| CHAPITRE X
LA REPRODUCTION DU MYSTÈRE DE LA RÉDEMPTION LES CHRÉTIENS CONSISTE EN LEUR PARTICIPATION A LA VIE DE DIEU, TRANSMISE PAR LE CŒUR DE JÉSUS, BLESSÉ SUR LA CROIX. SAINT FRANÇOIS EN EST LA PREUVE PAR LA SURABONDANCE AVEC LAQUELLE CETTE VIE LUI EST COMMUNIQUÉE
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| V1- Dieu, source de toute vie, réside en ses créatures par leur existence naturelle, et dans les justes par la grâce. Cette grâce a été
perdue pour l'humanité lorsque le premier homme lui a préféré l'attrait du plaisir ; elle nous est rendue par Jésus crucifié.
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| La conduite de Dieu sur les hommes est si pleine de douceur, qu'il veut être Dieu non seulement pour lui, mais pour nous : les perfections qui lui sont glorieuses, nous sont infiniment utiles; unies à la Divinité, qui est un principe fécond, elles ont le pouvoir de produire en nous des effets qui leur sont semblables, et de nous faire entrer en participation de leur grâce grandeur élève les choses basses; sa puissance fortifie les faibles, et son existence fait exister le néant, qui n'avait point d'être.
Entre ces perfections, la vie, qui est la Divinité même, est une des plus nobles et des (1) adorables. Elle est le principe de toutes ses divin productions : le Père n'engendre son Verbe que parce qu'il est vivant; et son dessein est aussi de nous faire vivre de sa vie. En la naissance des mondes, qui fut le jour des premières magnificences du Seigneur , il fit une effusion, de cette vie en l'homme, lui donnant une double existence : celle de la nature, qui le rendait créature, et celle de la grâce, qui le faisait juste.
Créature, l'homme est en Dieu comme dans l'original, le principe et la fin de tous les êtres: car, selon une grande parole de saint Paul ,
ce qui est fait dans le temps et a reçu l'être, est vie et vivant en Dieu (1). Cette vie, l'homme ne peut pas la perdre
; il la conserve jusque dans les cendres du tombeau; elle lui est commune avec tous les êtres.
Comme juste, l'homme possède Dieu en soi, et il est en Dieu d'une manière qui a quelque ressemblante avec la résidence des divines Personnes l'une en l'autre; car elles se comprennent si heureusement, que le Père est dans le Fils, et le Fils est dans le Père. Ainsi Dieu est-il chez les justes: il est en leur entendement par la foi, en leur âme par la grâce, en leur coeur par l'amour et l'homme juste est en Dieu , par la reoinum en son Chef , par la grâce comme en foi c rincipe, par la charité comme en son terme.
Le juste vit donc d'une vie divine. Mais, entre des faveurs si rares, ce qui est déplorable et qui des humilier les justes, c'est qu'ils peuvent perdre cette vie si haute et si relevée , et ils la perdent autant de fois qu'ils sont séparés de Dieu par trois inalheureux principes, le péché, l'ignorance et le plaisir : « Par un homme, » dit saint Paul, le péché, s'étant écoulé dans nos âmes, y a étouffé la semence de la vie divine, qui est la grâce (2). » Dieu disposa en son divin conseil de rendre la vie à cet homme, mais d'une manière plus haute que dans l'état de son innocence. Si ce dessein fut plein d'amour, le moyen dont il se servit pour l'exécuter est admirable. Sa sagesse garda cet ordre: nous étions morts en un homme qui, vivant parmi les délices d'un lieu de plaisir, était mort par sa délicatesse; nous retrouvons la vie en un homme mort entre les fers et les épines. La mort était sortie d'Adam délicat, et la vie procède de Jésus crucifié.
Saint Paul nous découvre ce mystère si profond, que la croix, mortelle au corps, est un principe de vie pour l'âme, mais d'une vie de Dieu: « Afin que je vive pour Dieu et de Dieu, je crucifié avec Jésus-Christ, » dit ce divin Apôtre.
