grâce imprime de bien autres mouvements que la nature d'Adam et la loi de Moïse. Les pères qui vivaient sous les inclinations de l'une et les préceptes de l'autre, ne chargeaient leurs testaments que de bénédictions temporelles pour leurs successeurs et leurs enfants; ils étaient excusables en quelque manière, marchant sous les ombres de la Loi : la voie secrète des saints, qui conduit à Dieu par le dégagement des choses de la terre, leur était inconnue. Mais François, élevé dans les lumières de la grâce, instruit en une meilleure école, sait bien qu'il faut aller à Dieu par le dépouillement de tout ce qui est terrestre : « Mes frères, » dit-il, « Dieu m'a révélé que je devais vivre selon le saint Évangile, qui n'enseigne que pauvreté et souffrance. Je vous donne ce que j'ai reçu de Jésus-Christ pauvre et crucifié; je vous présente la croix pour délices et la pauvreté pour richesses : c'est tout le fonds que je possède et que je vous transmets comme un legs évangélique.»
Jésus-Christ trouva digne de sa sagesse de fermer son testament par deux clauses de feu et de sang : son amour et ses plaies. Il jugea que la puissance qu'il avait reçue de son Père était dignement occupée à produire et conserver l'unité dans ses Apôtres; il y employa un mystère ci, mour, en les nourrissant d'un même pain qui était sa chair. Il y ajouta cette parole et ce commandement : « Je vous commande que vous à vous aimer. » L'amour est donc la fin et la consommation de son testament et de ses dernières volontés.
La grâce qui animait toutes les actions de saint François, étant la même qui coule de Jésus-Christ comme d'un chef en l'un de ses membres lui inspire les mêmes mouvements. Dans les défaillantes de la nature, la charité lui donna encore assez de force pour unir les coeurs de ses enfants spirituels, et les consumer en une sainte dilection. Il la leur recommanda de paroles, et la leur imprima par une action symbolique, les faisant manger tous en sa présence d'un pain qu'il bénit, et qui en son dessein était l'image de l'Eucharistie.
Mais les testaments n'ont point de valeur sans la signature du testateur. Celui de saint François est en ceci singulier, que les solennités qui l'ont accompagné le rendent vénérable, et le doivent faire tenir au rang des testaments religieux et sacrés; car il a été confirmé par une signature semblable à celle des deux Testaments, de l'ancienne et de la nouvelle Alliance. Le Père, donnant en la loi un Testament terrestre à des hommes charnels, par Moïse son serviteur, voulut des hosties matérielles; en la loi de grâce, qui était tout esprit, il publia un Testament spiritual par son Fils , et élut ce même Fils pour la victime très pure dont le sang confirmerait son Testament. Le Fils, renouvelant ce même Testament par saint François, ne pouvait plus mourir lui-même; il lui plut que saint François fût à la fois le testateur et la victime qui le confirmait de son sang et le scellait de ses plaies.
Ce Testament doit donc être regardé avec respect. Il a été suggéré du même esprit qui a inspiré celui de l'Évangile. Ceux qui se vantent d'être les enfants d'un si divin patriarche le doivent recevoir avec amour : c'est notre Père qui l'a conçu en coeur paternel, et qui le publie pour notre avantage; il est un abrégé de l'Évangile.
0 Testament de paix, s'écrie un grand personnage! Testament qui ne doit être jamais mis dans l'oubli, ni regardé avec mépris, ni altéré ou changé en son esprit! Heureux est celui qui le reçoit avec respect, comme le testament éternel d'une charité parfaite ! Heureux celui qui le recueille comme un fonds inépuisable de profonde humilité, qui le conserve comme un trésor précieux de très haute pauvreté, laissé comme un héritage sacré par un si céleste Père! Ce grand Patriarche des Pauvres, dans les derniers moments de sa vie, fortifié de l'Esprit principal, s'écriait : « Que celui qui l'observera jusqu'à la fin, faisant de saintes oeuvres, soit rempli au ciel de la bénédiction du très haut Père céleste, etilesnetterdre ce terre della bénédiction de son bien-aimé Fils du Saint-Esprit, de tous les saints et de toutes les vertus des cieux! Et frère François, le plus petit de vos serviteur je vous confirme autant qu'il m'est possible au dedans et au dehors, cette très sainte bénédiction. Ainsi soit-il. »
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V3- Jésus-Christ a voulu accomplir son sacrifice hors de Jérusalem et sous les yeux de sa sainte Mère. Saint François sachant que son heure approche, quitte le palais l'évêque d'Assise, et se rend à Notre-Dame-des-Anges.
