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Tome 1- Partie 2- Ch-5-A- 1 à 4
POUR ÊTRE ESSENTIELLEMENT APOSTOLIQUE , LA PAUVRETÉ
DES FRÈRES MINEURS, COMME CELLE DE JÉSUS-CHRIST, VA JUSQU'A LA MENDICITÉ
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V1- Jésus-Christ a poussé l'amour de la pauvreté jusqu'à la pratique de la mendicité, demandant à l'aumône la chair qu'il devait immoler et le sang qu'il devait verser pour nous.
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Il y a sujet d'admirer et d'adorer tout ensemble la conduite du Père céleste sur Jésus son Fils. Après l'avoir abaissé jusqu'à la condition des pauvres, il le réduit au vil état des mendiants : il veut qu'il vive d'aumônes, et qu'il n'ait les assurances de sa vie que de la libéralité des hommes.
L'on ne peut douter de la divine mendicité du Fils de Dieu ; c'est lui-même qui se donne cette humble qualité de mendiant par la bouche de son prophète : « Je suis pauvre et mendiant.(1)» Son Apôtre le publie : « Jésus-Christ s'est fait pauvre Pour nous(2), » « et mendiant, » ajoute Tertullien. saint Augustin, saint Basile, saint Bernard, saint Thomas, saint Bonaventure assurent la même chose. Du reste, s'étant dépouillé du domaine civil des choses, il a pu protester que son royaume n'était pas de ce monde, et qu'il n'avait pas un lieu sur terre où reposer son adorable chef ; il ne lui restait donc plus que l'une de ces deux voies pour vivre, ou le miracle, ou l'aumône. L'Écriture ne dit point que Jésus-Christ ait soutenu sa vie par miracle ; mais elle assure qu'il a demandé de l'eau à une Samaritaine, le logement à Zachée, à Marthe et Marie, au maître du Cénacle, etc. L'histoire de sa vie mortelle nous déclare assez qu'il a vécu d'aumônes.
Si le Fils de Dieu vit en mendiant, ce n'est ni par impuissance, ni par ignorance, comme s'il n'avait pas assez de pouvoir pour vivre par une autre voie, et que sa sagesse manquât d'invention pour en trouver une plus noble ; c'est par un dessein aussi profond qu'il est plein d'amour : cette mendicité est comprise entre les moyens qui concourent à l'économie de notre salut.
Jésus a tellement aimé l'homme, dit Tertullien, qu'il a pris sa chair avec toutes ses misères ; dédaignant seulement le péché, il s'est soumis à toutes les incommodités de la nature, la faim soif, la nudité, la lassitude. S'étant obligé a la mort pour cet homme, il pouvait naturellement mourir, non seulement par la cruauté des plaies mais encore par le désordre des humeurs et refroidissement de la chaleur vitale, qui ne s'en tretiennent et ne se conservent que par le secours des aliments. Sauf miracle, Jésus-Christ avait besoin de pain pour manger, d'eau pour étancher sa soif, de vêtements pour se couvrir, de logement pour se retirer. S'étant donc rendu pauvre par amour, il veut vivre en pauvre, et se mettre dans la dépendance des créatures : la divine Providence a dû charger quelques personnes de fournir à un si divin mendiant les nécessités de la vie. Il y en a eu de deux sortes, des justes et des pécheurs. Entre les justes, Marie a été la première et la plus digne ; sa qualité de Mère lui donnait droit à ce céleste office ; Joseph lui a été associé, ainsi que plusieurs femmes dévotes, comme Marthe.
Il y a eu quatre mystères principaux où Jésus a réclamé l'assistance des créatures par voie de mendicité. Le premier a été l'Incarnation. C'est au sein de sa Mère qu'il a demandé la chair qui l'a fait homme, et le sang qu'il devait répandre sur le Calvaire, et il a voulu se mettre dans la dépendance de Marie en ses deux qualités d'homme et de Rédempteur : il ne peut être homme sans chair, ni Rédempteur sans sang; il a reçu l'un et l'autre de Marie ; il lui en est redevable ; et c'est en son sein qu'il a fait le premier exercice de la mendicité. (3)
En la crèche, il demanda encore l'aumône à sa divine Mère : les larmes de ses yeux, les cris enfantins qui remplirent sa petite bouche, exprimèrent les désirs de son coeur. La qualité de nourrice, jointe à la divine maternité, donna ce privilège à Marie, de nourrir Celui qui nourrit toutes les créatures. Marie exerça envers Jésus mendiant tous les devoirs de miséricorde : il eut faim, elle lui donna à manger; il eut soif, elle le désaltéra de son lait ; il était nu, elle le revêtit de langes ; il était pèlerin, elle lui donna retraite. Joseph, les pasteurs et les mages furent associés ce divin ministère.