La raison de ce grand miracle, que la chair ne peut comprendre, est, que la croix a cette puissance de nous réunir à Dieu parce qu'elle déttruit' les trois principes qui nous en séparent, le péché, l'ignorance et le plaisir. Jésus-Christ en croix, nous mérite la grâce vivifiante (3); il est la sagesse. qui nous instruit et fait naître en nous l'amour de Dieu , contraire à l'amour de la créature. La grâce nous réunit à Dieu comme à notre principe, la foi nous réunit à Dieu comme à notre fin dernière et l'amour nous réunit à Dieu comme notre fin dernière, et en cette union nous vivons de sa vie.
Le dessein du Verbe est de donner la vie au monde; mais la source de cette vie est trop éloignée pour couler jusqu'à nous : elle réside au sein du Père, qui en possède la plénitude. Pour nous la communiquer, la divine Providence garde cet ordre : le Père la donne à son Fils , en lui communiquant sa divinité qui est toute vie; le Fils la communique à son humanité, en lui donnant sa divine Personne; cette humanité la communique à la croix , en lui donnant son sang; et la croix la donne au monde , en répandant ce sang qui en est la semence. Qui trouve la croix, trouve l'humanité clouée sur elle. Qui trouve l'humanité , possède la divine Personne du Verbe qui lui est ineffablement unie. Qui trouve la divine Persomme arrive à la divinité du Père, source de cette vie.
Par cette dispositio , le Fils de Dieu use d'une admirable condescendance pour s'accommoder à nos faiblesses : il n'est plus nécessaire de s'élever au ciel, pour y puiser la vie au sein du Père comme :sa première source ; il ne faut que monter au Calvaire.On va maintenant à la vie par la mort.
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| V2- Tandis que le corps de saint François vit de la vie souffrante de Jésus, son coeur vit de cette vie divine que Jésus-Christ voulait communiquer
aux hommes par sa Croix, et qu'il a conservée à cet effet au milieu des douleurs de son supplice. La communication de cette vie aux hommes
les rend enfants du Fils de Dieu; saint François reçoit celte qualité à un degré éminent, comme l'atteste sa ressemblance particulière à Jésus- Christ.
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Depuis que l'amour divin a fait ce grand miracle, d'abaisser le Fils de Dieu jusqu'à François et d'élever François jusqu'à Jésus-Christ; depuis qu'une communauté de croix et de plaies est établie entre le serviteur et le Maître, la vie secrète du coeur de notre séraphin est bien plus divine que celle de sa chair en son corps, il vit de la vie souffrante et douloureuse de Jésus ; mais dans le coeur, il vit de sa vie divine.
Il n'y a point de saint qui ne puisse comme saint Paul : « Je vis de la vie de Dieu, parce que je suis crucifié avec Jésus-Christ » Les confesseurs sont attachés à la croix par l'austérité de leur pénitence; les Vierges lui sont unies par la pureté de leurs actions ; les Martyrs les douleurs de leur mort , participent aux souffrances du Sauveur. Mais notre séraphique Père privilégié du Calvaire, est vivant de la vie de Dieu d'une manière plus haute.
C'est un miracle de la grâce que la source de la vie de Dieu soit recueillie en la croix, et qu'il faille mourir de la mort de Jésus crucifié pour vivre de sa vie divine. Tel est l'heureux patine de saint François : il vit, parce qu'il meurt, mort est le principe de sa vie. Il vit de la vie de Dieu avec plénitude, parce qu'il est crucifié avec Jésus-Christ dans un éminent degré, et en ses plaies il trouve la source d'une vie qui est conforme à celle du Fils de Dieu en son principe, en son objet et en ses opérations.
Ce qui fait la grandeur de la vie de Jésus- Christ, c'est qu'il la reçoit du même principe que sa divinité : le Père, vivant par soi-même d'une vie sans principe et sans origine, la donne son Fils avec sa divinité par le fait de sa très intime union avec lui, selon cette sainte parole:
Je vis, parce que mon Père est en moi comme en son objet, et je suis en mon Père comme en mer principe. Ce bien-aimé Fils , ayant recueilli In plénitude de cette vie en son humanité, a dessein de la communiquer à saint François. Pour cela , il se rend
très intimement présent à son cœur ; car la vie doit couler d'un principe intérieur, suivant cette autre parole : « Je vis , et vous vivrez, parce que je suis en mon Père, et vous êtes en moi et je suis en vous. » Il s'applique donc à François ; il s'imprime en lui par ses plaies; et cette largesse lui commun anime t te serviteur, il y a donc cette notable différence, que le Fils de Dieu reçoit la vie d'un Dieu vivant et immortel, et François la reçoit d'un Dieu mourant et néanmoins vivifiant. Dans le ciel, un Père vivant engendre par le don de sa divinité un Fils Dieu et vivant; sur la terre, ce Fils, qui ne peut ètre père dans l'éternité , en exerce l'office en communiquant ses plaies ; mourant et mort, il engendre François.