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Pendant les longs espaces de l'éternité, la mort du Fils de Dieu sur le Calvaire est l'objet qui a le plus profondément occupé le conseil des trois divines Personnes, parce que c'est le mystère qui importe le plus à la gloire de Dieu et au salut du monde. Ce sacré conclave n'a pas seulement résolu la mort de notre Médiateur ; il a déterminé, toutes les circonstances de temps et de lieu qui la devaient accompagner. Jérusalem étant la ville sacerdotale et le lieu du sacrifice imparfait de l'ancienne loi, il n'y a pas voulu mourir ; il en est sorti, et il a choisi le Calvaire pour achever son dernier sacrifice.
Saint Paul nous apprend que, dans les sacrifices offerts pour les péchés, il y avait cette circonstance: quoique la victime fût égorgée en Jérusalem, on portait son corps hors des murs, et là on le brûlait. Or Jésus-Christ, qui était la fin de la loi et qui accomplidelat ce que ces figures dent annoncé, sortit Jérusalem et monter le Calvaire pour être consumé parmi les ardueurs de son amour. Je crois qu'il y avait là un secret dessein, digne de cet amour : il allait chercher le pauvre Adam criminel, que le péché cavait poussé hors le paradis comme un banni, et dui, selon quelques-uns, était venu mourir sur je Calvaire; il voulait, de plus, apprendre aux descendants de ce malheureux père que, pour participer au fruit du divin sacrifice, il faut quitter les délices du monde. C'est la conclusion de saint Paul: « Sortons du camp; abandonnons les cités ; cherchons notre Médiateur sur le Calvaire; portons avec courage les marques de ses ignominies, si nous prétendons participer dignement aux effets de ses souffrances (6).
Puisque le cœur des saints est en la main de Dieu, qu'ils sont en Jésus-Christ comme des effets en leur principe, des images en leur exemplaire, et des membres en leur chef, le Père les envisage en son Fils, et rien ne se fait en eux qui n'ait été ordonné dans le conseil qui a décidé leur élection.
Le séraphique François était malade en l'hôtel de l'évêque d'Assise : c'était une maison sacerdotale. Voyant que la mort approchait, il pria qu'on le transportât à Noire-Dame-des-Anges. Cette pensée ne fut pas un mouvement de la nature; la grâce qui l'avait lié à Jésus-Christ l'attirait; la charité qui l'avait uni à son Chef levait; le conseil divin qui l'avait élu le condutC:, hors de la cité. Et quand je le considère couver des marques des ignominies glorieuses de son Maître, il m'apparaît comme une victime que l'on mène au lieu du sacrifice : il va consumer dans le sein de Marie le peu de vie qui lui reste.
Le Fils de Dieu, montant sur le Calvaire pour accomplir religieusement les figures qui le représentaient, y devait être consumé par le feu comme les hosties expiatoires de l'ancienne loi. Mais quel sera ce feu? Puisque tout est nouveau en ce sacrifice, il faut que le feu qui l'achèvera ne soit pas ordinaire.
Il plaît à notre souverain Pontife que la croix, autel de son sacrifice, soit dressée entre les deux sources de l'amour, le Père céleste dans le ciel et Marie sur la terre. Il a reçu de son Père l'amour et la divinité , et de sa Mère le Coeur et l'humanité ; ces deux principes, qui avaient concouru à Nazareth pour faire du Verbe incarné notre hostie, se trouvent présents sur le Calvaire pour consommer son sacrifice. Le Père verse toutes les flammes de la charité, Marie toutes les étincelles de la piété. Le Fils veut que sa Mère assiste au pied de la croix, afin de rendre à son Père par les mêmes mains ce qu'il a reçu de lui c'est-à-dire la chair qui le fait homme et notre hostie. Un sacrifice si pur devait être offert par des mains si innocentes.