Et l'auguste mystère de l'Eucharistie, où Jésus fait une effusion pleine de lui-même, il le voulut accomplir dans la mendicité, et il lui plut que tout ce qui était nécessaire à sa célébration fût offert en aumône. La salle était en une maison empruntée, et il était digne de la sainteté de ce mystère que la Virginité et la Pauvreté concourussent à préparer la table. Marie, mère de Dieu, a partout ses privilèges. L'Écriture, en lui donnant le nom de Sagesse, raconte que ce fut elle qui dressa la table, la chargea de pain, et même le vin. En effet, comme elle avait fourni au Rédempteur la chair en laquelle il était près de s'immoler, il était juste qu'elle fût la première fournir les espèces au plus auguste des sacrements, qui reproduit son immolation. De plus selon quelques-uns, c'était elle qui avait tissé et agréablement diversifié de fleurs de lis la nappe qui servit en l'institution de l'Eucharistie, et qui se conserve encore à Lisbonne!. (4)
Enfin, Jésus, qui avait commencé sa vie en mendiant, la voulut consommer de même sur la croix. Il demanda à boire, et voulut recevoir comme une aumône ce dernier breuvage. La mendicité l'accompagna ensuite, et l'aumône le suivit jusque dans le tombeau (5) -, où il fut enveloppé de suaires, embaumé de parfums offerts par aumône et inhumé dans un sépulcre d'emprunt : tant est véritable que Jésus a toujours été mendiant, en la vie, en la mort, et jusque dans les cendres du tombeau. Et, ce qui est admirable et digne de la condescendance d'un Dieu qui aime les hommes, il ne rejette pas les dons même des pécheurs ses ennemis : il reçoit l'eau de la Samaritaine, le logement de Zachée, les repas de Simon le lépreux et des publicains.
L'aumône lui est si agréable, que, de tous les devoirs de piété, c'est celui qu'il honore et récompense le plus hautement. Toutes les vertus se rapportent à Jésus, comme à leur objet commun : la charité aime sa bonté ; la foi croit à la vérité de ses paroles ; l'espérance s'appuie sur l'infaillibilité de ses promesses ; la religion adore sa souveraineté ; mais toutes ces vertus, quoique divines, demeurent toujours ce qu'elles sont, et ne deviennent jamais ce que Jésus est. Or, l'aumône devient Jésus lui-même : le pain qu'il a reçu et dont il a usé, a été converti en sa substance, qui est la substance d'un Dieu ; le vin dont il s'est désaltéré, étant converti en son sang, et devenu le prix du monde.
Ainsi la mendicité a concouru d'une manière spéciale et très haute à l'entretien et à la conservation de l'humanité de Jésus ; elle a rempli les veines qui se sont épuisées sur le Calvaire ; elle a fourni la matière qui a servi de prix pour la rédemption des hommes; elle a eu la gloire de conserver l'ouvrage que le Saint-Esprit avait commencé. Et voilà pourquoi le Fils de Dieu a voulu recevoir l'aumône des justes et des pécheurs, tant également le Sauveur des uns et des autres, afin que tous lui fournissent le prix qui les devait racheter, et le sang qui les devait sanctifier et laver de leurs péchés. |
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V2-Tandis que Jésus mendiait, son Coeur se livrait à de saint, mouvements de soumission envers son Père, d'anéantissement de soi-même, d'humilité, d'amour de Dieu et des hommes. |
Le Fils de Dieu, souverainement parfait en toutes ses oeuvres, en a toujours puisé l'inspiration en son Coeur, tellement que, pour en bien comprendre la perfection, il faut considérer sen application intérieure beaucoup plus que ses actes extérieurs.
Qui pourrait pénétrer dans ce sanctuaire où la Divinité habite corporellement ? Qui pourrait entrer dans le fond de ce Coeur où la personne du Verbe réside ? 0 Dieu ! quels étaient les élévations de son esprit, les applications de son coeur, les entretiens de son âme, quand il demandait comme pauvre et recevait comme mendiant? Si avec respect nous entrons en ce secret, nous les recueillerons de sa soumission pour son Père, de son anéantissement en soi-même, de son humiliation vis-à-vis des hommes.