La raison de cette différence est que, ici-bas, on ne peut vivre de la vie de Dieu sans cesser de vivre de notre vie purement humaine. Il faut mourir au vieil Adam, à son esprit, à sa nature et à ses inclinations, pour vivre de la vie du nouvel Homme , créé en justice et en vérité : vie d'esprit, de grâce et de sainteté. Telle est donc la conduite du Fils de Dieu sur les saints , et singulièrement sur le séraphique Père des Pauvres : vant que de l'élever à une haute communication de sa vie divine, il l'a fait entrer dans une très intmie participation de sa mort: il l'a attiré sur l'Alverne, l'a crucifié avec lui.en faisant mourir le vieil Adam, et en cette mort il lui a donné sa vie divine, celle qui est émane son Père céleste.
François est dès lors du nombre de ces mort dont la vie est cachée en Dieu, suivant l' expression de saint Paul : à l'extérieur, il ne porte qu'une apparence de mort ; mais, sous ces plaies qui le font mourir à lui-même, vit d'une vie haute et divine, toute cachée en Jésus-Christ qui en est le secret principe, et , par le même Jésus- Christ, il vit de la vie du Père.
La nature est trop faible pour faire parler les enfants d'Adam quand ils sont morts; mais la grâce est assez puissante, dit saint Augustin, pour faire parler ceux qui meurent en Jésus. Christ. Ces heureux défunts disent hautement: « Ce n'est pas moi qui vis , c'est Jésus-Christ qui vit en moi. e Depuis que François est mort en Jésus-Christ par ses plaies, il ne vit plus comme fils d'Adam ; il est mort à son esprit, à sa nature, à ses inclinations : c'est Jésus-Christ qui vit et opère en lui. Et comme le Fils de Dieu ne vit, n'opère , ne vit et ne parle qu'en son Père et par son Père, telle est aussi l'heureuse condition de saint François. Car, depuis le moment précieux où il a été honoré de ses sacrés stigmates, il est mort en Jésus, qui est son chef; il est mort par Jésus , qui est l'auteur de cette mort ; il est mort pour Jésus, parce que Jésus est la fin à laquelle il se réfère. Par suite de cette mort, il vit en sus comme en son Père; il vit par Jésus-Christ comme par le principe qui lui donne la vie; il vit pour Jésus-Christ, dont il ne respire que la gloire.
Le Fils de Dieu est devenu le principe de la vie intérieure de son coeur, au point d'être la vie de sa vie, et l'esprit de son esprit ; et François, ne vivant plus qu'en la vie du Fils de Dieu, n'opérant plus que par lui, peut dire aussi véritablement que saint Augustin : « Mon très doux Jésus, je fais avec votre Grandeur cet accord éternel : je ceux mourir totalement à moi-même, et vous seul vivrez en moi ; je me tairai, et vous me parlerez ; je me reposerai , et vous seul opérerez en moi (4)
Les actions suivent les conditions de leurs auteurs; elles sont d'autant plus élevées , que l'agent qui les exerce est plus noble. Les entretiens du Fils de Dieu sont donc tout divins, car il est un même esprit avec son Père, et vivant de sa vie. Or, cette vie est toute d'amour et de lumière, parce que le Père est dans un continuel exercice d'amour et de contemplation de sa propre grandeur. Saint François, lié à Jésus par ses plaies, et par cette liaison vivant de sa vie, commence d'entrer dans une très haute conformité et ressemblance d'actions intérieures avec son Maître; il vit d'une vie divine, vie d'esprit, de lumière, d'ardeur, de connaissance et d'amour. Tous me sses sens étant parfaitement soumis à l'es-prit, la nature à la grâce, son coeur s'élève à Dieu comme les flammes déchargées de tout ce est matériel tendent à leur centre. La pauvreté, et les plaies ont fait de son intérieur un petit ciel, l'une efface tout ce qui est terrestre ; les autres éteignent tout ce qui est sensible. Son cœur est dans les exercices continuels des bienheureux dont la vie est l'amour et la contemplation des grandeurs de la Divinité.