Le Saint-Esprit, qui dirigeait François dans toutes ses voies, le conduisit, par une disposition
utile de suavité, dans la chapelle de Notre-Dame-des-Anges, pour le faire entrer en communication des faveurs du Fils de Dieu, comme il avait participé à ses douleurs sur la montagne d'Alverne. François se trouva donc heureusement placé entre les deux sources de la sainte dilection, le Fils et la Mère, Jésus et Marie. Il portait le Fils en son sein par la communion, dans le lieu même consacré à l'honneur de la Mère. Son coeur étant l'objet commun des amours de Jésus et de Marie, l'un et l'autre versaient sur lui tout ce qu'ils avaient de charité, et, comme une douce victime, il était consumé par les divines ardeurs de si amoureuses flammes.
« Saint François désira être transporté à NotreDame-des-Anges, afin de rendre l'esprit de la nature là où il avait reçu celui de la grâce, » dit saint Bonaventure (7). La sanctification de cet homme céleste avait été l'ouvrage du Fils et de la Mère: de Jésus comme du principe qui donne et mérite la grâce, de Marie comme de la prière qui l'obtient. La Vierge, Mère de Jésus, à qui elle avait donné un corps en Nazareth , avait voulu être mère de François en lui donnant l'esprit de Jésus-Christ dans la Portioncule. En bon fils, François veut mourir dans la maison de II douce mère, expirer sur son sein, rendre son esprit entre ses bras, et retourner ainsi au Fils par la Mère. Son humilité lui fait croire que son coeur n'est pas encore assez purifié pour être offert devant les yeux de Celui qui est la pureté même, s'il n'est blanchi du lait de Marie, et cille jamais il ne sera plus agréable à Jésus-Christ qu'étant déposé en son sein par les mains de la Mère qui lui a donné l'être.
Il me semble que le coeur dé ce bienheureux saint était dans les mêmes sentiments que celui du grand saint Augustin, qui protestait être bien en peine à qui il donnerait son cœur : serait. ce au Fils ou à la Mère? « Me trouvant entre les deux, » dit-il, « je vois tant d'amour en l'un et en l'autre, que je ne sais à quoi me résoudre. Ne méritent-ils pas tous deux bien également mon coeur? Le Fils me nourrit du sang de ses plaies, et la Mère m'abreuve du lait de ses mamelles » (8)
Telle est l'heureuse disposition de notre céleste saint entre Jésus et Marie. Il découvre tant de traits de piété en l'un et en l'autre, qu'il ne sait pas à qui abandonner son coeur. Le Fils le nourrit de sa chair et de son sang par la communion comme un amoureux Père; Marie l'a reçu «a maison, le porte entre ses bras, le traite de son lait comme une douce Mère. Mais l'amour, qui est toujours inventif, lui aspire de déposer son coeur entre les mains de : il le donne au Fils , mais par les mains de la Mère.
Le Fils de Dieu a établi cet ordre pour communiquer ses grâces : descendu vers les hommes par Marie, il veut que les hommes retournent à lui par Marie. S'il meurt sur le Calvaire, il lui plaît que ce soit en présence de sa Mère, et par cette assistance il lui donne autorité sur la mort des saints. L'Église, bien informée des intentions de son Chef, anime tous ses enfants à se mettre sous la protection de cette Mère commune à l'heure de la mort. C'est donc par une lumière singulière que notre saint veut mourir devant les yeux de cette douce Mère de miséricorde, afin que sa présence sanctifie sa mort comme elle avait déjà sanctifié sa vie.
Je ne m'étonne donc pas que le grand Patriarche des Pauvres ait eu tant de piété pour notre-Dame-des-Anges, et qu'il ait recommandé ce lieu avec tant de tendresse à ses Frères : « Mes enfants, » leur dit-il, « n'abandonnez jamais cette sainte chapelle. Ce lieu est saint; il est la demeure de Jésus et de Marie. Nous étions peu, et ici le Très-Haut nous a multipliés ; il a éclairé de sa lumière les âmes des Pauvres, et allumé le premier feu de son amour en nos coeurs. 0 mes enfants, ayez donc un grand respect pour ce lieu vénérable, comme pour un séjour que le Fils' et Mère aiment singulièrement sur tous les lieux du monde. »
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V4- Au lieu de ses terreurs ordinaires, la mort n'apporte saint François que des mouvements de joie. Il la charitél comme sa soeur et sa bienfaitrice, parce qu'elle va consommer son union avec Dieu.