Le Verbe incarné était tellement sous la conduite de l'Esprit de son Père, qu'il ne faisait rien que par ses ordres. Ses paroles et ses actions, ses humiliations aussi bien que ses miracles, étaient des conseils de la Sagesse éternelle : ce n'est donc point par un coup de hasard qu'il s'est réduit au rang des pauvres qui mendient. Si sa divine bouche s'ouvrait pour demander; si sa main s'étendait pour recevoir, il était, au fond de son coeur, tout appliqué à son Père céleste. Là, en, secret, il entrait dans l'exercice d'une très haute ,omission à la volonté divine, comme il nous le découvre lui-même en deux mystères, où il a pratiqué cette céleste vertu.
Saint Bernard dit que, pour se rendre conforme cri toute chose à notre pauvreté, et entrer dans l'expérience de nos misères, Jésus, durant les vois jours où ses parents le cherchèrent, se mêlait parmi les pauvres de Jérusalem, au sortir des divins entretiens qu'il avait avec les docteurs dans le Temple. La Vierge et saint Joseph, après une longue recherche, l'ayant enfin trouvé, lui dirent : Non fils, votre absence nous a mis bien en peine. » Il leur fit cette réponse, digne d'un enfant qui était Dieu : « Ne savez-vous pas que je dois obéir aux ordres de mon Père ? »
Après avoir demandé de l'eau à la Samaritaine, et après que les disciples l'eurent convié à prendre quelque nourriture, il leur apprit qu'il se préoccupait d'un repas bien plus céleste que celui qu'ils lui présentaient. « Ma nourriture, » leur dit-il, e consiste à faire la volonté de mon Père. »
Ces paroles nous découvrent que le Fils de Dieu, dans l'exercice de la mendicité, était en son intérieur tout appliqué à son Père, qu'il regardait sa volonté comme sa loi, et que soumission était aussi pure que pleine cette de joie céleste.
La seconde disposition intérieure de son Coeur était un actuel anéantissement de tout soi-même Le Fils de Dieu, comme homme, avait l'inclina de donner, et de l'aversion pour recevoir. Donner est un acte honorable et magnifique ; il procède d'une plénitude qui se répand volontiers au dehors (6). Recevoir est honteux ; c'est une marque de faiblesse et d'indigence. Le Fils de Dieu anéantit donc tous ces sentiments humains ; rejette ce qui lui serait honorable, et embrasse ce qui l'humilie.
La mendicité de Jésus étant, non pas forcée, mais très volontaire, il pouvait se relever des incommodités de la vie, ou par miracle, ou par le ministère des anges. Il avait assez de puissance pour le faire, et assez de sagesse pour en trouver les moyens. Toutefois, il suspendait tous les efforts de sa puissance, et les inventions de sa sagesse, pour faire place à la mendicité ; il anéantissait et cachait sous ce voile tout ce qu'il était et tout ce qu'il pouvait. Cette mendicité heurtait tous ses sentiments humains ; elle leur faisait violence ; elle oblitérait toutes ses perfections divines, abaissait sa grandeur, avilissait sa majesté, rendait indigente sa bonté, faisait paraître la sagesse comme dépourvue d'invention, et sa uis sauce d'énergie pour le secourir. Ainsi se trouvait absolu l'anéantissement intérieur et extérieur de Jésus-Christ quand il mendiait.
La troisième disposition de son Coeur était une profonde humiliation. Si c'est une chose plus peureuse de donner que de recevoir, et s'il n'y a rien de plus honorable que de secourir les autres de ses largesses, il n'y a point de condition plus vile que celle qui nous oblige à dire ce fâcheux mot : « Je vous prie. Le Fils de Dieu ne pouvait pas s'abaisser davantage que de tendre la main à I'homme qui ne subsiste que par sa miséricorde : c'était se mettre dans sa dépendance, s'exposer à toutes les confusions qui accompagnent cet humble genre de vie. Il fut rebuté à Bethléem, et n'y trouva point de retraite; il fut forcé quelquefois d'égrener les épis avec ses Apôtres pour sustenter sa vie. Après son triomphe en Jérusalem, il fut traité si injurieusement, que dans cette grande ville il ne trouva personne qui lui voulût donner un verre d'eau à boire (7) Tels furent les fruits qu'il recueillit de la mendicité.