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V3- L'amour divin, à l'état parfait, produit l'extase. Celle de saint François, après la stigmatisation, a été continuelle
Cet état est l'effet de la vue du Verbe dans le Coeur blessé de Jésus-Christ.
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L'amour divin, quand il est parfait, exerce une telle puissance sur les coeurs où il règne, qu'il les jette dans une douce extase, selon l'illuminé saint Denis, et, en les tirant de la propriété d'eux-mêmes, il les fait passer en Dieu , pour les unir à lui comme au terme où ils tendent, (5)
Depuis que l'amour a placé le Fils de Dieu couvert de ses plaies sur la croix, pour être le centre commun des coeurs de tous les Saints; depuis, surtout, qu'il a honoré François de ses divines cicatrices, le coeur de ce séraphin a eu vers ses plaies sacrées la tendance qui entraîne toute créature vers son centre. Durant les deux années qu'il a survécu à l'impression des stigmates, sa vie a été une perpétuelle extase. L'amour divin, tirant son coeur hors de soi-même, le faisait passer dans ces douces retraites, où il était sius présent qu'en son propre corps ; c'était le séjour familier de son âme , le lieu ordinaire de son repos, et la divine solitude que son amour s'était édifiée pour se retirer dans le silence et dans le calme, loin de la vue des hommes , et se cacher dans le secret de la Face de son cher Maître.
Le grand saint Bonaventure, qui n'a pas moins imité les vertus de son séraphique Père comme fils, qu'il n'a compris comme Docteur la conduite de Dieu sur lui, nous découvre admirablement les six degrés qui ont élevé saint François jusqu'à Jésus- Christ crucifié, comme autant d'ailes mystiques et de flammes sacrées. D'après lui, cet homme céleste a d'abord contemplé la Divinité hors de lui-même, dans toutes les créatures, comme dans autant de vestiges où éclatent ses perfections. En second lieu, il l'a regardée en lui-même comme en son image. En troisième lieu, il l'a observée au-dessus de lui dans toutes les images de la lumière divine. En quatrième lieu, il l'a aperçue dans cette lumière même, autant qu'il est possible ici-bas. En cinquième lieu, il est arrivé à ce degré où il lui était permis de contempler la divinité en Jésus-Christ , Médiateur de des hommes, premier et souverain ori ginal des choses : ce que la plus haute subtilité de l'esprit humain ne peut concevoir. En ce degré, François a non seulement fait une saillie hors de tout ce qui est du monde sensible, mais il s'est élevé au-dessus de lui-même, et, en cette élévation, Jésus-Christ lui est devenu tout toutes choses. C'est-à-dire, le Fils de Dieu a di"S lors été le chemin qui le conduisait, la porte qui l'introduisait, l'échelle qui l'élevait, et le char d'amour d'amour qui le faisait passer, en sixième lieu jusqu'à la divine Personne du Verbe, que sailli Bonaventure appelle la retraite secrète et sacrée le doux repos des Saints, caché en l'humanité crucifiée (6)
A la façon des chérubins, d'une vue pleinement éclairée par les lumières de la foi, saint François contemplait avec des transports d'amour, de joie, de dévotion et d'admiration Jésus-Christ en croix; il le voyait comme un divin propitiatoire , par la puissance duquel il avait heureusement traversé la mer Rouge du Calvaire, avait été introduit dans les plaies de son céleste Maître comme en une terre promise, et avait trouvé la mort, la sépulture, et par suite une vie divine, au fond de ce Coeur ouvert, dans lequel résidait la divine Personne du Verbe : c'était là sa secrète et mystique, mais très amoureuse retraite.