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Le plus savant des philosophes s'est trompé, en nous représentant la mort sous un aspect qui fait d'elle la frayeur des vivants, et qui épouvante les plus résolus (9). Ce grand génie, si élevé dans les lumières de la nature, n'était pas instruit de nos mystères et du secret de l'Évangile. La mort n'est ni belle ni difforme de soi-même; elle est comme ces étoiles qui peuvent être chargées aussi bien de la figure d'un démon que de celle d'un ange : cela dépend du dessein du maître. Il faut qu'Aristote accuse les hommes : ils sont les seuls peintres de leur mort; ils peuvent lui donner des traits de beauté ou de laideur. La qualité de la mort dépend de la condition des moeurs : une laide vie fait ordinairement une laide mort.
Étant engendrée par le péché, il faut avouer que la mort tient d'un si cruel père des propriétés bien funestes, et les hommes avaient autrefois raison de la regarder avec frayeur, comme leur, plus cruelle ennemie. Mais depuis que Fils de Dieu l'a consacrée sur la croix, elle a changé de nature et s'est revêtue de qualités si coudes, qu'elle est extrêmement aimable.
Le séraphique saint François nous montre, par une expérience bien sensible , que la mort ist maintenant si belle et porte un visage si ra- vissant, qu'elle peut être regardée avec complaisance. Un médecin lui donne avis que l'heure de la mort approche. A cette nouvelle son coeur fond de joie. N'en pouvant retenir les effusions, il lève les yeux et les mains au ciel avec une profonde révérence; il éclate en actions de grâces. « Soyez la très bien venue , ma très chère soeur la mort, » s'écrie cet homme céleste. Il fait appeler quelques-uns de ses Frères, les convie de chanter un cantique de louange avec lui. Dans les défaillances de la mort, il a encore assez de force pour mêler sa voix languissante avec celles de ses enfants ; il chante : « 0 mon Seigneur, soyez éternellement loué pour notre soeur la mort, que pas un des vivants ne peut éviter! Malheur à ceux qui meurent en péché mortel! Mais heureux ceux qui se trouvent, à l'heure de la mort, conformes à votre sainte volonté : la mort seconde ne pourra leur nuire! Louez, ô mes Frères, mon doux Seigneur; réjouissez -vous en sa présence, et que toute créature l'adore ! »
Frère Élie, qui était alors général, craignant que ces éclats de voix et transports de joie fussent attribués à quelque légèreté, le pria de les étouffer ou de les modérer. « Laissez-moi-réjouir en mon Seigneur, » dit ce céleste mourant, « la mort ne me fait pas trembler, je la regard avec complaisance. »
Spectacle admirable! il chante où les antres pleurent; il se réjouit où les autres blémissent il tressaille de joie où les plus résolus tremblent. Si nous entrons dans le coeur de ce saint expirant, nous découvrirons plusieurs sources de ces saintes jubilations : ce sont la soumission aux volontés divines, la pureté de conscience, la violence de l'amour et une totale pauvreté.
Nous sommes à Dieu en tout temps, aussi bien en la vie qu'en la mort, parce qu'il est toujours notre Père et notre souverain, et nous sommes toujours ses enfants et ses esclaves. Il peut disposer de nous comme il lui plaît, et nous sommes obligés de nous soumettre avec silence à toutes ses dispositions, puisqu'elles sont toujours accompagnées de bonté autant que de sagesse. C'est sur la solidité de ce fondement que la grâce avait établi le coeur de saint François. Frère Élie, son général, s'étonne de ces transports de joie en un passage où tout le monde tremble. « Mon Frère, » lui répond ce bienheureux agonisant, « en la puissance de la grâce, qui fait tout en moi, je suis tellement uni à mon Dieu, dans un si parfait assujettissement à ses di vines volontés, que tout m'est indifférent ; je ne point de mourir ni ne désire vivre. La mort me sera aussi douce que la vie, si elle m'est ordonnée de mon Dieu et que j'y voie la volonté de mon céleste Père. Il m'ordonne que je meure, il m'en prescrit l'heure et le moment; n'ai-je pas sujet de me réjouir en mon Dieu? Venez, ma bien-aimée sœur la mort, puisque vous m'êtes présentée de la main de mon amoureux Père : soyez la bien venue (10). »
Il n'appartient qu'à des âmes criminelles de trembler quand il faut paraître devant les yeux de leur souverain Juge, qui se doit rire, comme dit l'Écriture, de leurs larmes en leur mort, comme ils ont méprisé ses conseils et ses semonces durant leur vie; mais c'est le privilège des justes, de fondre de douceur en ce dernier passage qui ferme le cours de leur vie. Jamais l'âme, dit Tertullien (11), n'est plus libre en ses connaissances qu'au point de la séparation. Étant alors presque dégagée du corps et tirée de ce profond cachot qui obscurcissait toutes ses lumières, elle se trouve comme dans un grand jour, élevée au-dessus de toutes les choses mortelles. De cette éminence, elle voit d'un seul regard tout le cours de sa vie ; rien n'échappe à la vue qu'elle a pour lors très pénétrante; elle commence à trembler ou à se réjouir selon l'état où elle se trouve, et selon la différence des lieux où ses mérites ou démérites la doivent conduire.