Cependant, avec quel amour l'exerçait-il visà-vis des hommes ! S'il leur demandait, c'était pour leur donner ; s'il recevait de leur libéralité, c'était pour leur rendre avec une céleste usure, comme il en assura la Samaritaine : « 0 femme, Ei tu savais le don de Dieu et la dignité de Celui qui te demande à boire, tu lui demanderais l'eau, et il t'en donnerait une si excellente, qu'elle jaillit jusqu'à la vie éternelle (8) » Jésus-Christ est trop magnifique pour se laisser vaincre en file ralité par sa créature : s'il reçoit d'elle les chosetemporelles, c'est pour lui élargir les éternelles il est plus altéré de son cur, pour le remplire ses grâces, que de l'eau pour étancher sa soif (9)
Si l'aumône est un sacrifice, et si le pauvre selon saint Jean Chrysostome, en est l'autel et le prêtre, le Fils de Dieu, voulant donner naissance à la mendicité évangélique, s'en fait le premier sacrificateur et le premier autel. C'est sur son Cur, comme sur un autel nouveau, qu'il offre cette hostie. C'est en la dignité de ce sacrifice qu'il obtient la grâce pour ceux qui plus tard assisteront les pauvres. Il lui plaît de consacrer en soi-même la mendicité et de faire que l'aumône n'est plus un bienfait de l'homme à l'homme, mais de l'homme à Dieu. Si elle donne du pain, c'est un Dieu qu'elle nourrit ; si de l'eau, c'est un Dieu qu'elle désaltère, et tous ses devoirs ont un Dieu pour terme.
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V3-Jésus-Christ ayant mendié, il fallait, pour l'honneur de l'Église, que cet acte fût pratiqué par quelques-uns de ses membres : les Religieux mendiants reproduisent les abaissements et la servitude du Sauveur comme les prélats sa puissance. Jésus-Christ a voulu conquérir les coeurs surtout par la Pauvreté; il continue à le faire par saint François et ses enfants, dont la mendicité est la condamnation de tous les vices et une victoire absolue sur l'enfer.
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La pauvreté et la mendicité, en saint François, sont inséparables : comme deux compagnes, elles le suivent où il va, et se trouvent toujours où il est. Cet homme céleste a renoncé à tous les biens de fortune ; il ne lui reste plus, pour soutenir sa vie, que la libéralité des autres.
Les considérations de la chair, les persuasions de la prudence humaine n'ont pu le porter àun exercice où l'esprit est si humilié, et le corps si affligé. C'est la voix de Jésus qui l'a appelé à un genre de vie si nouveau dans le monde, si pénible aux sens, si désagréable à la nature ; et une lumière d'en haut lui en a montré l'exemplaire dans la personne de ce divin Sauveur.
Le Fils de Dieu , ayant élu saint François pour remettre en honneur la pauvreté, qui était presque oubliée, l'a chargé aussi de ressusciter la mendicité, qui était morte : assez de bonnes âmes conservaient encore quelques sentiment pour la pauvreté ; mais l'esprit de la mendiciité était tellement éteint, qu'il n'en paraissait plus vestige.
Saint François lui a rendu la vie, et a renouvolé une vertu que le Fils de Dieu avait pratiquée, et que les Apôtres avaient imitée. L'ayant puisée à ces divines sources, il l'a fait subsister jusqu'à nos jours en la personne de ses enfants.
Il était important à la gloire du Fils de Dieu que la mendicité, qu'il avait consacrée en lui-même, ne fût pas négligée, et ne parût pas méprisée de ceux qui se disent ses disciples. S'ils en rejetaient l'exercice, ce serait un déshonneur à l'Église, qui ne peut pas être dissemblable à son Chef mendiant : entre ceux qui la. composent, il faut que l'on voie l'image de toutes les vertus de celui dont elle est l'épouse. Le monde est donc intéressé à l'existence et à la conservation d'un institut qui soit une vive représentation des humiliations et des souffrances de Jésus-Christ; par suite, la mendicité de saint François et de ses disciples importe infiniment à la gloire de Dieu, à l'honneur de l'Église, à l'édification des bons et à la confusion des méchants.
Le Verbe incarné dispense les élévations et les abaissements quand il lui plaît. Avant d'élever sur son trône saint François et tous les célestes mendiants qui suivent ses exemples, il les fait entrer en communication de ses abaissements ; il veut que par leur mendicité ils se rendent les images de sa divine servitude. Jésus-Christ est également Fils de Dieu et serviteur : comme Fils, il donne à tous et ne reçoit de personne ; comme serviteur, il est indigent et il mendie. Donc, après nous être affranchis de la honteuse liberté du péché, qui nous rendait propriétaires de nous-mêmes, nous nous sommes faits les serfs de la justice et les heureux esclaves de la grâce, comme parle saint Paul (10). Cette servitude nous soumet à tout monde, pour représenter aux hommes la divine servitude de Jésus-Christ. Le Verbe incarné est un admirable composé de qualités hautes et basses, éternelles et temporelles, à cause des deux natures qui se trouvent ineffablement unies en lui. Comme Dieu, il est souverain, il règne au-dessus des hommes, il est le Seigneur et maître de toute la terre ; il reçoit l 'hommage des rois, les adorations des peuples, les régit par sa sagesse, les conduit par sa puissance. Comme homme, il est serviteur des hommes ; il se met au-dessous de tous, reçoit leurs bienfaits ou leurs outrages, obéit à leurs volontés, se soumet à leurs commandements, se set dans leur dépendance.