C'est en cette douce solitude , dit saint Bonaventure, que, laissant toutes les opérations intellectuelles de l'esprit humain, la pointe du coeur et de son affection a été totalement et divinement transférée en Dieu , pour être transformée en lui par une très intime et admirable union. C'est le mystique et très caché secret , que connaît seul celui qui l'a reçu; il n'est point accordé s'il n'est désiré, et il ne peut être désiré si la flamme du saint- Esprit n'allume dans le fond du coeur ce feu que le Fils de Dieu est venu répandre en notre terre.
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V4- Sur sa Croix, Jésus a merveilleusement uni la mort et la vie, comme en témoigne sa promesse au bon larron.
Saint François goûte également cette mort et cette vie. Il contemple en sa propre chair le Sauveur crucifié, que les autres chrétiens contemplent seulement hors d'eux-mêmes ;
son âme, délivrée des faiblesses de la nôtre, n'interrompt plus cette contemplation , qui est semblable à celle des anges.
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Dieu seul, à qui tout est facile, pouvait trouver cette invention, que la croix, mystère de mort et d'amertume, recueillît en son sein le deux sources de la vie et de la douceur. Saint François en a fait l'heureuse expérience. Depuis que, par un transport d'amour, il a caché son coeur dans les plaies de son cher Maître, il y a trouvé la source de la vie, et il puise avec joie dans les fontaines du Sauveur du monde toutes les délices du Comme un autre Moïse, dit saint Bonaventure l' ayant passé la mer Rouge du Calvaire par la vertu, du bâton de la croix, il est entré dans ces divines plaies comme en un sacré désert où il goûte une délicieuse manne; et, quoiqu'il semble mort aux yeux du monde, c'est en celte croix qu'il ressent l'effet de la grande promesse que le Fils de Diell fit à celui qu'il avait trouvé digne d'être présent sur le Calvaire : « Tu seras aujourd'hui avec moi dans le paradis. » Tel est donc l'heureux partage de notre incomparable saint : il souffre, et ses souffrances sont agréables ; il pâtit des plaies mais, fortunées blessures, elles sont comme les entrées par où son âme reçoit un déluge de consolations divines; elles devaient lui donner la mort, et elles lui donnent la vie; il s'en fait un ciel, où par anticipation il goûte les délices de la béatitude.
Par ces divines suavités, son coeur a été si étroitement uni à celui de son cher Sauveur, que le lien n'en a jamais été rompu. L'esprit de l'homme, étant limité, ne peut pas donner une égale attention à deux objets différents, le plaisir et la douleur; quand ils sont extrêmes, ils font bientôt relâcher l'attention du coeur à l'égard de Dieu. Le plaisir, par son charme , nous divertit et nous attache à la créature; la douleur, comme un poids , nous courbe sur nous-mêmes. Mais c'est une merveille, au coeur de notre saint, que, la croix ayant éteint tout sentiment des plaisirs naturels, la créature ne le peut plus divertir, et la douleur, qui fait relâcher l'esprit des plus grands saints, affermit au contraire son union, parce que ses souffrances sont divines, et il peut se vanter, avec saint Paul , que rien ne le sépaera de la charité de Jésus- Christ, puisque ses douleurs sont les liens qui l'attachent, et jamais il n'est plus uni au Coeur de son divin Maître que lorsqu'il souffre davantage.
Le temps où il a porté ses divines plaies lui a été si précieux, que pendant ces deux années sa contemplation n'a presque pas eu de relâche. Deux principes lui en rendaient l'exercice continuel : la présence de l'objet, et sa manière de contemple-. Il est permis à tous les chrétiens d'avoir des sentiments de la Passion de Jésus- Christ, d'y compatir et de la contempler en esprit; il faut néanmoins qu'ils montent ou au ciel pour y trouver l'objet de leur contemplation en la Majesté de la gloire, ou au Calvaire pour le voir sur le trône de ses souffrances. Mais le privilège du grand saint François est de voir l'image sensible des douleurs de son Maître sur sa propre chair, et de posséder la réalité lorsque les autres sont réduits à n'user que d'images. Il emploie la même industrie que l'Épouse : ayant fait de son bien-aimé un petit faisceau de myrrhe, il le place en son sein, afin que cet objet, toujours présent à ses yeux, nourrisse continuellement ses flammes.