François n'est point travaillé de ces terreurs qui agitent les impies. A cause de l'innocence de sa vie, il se présente devant Dieu, son Juge avec la même confiance qu'un enfant qui retourne à la maison de son père. L'heure de la mort, lui est aussi douce qu'au mercenaire qui, à la fin d'une pénible journée, va recevoir son salaire. Son coeur a toujours été touché d'un désir ardent d'allertle, Dieu, et d'une chaste crainte de le perdre. « Ne m'appelez point saint» disait cet humble père « je puis tomber comme un autre Lucifer, et être réduit au rang des plus criminels. » Mais depuis qu'il a reçu l'assurance de sa gloire, ce ne sont plus que jubilations divines, transports de joie céleste. « Brisez, ô mon Dieu , » dit-il, « brisez mes fers; rompez la prison de ma captivité, et qu'il me soit permis de voler dans ma douce patrie ! » La charité le presse tellement, que la mort lui semble encore trop éloignée; il conjure son doux Maître d'en avancer l'heure.
Enfin, les douces joies où il se trouve à cette heure suprême sont les fruits de sa chère Pauvreté. La nouvelle de la mort, dit le Sage, a de grandes amertumes pour celui qui trouve ses contentements et ses délices dans le monde. Le pauvre saint François, au contraire, quitte le monde sans peine; son esprit est dans la même dispnsition que celui de Morse : Dieu voulant retirer celui-ci du monde, ainsi que rapporte Philon, (13), avait déchargé son âme de toutes les incommodités du corps, et l'avait mise presque au rang, des pures intelligences par l'intégrité de ses affections. « Mon Seigneur Jésus, » s'écrie saint Bernard « que la pauvreté volontaire de ceux qui suivent est riche en bénédictions ! Qu'elle est heureuse, puisqu'elle est si pleine de confiance dans les bouleversements de ce petit monde et dans les terreurs épouvantables de vos jugements (14) »
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V5- Le Fils de Dieu, sur la croix, est l'exemplaire de la mort des chrétiens.
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Le Fils de Dieu, s'étant fait tout en toute chose à son Église, est pour les fidèles la forme d'une sainte vie par la sainteté de ses actions, et l'exemplaire d'une heureuse fin par les dispositions de sa mort ; il a consacré en lui les circonstances qui doivent accompagner celle des justes.
La vie divinement humaine qu'il a commencée dans le plus humble lieu du monde, il la veut finir dans le plus douloureux. Il choisit la croix, et il lui plaît de rendre son esprit entre ses bras et de mourir en son sein tout sanglant. Toutes les vertus se sont rencontrées là comme en un d'amour, et ont exercé les actes qui leur sont propres : l'humilité s'y est fait voir en sa profondeur, la miséricorde en sa douceur, la charité en son ardeur, la patience en sa force. Mais trois vertus éclatent singulièrement : Jésus meurt dans l'exercice d'une très haute oraison, dans les sens timents d'une très douloureuse pénitence et dans une pauvreté très nue.
Nous avons déjà dit ailleurs que le Fils de Dieu, comme Pontife, était obligé à la prière, et que sous cette qualité il devait offrir à son Père le sacrifice des lèvres. Or, c'est sur le Calvaire qu'il exerce sa divine prêtrise ; il y observe donc toutes les circonstances d'une parfaite oraison. Selon saint Paul , dans les derniers jours de sa chair il offrait à son Père des prières accompagnées de supplications et de grands éclats de voix. C'est-à-dire, le Fils de Dieu était sur la croix dans une posture de suppliant, les bras étendus, et, pour émouvoir son Père, il lançait vers le ciel de grands cris et de puissants gémissements, qui exprimaient les désirs de son Coeur. Ainsi, le Calvaire était une maison d'oraison; la croix en était l'oratoire, où le Fils traitait en secret avec son Père céleste.