L'Église, qui appartient à Jésus-Christ comme l'épouse à son époux et comme le corps à son chef, doit lui ressembler en ces deux états : elle ne le peut que par la distinction de ses membres en deux ordres. Il y a deux sortes de personnes dans l'Église, dit saint Augustin : les unes précèdent et commandent ; les autres suivent et obéissent. Les prélats succèdent à Jésus-Christ en sa puissance et en son souverain domaine. il les rend princes du peuple de Dieu, qu'ils régissent comme chefs, nourrissent comme pasteurs vernent comme pères, instruisent comme maître; ils ont les clefs de la vie et de la mort comme juges. Les hommes leur doivent l'honneur comme à leurs princes, l'obéissance comme à leurs pères, la créance comme à leurs maîtres, et la craint comme aux représentants du pouvoir divin.
Saint François, laissant les prélats dans l'exercice de leur autorité souveraine, sait qu'il est appelé avec ses disciples à participer aux humiliations de Jésus-Christ, à succéder aux droits de sa servitude, à être les plus petits dans la maison de Dieu, et, comme les serviteurs de sa famille, à être sujets à tous pour son amour, ainsi qu'il dit de lui-même.
Par l'union de ces deux ordres, des prélats et des pauvres mendiants, l'Église peut se glorifier d'être totalement conforme à son chef : elle voit dans les uns les marques de sa puissance, dans les autres celles de sa charité et de sa servitude, et tous sont également ses membres, dépendent des influences d'un même chef. Jésus-Christ continue dans les prélats les actes de sa souveraine puissance ; il parle par leur bouche, opère par leurs mains, répand la grâce par leur ministère. Il continue de même les exercices de son amour et de son humble servitude dans les mendiants ; il demande par leur bouche, il reçoit par leurs mains, et il dit faites à lui-même les largesses dont on les oblige (11) Ainsi, la mendicité achève la beauté de l'Église; elle lui donne par son austérité cette humble couleur dont elle se vante, disant qu'elle est noire sans cesser d'être belle (12) et que, sous ce triste extérieur, sa beauté éclate d'un admirable lustre.
Le salut du monde a été toujours si précieux au Coeur du Fils de Dieu, que son amour, pour en achever le dessein, y a consommé tout ce que sa puissance avait de pouvoir, et sa sagesse d'inventions. Sa charité y a employé deux moyens , la parole et les oeuvres. De toutes ses oeuvres, les plus efficaces ont été sa pauvreté et ses souffrances : il a voulu se rendre plus puissant sur les coeurs par sa pauvreté que par ses miracles. Tandis que le ciel, lors de sa naissance, éclatait en lumières et produisait une nouvelle étoile, Jésus commençait de triompher sur les coeurs par la pauvreté ; il se montrait aux yeux des hommes pauvre, demi-nu, dans une auge de bêtes. A la vue de cette pauvreté, les anges descendirent du ciel, les rois quittèrent leurs trônes, les pasteurs abandonnèrent leurs troupeaux pour le venir adorer. Durant le cours de sa vie, il ne se servit que de ces mêmes armes pour continuer la conquête des coeurs. Retiré au ciel, où nous ne pouvons plus voir ni entendre, il ne veut pas ni le monde demeure sans secours : il établit en son Église deux ministères, la parole et l'exemple
Les prédicateurs lui succèdent dans le premier: les pauvres et les mendiants lui succèdent dans le second. Ayant si heureusement commencé la conversion du monde au moyen de la pauvreté: par lui-même et par ses apôtres, qu'il a envoyés à la conquête des âmes sans argent et sans bourse il en veut achever le dessein par la pauvreté de François, qui a été plus puissant par sa pauvreté que par ses miracles ; ceux-ci auraient étonné l'esprit et ravi les yeux, sans toucher les coeurs, s'ils n'avaient été accompagnés du crédit de la pauvreté. Il veut que sa mendicité et celle de ses enfants , comme une voix puissante, annonce Jésus crucifié, grave son amour dans les coeurs, y éteigne les deux sources de tous les crimes, l'amour du plaisir et des richesses, confirme les bons, et encourage les pusillanimes à rompre généreusement toutes les chaînes qui les attachent à la terre (13)
Le Fils de Dieu, ayant uni en soi les deux qualités de sauveur et de juge, ne cesse jamais d'en exercer les actes sur les hommes, en les sanctifiant par ses grâces et les attirant par ses inspirations, ou en les accusant s'ils les refusent et se rendent rebelles à ses divines semonces. Ayant associé les Pauvres volontaires à l'oeuvre de la conversion des âmes, il achève par leur exemple ce qu'il a commencé. Leur austérité est comme un sang répandu, qui concourt au salut des hommes. Jésus les admet dans l'exercice de sa puissance ; il fait d'eux autant de juges, qu'il répand parmi les peuples, en sorte qu'il n'y a point de vice qui ne lise sa condamnation dans la simple vue d'un Pauvre évangélique : sa pauvreté condamne l'amour déréglé des richesses ; sa mendicité confond l'avarice; son austérité flétrit les voluptés ; sa modestie abat la superbe ; sa seule présence repousse toutes les forces de l'enfer, s'oppose à toutes ses entreprises, et le confond.