Ce qui nous oblige souvent à nous relâcher, à interrompre le cours de notre contemplation c'est que notre manière de contempler est trop matérielle ; la continuité lasse nos puissance; parce que nous en exerçons les actes par le secours d'un organe encore grossier, tel qu'est l'imagination ; il faut descendre de ce ciel de la contemplation , et lui donner quelque relâche. Saint Bonaventure ajoute deux autres empêchements le soin des choses de la terre, et le péché passé ou présent.
La grâce ayant effacé en saint François tout péché, la pauvreté ayant éteint tous les seins des choses de la terre, la mortification ayant étouffé tous les sentiments de la chair, son esprit était dans une parfaite liberté ; le degré de sa contemplation était donc très simple, autant qu'il est possible à la nature, très indépendant des organes qui ont encore quelque liaison aux images matérielles, parce qu'elle était plus en la volonté qu'en l'entendement, plus dans l'affection que dans la spéculation. Ayant laissé toutes les opérations de l'entendement, dit saint Bonaventure, son amour, tout épuré, tout dégagé, opérait seul : dans ce petit sanctuaire, sa contemplation était continuelle, parce qu'elle s'exerçait sans lassitude; elle se faisait sans lassitude parce qu'elle était très délicieuse; elle renfermait d'autant plus de délices que l'amour y opérait tout, s'unissait intimement à Dieu , et se reposait doucement en lui comme en son centre, sans être plus diverti par la créature.
Il était redevable de cette faveur à l'efficacité de la grâce qui l'élevait, et à la dignité de ses stigmates : leur impression avait éteint en lui l'étincelle du péché ou de la concupiscence, et lui avait rendu la justice originelle, dont un des privilèges fut que l'homme ne pouvait être diverti de la contemplation de son Dieu par la vue ou la présence de la créature.
L'intérieur de François, durant les deux années de ses divines plaies , était donc un petit ciel où sen coeur contemplait son Dieu sans relâche , d'une vue très simple, comme les Anges l'adorent dans la béatitude. Si vous avez de la peine à comprendre ce secret, dit saint Bonaventure, n'en demandez pas la raison à la science humaine, elle n'y voit goutte, mais à l'onction de la grâce ; n'interrogez pas l'entendement ou l'étude de la doctrine , mais les désirs du coeur et les gémissements de l'oraison; ne vous adressez pas à l'homme, mais à Dieu, qui est le maître, qui enseigne les règles de cette divine science; enfin, ne vous informez pas de la lumière, mais bien du feu , et de ce feu qui brûle, qui consume, qui embrase et qui transforme le coeur en Dieu par des onctions excessives et des affections très ardentes. Ce feu est Dieu, son brasier est au ciel, la Jérusalem céleste ; Jésus- Christ , Dieu et homme, l'a divinement allumé au haut de la croix. Celui-là seul qui peut recevoir ses saintes ardeurs, dit en vérité avec saint François: « Mon âme a élu ce sacré gibet pour y attacher mon coeur, et mes os ont choisi cette mort heureuse.(15) Qui aime cette divine mort, peut voir Dieu dubitablement , puisqu'on ne le peut voir sans mourir. Mourons donc à tout ce qui est de la terre; passons avec Jésus crucifié à cotre Père, qui nous consumera amoureusement ef sa gloire.
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RÉFÉRENCES |
— (1) Quod autem vivit, vivit Deo. ( Rom. , vi , 10. )
— (2) Per unum hominem peceatum in hune mundum intravit, et per peceatum mors. ( Rom. , y, 12. )
— (3) Qui vivificat mortuos. ( Rom. , iv, 17.)
— (4) Plane moriar mihi ipsi, ut tu solus in me vivasè totus intra me siolebo, ut tu loquaris, in me toatus quiescam, ut tu solus opeereris in me ( Aug).
— (5) Dion., de div. Nominibus , lib. IV.
— (6) Bonav. Itin. mentis in Deum, cap. vu . Intrinsecum secretum in Christo est divina persona.
— (7) Suspendium elegit anima mea, et mortel usa mea• (Job., vu ,15.) |
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