Le Verbe incarné est le premier pénitent de la loi nouvelle, le plus divin en ses mérites, le plus saint en ses actes : il entre dans le monde et il en sort la larme à l'oeil; il punit en sa chair innoncente un péché qu'il n'a pas commis. Mais c'est sur le Calvaire qu'il porte pour nos offenses la plus rude et la plus sévère pénitence il meurt le étendu sur un dur bois, la contrition dans le coeur, les gémissements en la bouche, le fiel et l'absinthe sur les lèvres, les plaies par tout le corps. Enfin, né pauvre, il meurt chargé d'indigence, La pauvreté lui est inséparable depuis qu'il se l'est incorporée. Les Juifs peuvent bien Iui ravir la vie par les plaies, l'honneur par les injures, la beauté par les crachats ; mais il conserve sa pauvreté tout entière hors de leurs atteintes, comme quelque chose de divin, qui ne peut être détruit par les hommes. Ayant consacré les premiers moments de sa vie en la crèche par l'exercice de la mendicité, et reçu par aumône le lait de sa Mère, il en veut consumer les derniers dans l'usage d'une mendicité plus étroite: il reçoit des bourreaux le fiel et l'absinthe qui le désaltèrent. La Pauvreté, en Bethléhem, avait ouvert ses bras pour le recevoir sortant du sein de son Père ; il veut expirer entre les mêmes bras pour retourner au même sein de son Père. Peut-on mourir plus pauvre que le Fils de Dieu? Pour lit de mort, il n'a que la croix; pour chevet, que les fers et les épines; pour toit, que le ciel; pour breuvage, que l'absinthe, et pour vêtement que la nudité.
Puisque le Calvaire est le lieu de sa mort, c'est là que nous sommes engendrés à la vie de
l'esprit, par les grâces qu'il nous élargit. Étant donc notre Père et notre Maître, il marque en lui les dispositions d'une mort toute chrétienne et montre que ses fidèles doivent mourir la pensée élevée au ciel par la prière, l'âme dans un grand dégagement des choses du monde, et lecoeur et le corps consumés dans la pénitence. Pour les y aider, par un artifice tout divin, il établit trois sacrements, qui doivent sanctifier la fin des chrétiens : l'Eucharistie leur communique son corps sacrifié en la croix, pour leur inspirer de se sacrifier avec lui ; l'extrême-onction élève leur âme vers son Père par la prière ; et la confession les consume dans la pénitence.
Avec saint Augustin, nous devons donc considérer le Fils de Dieu mourant sur la croix comme notre amoureux Père mourant sur son lit, et, par un legs pieux, nous le laissant pour que tous les enfants de la grâce, qu'il engendre au Calvaire, y reposent et y rendent leur esprit (15). « Quiconque, » dit encore saint Augustin, « prétend au trône de la gloire du Fils de Dieu, doit aspirer auparavant au trône de ses souffrances. Quiconque veut reposer dans les cieux avec Jésus glorifié, doit reposer en terre sur le lit de la pénitence, avec Jésus crucifié, et y expirer (16) »
Quand on présente le crucifix aux avares ou aux voluptueux, qui ont passé une vie noyée dans les délices, ou noircie de crimes, et qui à leur dort sont couchés sur le duvet et la plume molle, n une chambre richement tapissée, il me semble qu'on leur présente un Jugea d sévère , qui leur rcleproche de mourir dans délicatesse, eux qui sont criminels, tandis que lui, innocent, meurt sur une croix. C'est la notable différence, dit un ancien Père de l'Église (17), qui doit être en la mort de ceux qui ne sont pas éclairés des vérités de reyangile, et des fidèles qui sont élevés en ses lumières : que les premiers meurent sur des lits mollement délicats, mais que les chrétiens doivent expirer ou dans les supplices avec les martyrs, ou dans la pénitence et tolérance de la croix avec Jésus-Christ.
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V6-Saint François mourant est une image de Jésus mourant, par l'élévation de son oraison, l'humilité de sa pénitence, et sa totale nudité.