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V4- Pour rendre la mendicité douce à ses enfants, saint François leur montrait Jésus-Christ l'exerçant; il leur faisait voir en elle le triple gage de la gloire de Jésus-Christ au ciel, de sa grâce ici-bas, et de sa sollicitude pour nos corps; il la leur décrivait comme une Reine toujours accompagnée de quatre dames d'honneur, qui sont la pureté d'intention, le dégagement du coeur, une patience invincible, une tendre charité.
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Si la pauvreté est désagréable aux hommes, la mendicité leur est odieuse, parce que, aux incommodités communes à toutes deux, celle-ci ajoute la honte. Rien n'offense l'orgueil humain à l'égal de ce fâcheux mot, quand la nécessité tire de notre bouche : « Donnez-moi, j'ai besoin. » Il froisse le coeur et jette la confusion sur le front ; si c'est un remède à d'autres douleurs notre courage en diffère l'emploi jusqu'à l'extrêmité, parce qu'il découvre notre impuissance ses causes, qui peuvent être une naissance mal conditionnée, un défaut de coeur, une ignorance d'esprit, qui nous a réduits à une condition très misérable, nous a mis au rang des plus vils nous expose aux rebuts et aux mépris du peuple, et nous impose une espèce de servitude. L'esprit humain a trop peu de lumières, et la nature orgueilleuse est trop ignorante, pour rendre douce une action si pénible, que les hommes fuient comme la plus grande des disgrâces. Mais là où les raisons humaines sont trop faibles, il faut avoir recours aux divines.
Saint François connaissait bien les répugnances des hommes pour la mendicité; mais il n'ignorait pas ce que la grâce peut sur la nature. Ayant, comme Père selon l'esprit, engendré à Dieu les Pauvres volontaires, il les voulut instruire comme Maître. Les instructions qu'il leur donna surent dignes de ses lumières, de la grâce qui l'animait, et de l'esprit dont il était rempli.
Il leur montra la mendicité de Jésus-Christ comme l'exemplaire sur lequel ils devaient se modeler. Rappelant que Jésus et Marie leur avaient ouvert le chemin, il invitait ses enfants à suivre de si nobles vestiges. « Il ne faut pas, » disait-il, « que mes Frères aient honte d'aller demander l'aumône, parce que Notre-Seigneur est fait pauvre pour nous... Mes très chers frères et bien-aimés enfants, n'ayez point de honte d'aller à l'aumône comme d'une action trop vite : Jésus l'a pratiquée lui-même, s'étant fait pauvre pour nous. Ayant sanctifié la mendicité par son exemple, il en a rendu l'exercice si divin, que je vous dis en vérité qu'il entrera en notre congrégation des personnes d'une très haute condition , et des plus sages du monde, qui s'estimeront très honorées d'aller, à la quête. Que toute votre étude, dans cet exercice, soit d'imiter la pauvreté de Jésus-Christ, et de marcher après lui dans les voies de sa vie pénitente et humble (14).»