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La grâce commence et achève la sainteté des justes. Après les avoir convertis à Dieu , elle les accompagne durant le cours de leur vie, et se trouve présente à leur mort, où elle consomme le grand oeuvre de leur sanctification. Ayant fait entrer François dans les voies de sa justice, elle l'a tiré du monde comme d'un tombeau, pour le faire vivre en Dieu ; elle lui a donné pendant cours de sa vie des forces pour croître toujours en mérite; enfin, elle l'a conduit à la mort peu; y achever son élection éternelle.
La grâce est un don du Père en ses grandeurs, et du Fils en ses abaissements ; elle est une très haute participation des élévations de l'un et des souffrances de l'autre ; elle est donnée aux saints pour achever en eux ce grand conseil que Dieu forme sur eux, de les rendre conformes à son Fils, autant dans les dispositions de sa mort que dans les états de sa vie.
Depuis, donc, que la grâce a réduit totalement François sous son domaine, c'est chose admirable de voir comme elle l'a conduit par des voies secrètes, mais infaillibles, exécutant l'éternel projet de Dieu de le rendre conforme à l'image de son Fils en sa vie et en sa mort. Ce grand saint étant un des plus illustres enfants du Calvaire, l'amour ne permet pas qu'il soit dissemblable à son amoureux Père en sa mort, après lui avoir été si conforme ès dispositions de sa vie. Puisque les hommes ne lui bâtissent point de Calvaire et ne lui dressent point de croix, la grâce satisfait aux inclinations de son amour. La couche où il est étendu malade lui semble trop douce pour y mourir; il s'élance contre terre, il s'étend : voilà son Calvaire. Les plaies qu'il porte en son corps sont les clous qui le crucifient. Il s'efforce d'exprimer en son esprit, aussi bien qu'en sa chair, l'image de son divin Maître mourant en la croix. Voyant que l'heure de son passage approche il entre avec lui dans une admirable liaison l'esprit ; il se fait lire le chapitre de saint Jean qui parle des dispositions du Fils de Dieu avant sa mort (18), afin, dit saint Bonaventure, qu'en ces paroles il entende la voix de son Époux qui l'appelle.
Si le Verbe incarné, mourant, fait du lieu de sa mort un sanctuaire d'oraison, où il est tout occupé de son Père, François agonisant fait de celui où il expire un céleste oratoire, où il est tout occupé du fils. Dans les défaillances de la nature, son âme, presque dégagée du corps, respirant déjà l'air de l'éternité, l'élève au-dessus de lui-même, et entre dans une très haute et très profonde oraison. Il commence le psaume qui contient la prière du Fils de Dieu en son agonie : animé du même Esprit qui était en Jésus-Christ se réconciliant le monde, il s'exclame par un doux ravissement : « Je crie vers le Seigneur de la voix de mon corps; je supplie le Seigneur de la voix de mon cœur; je répands ma prière en sa présence, comme une hostie de mes lèvres et un sacrifice de louange (19). »
Si ce bienheureux agonisant a converti le lieu de sa mort en un temple de prière, il en fait encore un autel de pénitence et un temple de larmes. « Je vous annonce, ô Seigneur, » disait-il, « et je présente devant vos yeux les angoisses m'environnent : recevez-les comme des hosties d'expiration »
Enfin, la grâce veut achever les éternels con seils de Dieu sur ce grand saint, et exprimer enlui comme sur une copie fidèle les derniers traits du divin exemplaire des prédestinés. François se dépouille; il se met nu sur la terre nue, comme ser une croix : ses plaies montrent que Jésus-Christ lui-même la lui a dressée. 0 Dieu! quels étaient les entretiens intérieurs de ce saint, mourant en cette posture si pauvre et si pénitente! Qui pourrait concevoir les mouvements de son coeur, les élévations de son esprit?
Couché ainsi sur la terre, la face tournée vers le ciel, l'esprit et le coeur attachés à Dieu, sa main gauche couvrant la plaie de son côté, il dit à ses Frères : « J'ai fait ce que j'ai dû; faites ce que vous devez : Jésus-Christ vous l'enseigne (20).» Paroles qui découvrent en son coeur les sentiments de Jésus-Christ, qui, mourant en croix, criait à son Père : « Tout est consommé! » François, en effet, veut dire : « Tout est consommé de ma part. Je n'ai plus à me désapproprier de rien; mon coeur est à Dieu par l'amour, mon esprit au ciel par l'oraison, mon âme est à Jésus-Christ par la grâce, et mon corps à sa croix par ses plaies. Faites à votre tour ce que vous devez. »
Le Gardien, concevant bien l'esprit de son père, prend un habit très pauvre, et dit au saint oribond « En vertu de la sainte obédience, prenez cet habit , que je vous donne par aumône alme à un pauvre mendiant. » A ces mots, le c coeur de François, malgré les froideurs de la mort, s'échauffe, s'allume, s'embrase; il fond de douceur; il tressaille d'une joie céleste, voyant qu'il a gardé jusqu'à la fin la foi à son épouse hien-aimée la très haute Pauvreté. Levant les yeux et les mains au ciel , il loue, il bénit, il magnifie son divin Maître de ce que, par la puissance de sa grâce, il se voit maintenant déchargé de toute chose terrestre, et de ce que, libre et dégagé, il peut se plonger dans le sein de son Dieu. Il sait combien il est redevable à la Pauvreté; qu'elle l'a reçu comme une bonne mère, quand son père naturel le rejeta; en bon fils, il désire mourir entre les bras d'une si douce mère, fermer le cours de sa vie par un acte de mendicité, et passer du sein de la Pauvreté dans le sein glorieux de son Père céleste. « 0 mon Dieu,» disait-il, « tirez mon âme de la prison de ce corps mortel. Je n'ai plus que cette âme attachée à ma chair, et un petit filet de vie: je désire vous les offrir en sacrifice. Que votre droite brise les chaînes qui m'empêchent d'aller à vous ; les justes qui vous louent déjà dans le ciel m'attendent, pour voir en moi la fidélité de vos paroles et l'accomplissement de vos promesses , combien vous êtes puissant à élever ceux qui se sont abaissés pour vous honorer (21). » Il conjure ses frères, en vertu de la sainte obédience, de le laisser nu sur la terre, après sa mort, autant de temps qu'il en faut pour faire un quart de lien: Il veut être conforme en toute chose à Jésus crucifié, qui meurt pauvre, souffrant et tout au couvert seulement de plaies. Homme véritablement très chrétien, s'écrie saint Bonaventure (22) n'a point eu d'autre pensée que de se rendre semblable, vivant, à Jésus vivant, mourant, à Jésus mourant, et, mort, à Jésus mort.
Enfin, ce grand serviteur de Dieu ne put phis résister aux efforts de l'amour divin qui le pressait d'aller à son Dieu. Tout étant consommé de la part du ciel, tous les mystères de l'Église étant achevés, le moment de sa mort ordonné dans le conseil divin étant échu, sa très sainte âme sortit par ses plaies comme par autant de voies que l'amour lui avait ouvertes, et s'écoula dans l'abîme de la divine clarté.
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RÉFÉRENCES |
— (1) Diligatis... sicut dilexi vos. (Joan., nu, 34.)
— (2) Joan., 1, 2.
— (3) Tertull., de Oral., cap. ii.
— (4) Et ideo novi Testamenti mediator est, et morte intercedente , etc. (Hebr., ix, 15.)
— (5 Ex quo omnis paternitas in coelo et in terra nominatur.(Eph., en, 15.)
— (6) Exeamus igitur ad eum extra castra, improperium ejus portantes. (Hebr., xur, 11, 13.)
— (7) Quatenus ubi acceperat spiriturn gratiao , ibi redderet spiritum vitae. ( Bonav., in Leg • ).
— (8) In medio positus, quo me vertam nescio : hinc pascor a vulnere, hinc lactor ab ubere. (Aug.)
— (9) Terribilium omnium terribilissimum mors. (Aristoteles)
' — (10) Pisan., Conf., lib. III, fruct. 4.
— (12) Tertull., lib. de Anima, cap. Lin.
— (13) Lib. I, de vita Moysi, sub fine.
— (14) Bern., serm. 8 in fest. in Psalm. xc.
— (15) Lectum suum reliquit Jesus discipulis suis.
— (16) Quis vult cum Christo quiescere in ccelo, in isto jaceat lecto , moriatur in cruce pcenitentiœ, si vult crucifixum plat calum videre.
— (17) Tertull., lib. de Anima, cap.
— (18) Ante diem festum Paschee. (Joan., xin, 1.)
— (19 Psalm. cxm.
— (20) Ego quod meum est feci; quod vestrum est Christus edoceat. (Bonav., in Leg.)
— (21) Psalm. cmu. Bonav., in Leg.
— (22) Bonav., in Leg., cap. iv. |
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