Aussi ce grand saint qualifiait-il la mendicité de « royale ». Ce fut sa réponse au cardinal d'Ostie, lequel trouvait un peu mauvais qu'il eût apporté le pain de la quête sur sa table pour en faire son repas. « Monseigneur, » lui dit-il, « je vous fais un grand honneur quand j'honore un plus grand que vous. Non, je ne veux point quitter cette dignité royale que Jésus-Christ a consacrée en lui-même et que je partage avec lui en allant demander l'aumône de porte en porte(15).» Saint François donnait à ses enfants cette seconde instruction , non moins divine que la première : que pour estimer ainsi qu'ils le devaient la mendicité, il la fallait regarder comme un hèritage céleste que Jésus-Christ nous a acquis par son sang, et comme un fonds précieux qu'il nous a laissé. Cette pensée n'avait pu être inspirée au pauvre François que par un Dieu fait pauvre car elle découvre un secret impénétrable à la sagesse humaine, savoir, que Jésus-Christ, nous ayant donné la vie par sa mort, nous a en même temps conféré le droit du triple héritage de sa gloire dans le ciel, de sa grâce sur la terre, et de sa sollicitude pour l'entretien de notre vie matérielle. Dans ce sentiment, saint François appelait la mendicité « la table de Notre -Seigneur, » parce que c'est lui qui nous l'a dressée, et qu'il y a mangé avec ses enfants. Les riches n'y sont point admis; seuls les Pauvres évangéliques y ont droit de séance. « C'est à cette table, » disait notre bienheureux Père, « que l'on mange ce pain des anges que l'Écriture appelle ainsi parce que ces célestes esprits inspirent ceux qui le demandent et ceux qui le donnent. » C'est un pain sanctifié par l'amour divin pour la nourriture des Pauvres volontaires , qui sont les anges de la terre (16).
La troisième instruction de saint François regardait l'exercice actuel de la mendicité. La Pauvreté, comme reine, doit être toujours accompagnée de ses suivantes. Elles sont au nombre de quatre :
La première est la pureté d'intention : le mendiant évangélique ne doit avoir d'autre dessein que d'honorer son Maître et de représenter en soi-même la vie pauvre, humble et pénitente de Jésus-Christ.
La seconde est le dégagement de coeur : « N'ayez pas trop de soin du lendemain, » disait-il, « pour ne point offenser la sainte Pauvreté. Il ne faut pas, de la mendicité qui nous humilie, faire une occasion d'avarice ; si la bouche demande, que la pensée soit tout appliquée à Dieu, et appuyée sur les soins de son amoureuse providence (17). »
La troisième est une patience invincible, pour supporter avec tranquillité les mépris et les outrages des hommes : « Entrez dans le Coeur de Jésus-Christ, » disait- il encore ; « revêtez-vous de son esprit ; considérez qu'il n'a point eu honte de demander l'aumône, et ne s'en est point abstenu pour les mépris qu'il essuyait ; il en rendait grâce à son Père. Allez donc à l'aumône avec allégresse, parce qu'elle vous rend dignes des bénédictions de Dieu (18). »
La quatrième suivante de la Pauvreté est la charité pour les âmes de ceux auxquels on demande l'aumône. Saint François voulait que ses Frères eussent plus d'égard au profit de ceux à qui ils s'adressaient qu'aux secours qu'ils en pouvaient retirer. « Avant toute chose, » un commandait- il, « dites : Soit loué et reanepci«. Notre- Seigneur Jésus ! Ajoutez : Donnez-no u: l'aumône pour l'amour de Dieul.» (19) Il voulait que, en recevant un bien temporel, ils eussent le dessein de faire naître dans les coeurs de leurs bien. faiteurs l'amour de Dieu pour récompense en cette vie, et un droit à la gloire éternelle pour l'autre. « Dans ces derniers temps, » disait encore ce bienheureux Père, « les Frères Mineurs sont envoyés de Dieu au monde pour accomplir le dessein qu'il a sur ses élus, de les louer devant le Juge de l'univers par ces mots : Ce que vous avez fait à un de mes plus petits, je le tiens fait à moi-même. »
Ces instructions d'un Père si saint à ses enfants firent naître dans leurs coeurs un tel amour et une si grande émulation, qu'ils se prévenaient les uns les autres, chacun demandant la grâce d'être envoyé à la quête. Au retour, ils s'écriaient dans la joie de leur âme : « Soit loué et remercié Notre-Seigneur ! » Saint François, ravi de tendresse, courait au-devant d'eux, les embrassait, les déchargeait, et baisait leurs épaules : « Courage ! mes bien-aimés enfants , » disait ce grand Patriarche des Pauvres , « n'ayons point de honte d'aller demander l'aumône. Jésus nous en a donné l'exemple : c'est pour le suivre et imiter que nous avons élu les voies de la très véritable pauvreté. Ne rougissons donc point: les héritiers du royaume des cieux ne doivent pas être honteux d'une action qui leur en donne les arrhes ; c'est l'héritage que Jésus nous a laissé. Vous, mes chers Frères, que la divine Providence a choisis comme les prémices des Pauvres de l'Évangile , et comme les pierres angulaires du temple de la très haute pauvreté, réjouissez-vous de cet honneur incomparable : c'est en vous que Dieu veut marquer les dispositions que doivent porter les Pauvres volontaires. Ne refusez donc pas une action qui doit être l'honneur de notre Ordre. Allez, la joie au coeur, et les louanges de Dieu en la bouche. Oh ! que c'est une chose douce de mendier sous le titre de Frère Mineur, après que le Maître de la vérité évangélique a promis si admirablement de récompenser comme un titre de justice (20)! »
Pour les animer par son exemple, il allait avec eux à la quête, et c'était sa coutume, longtemps imitée par ses enfants, quand il devait se trouver à la table des séculiers, d'aller demander l'aumône avant de s'y asseoir, pour faire honneur à sa chère Pauvreté, et montrer qu'il ne la voulait pas abandonner. « Monseigneur, » disait ce grand saint au cardinal d'Ostie , « je dois être la forme et l'exemplaire de mes Frères. Je sais qu'après moi il y aura des Frères, Mineurs de nom et d'action, qui , pour l'amour de Dieu et en vertu de l'onction du Saint-Esprit, s'abaisseront très vu lontiers à cet humble exercice ; il yen aura aussi d'autres qui, par imbécillité, dédaigneront d'aile; à l'aumône. Pour instruire les uns et les autres je mange à votre table du pain que j'ai quêté afin de montrer que je n'ai point honte de cette action, mais que je l'estime très haute, très noble, et d'une dignité royale. Je veux dons que mes Frères sachent que je suis plus consolé de voir devant moi de pauvres morceaux de pain demandés pour l'amour de Dieu, que d'être à une table chargée de tant de sortes de mets. C'est ainsi que je désire que mes Frères aillent à l'aumône, louant et bénissant Dieu. »
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RÉFÉRENCES
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(1) Ego autem mendicus sum et pauper. (Psalm. xxxix, 18.)
(2) Propter vos mendicus factus est. (II Cor., vin , 9; Ter)
(3) In matris utero Maria paupertas inchoavit suum obsequium(Muai Christo. (D. Franciscus in orat. pro obtinenda pauPertate.)
(4) Eucharistix Chron. Antonii a Serpa enarrat. 21. in fig.Virg.
(5) Francisons, in orat. pro obtinenda pouperlate.
(6) Nihil enim adeo divinum habet homo, quam benefacere. Naz., orat. de Cura pauper.)
(7) Ut in tanta urbe nullum hospitium inveniret. (Glossa.)
(8) Joan., iv.
(9) Petit libere, et promittit libere; eget quasi accepturus, et promittit quasi satiaturus. (Aug. tract15 in Joan.; Chrysost., in Moral.hom.20.)
(10) Rom., vi , 19.
(11) Quod uni ex minoribus mets fecistis, mihi fecistis. (Matth.xxv,:40,45m.)
(12) Nigra sum, sed formosa . (Gant., 1, 4.)
(13) Causa humilitatis aliqui laudabiliter mendicant, quasi efficacissima medicina contra superbiam quam in se *sis vel in aliis extinguere volunt. (2. 2., q. 188, a. 5.)
(14) Pisan., lib. I Conf., fruct. 12.
(15) Magnum, mi Domine, tibi honorem exhibeo, dum majorera Dominum honoravi; ego nolo dimittere dignitatem inearn regalern ire pro eleemosyna ostiatim.
(16) Panis eleemosynee est panis sanctus quem sanctificat laus et amor Dei. (Pisan., Conf., lib. I, p. n, fr. 6 et 12.)
(17) Omnes fratres studeant sequi humilitatem Christi et paupertatem.
(18) Ite ergo confidenter et animo gaudenti pro eleemosyna cum benedictione Dei.
(19) 1 Cum frater vadit pro eleemosyna, prius debet dicere: Laudatus et benedictus sit Dominus Deus; postea debet dicere : Facite nobis eleemosynam amore Domini mei.
(20) Quamretributione justorum Evangelic veritatis magister, ore suo tam signanter expressit! (Pisan., lib. I, p. it , fru ct.u1a2m jucundum sub titulo minorum mendicare , quem |
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