| Tome 1- Partie 1- Ch- 4- C- 11à 15
Le saint ayant accepté la croix, Dieu a continué en lui l'impression
de l'Image de son fils par l'infusion des dons du Saint Ésprit.
( attention comme ce chapitre est long je vais le séparer en 3 sections a-b-c-) |
V11-Saint François offre à Dieu un holocauste parfait de pauvreté, qui honore d'abord le Verbe incarné ; c'est pour cela qu'il tient à l'offrir entre les mains de l'évêque d'Assise. Les enfants de saint François ont à honorer que de la même manière l'éternelle pauvreté de Jésus.
|
Il y a une notable différence entre les deux sacrifices que le Fils de Dieu a offerts sur la croix, l'un du sang de ses veines, l'autre de sa pauvreté. Son sang fut versé par des mains crimimelles, qui prétendaient déshonorer Dieu, mais la pauvreté fut présentée à Dieu par le pur amour: Jésus fut le prêtre de ce second sacrifice, et son Coeur en fut la victime.
Notre bienheureux saint a présenté deux sacrifices semblables. Les hommes ont concouru au premier; les mains de son père, en faisant l'immolation, sont devenues criminelles ; elles ont déshonoré Dieu ; le crime du sacrificateur s'est trouvé mêlé avec la piété de l'hostie. Mais, dans le sacrifice de la pauvreté, tout a été pur, tout a été saint ; les mains qui l'ont offert n'offensaient pas Dieu, elles l'honoraient; elles ne faisaient pas un péché, elles opéraient un acte de très éminente piété.
Ce n'est pas sans un conseil spécial du ciel que François, appelé devant les consuls d'Assise, refusa de leur répondre, et demanda son renvoi devant l'évêque. Il jugeait que le sacrifice de la pauvreté ne devait pas être offert en un lieu profane, et entre des mains séculières ; mais qu'il était de sa dignité que l'immolation s'en fît dans un lieu saint, et entre des mains sacrées.
Par une disposition toute divine, il y a lontemps que les pontifes ont le droit de recevoir les sacrifices de la pauvreté. Dans les premières ardeurs de l'Église naissante, où ce feu nouvellement descendu du ciel, mêlé avec le sang de Jésus-Christ encore tout bouillant, embrasait, le coeur des fidèles, ceux-ci ne voulaient rien retenir de la terre. Après avoir vendu toutes leurs possessions, ils en apportaient le prix aux Apôtres : à genoux, la face contre terre, ils faisaient cette offrande à leurs pieds, soit pour montrer que les richesses devaient être foulées aux pieds, soit par l'effet du respect qu'ils rendaient aux pontifes. Ces princes de l'Église jugèrent digne de la piété des fidèles que ces prémices, ces hosties et ces premières victimes de la pauvreté fussent reçues et présentées à Dieu des mêmes mains qui offrent tous les jours au Père éternelle sacrifice de son propre Fils.
L'esprit de l'Église, qui est éternel, a toujours inspiré cette piété à quelques grandes âmes. Sous l'empire de Dioclétien, une très illustre dame, nommée Domna, aussi ravissante en beauté que puissante en richesses, âgée de vingt-quatre ans, ayant lu dans les Actes des Apôtres cette pratique des premiers fidèles, fut tellement touchée, qu'elle se convertit à la Foi ; et, ayant vendu toutes ses riches possessions elle en apporta le prix aux pieds de saint Cyrille, évêque de Nicomédie. Saint Jean Chrysostome, au jour duquel j'écris ceci, voulut persuader cette même piété au peuple de Constantinople.
Dans ce sacrifice, tout est donc saint. François en est le sacrificateur déjà consacré et sanctifié par la grâce ; son coeur en est la victime très sainte, préparée par tant de prières, purifiée par tant de larmes, disposée par tant de pénitences. Quel est le feu qui la consume ? La terre ne peut pas le produire, il serait trop matériel ; la chaire ne le peut fournir, il serait trop impur. Il n'y a point en son coeur de feu étranger: ni l'ambition, il méprise les honneurs ; ni l'avarice, il quitte les richesses ; ni la concupiscence, il dédaigne les plaisirs. C'est donc à la charité de dresser le bûcher, et au Saint-Esprit d'allumer le feu ; si bien que les flammes d'un très pur amour ont brûlé cette hostie, et ont fait un holocauste parfait de pauvreté, d'abord en ses biens extérieurs , qu'il abandonne ; puis dans les droits de sa naissance, auxquels il renonce ; en son esprit, qu'il purifie de toute affection terrestre ; en son coeur, où il éteint tous les sentiments naturels pour ses proches; en ses habits, qu'il dépouille; de sorte que tout est consumé.
De toutes les actions des hommes, la plus élevée est celle qui honore Dieu par voie de sacrifice, parce que le sacrifice, étant une protestation de foi en son souverain domaine, est la plus haute marques d'honneur, et ne peut être adressé qu'à lui. Or, Jésus-Christ, mourant nu sur la croix protestait de la souveraineté de son Père, et apprenait aux hommes que tout doit être anéanti en sa présence pour l'adorer. Le sacrifice de François au contraire, se référait plus spécialement au Fils de Dieu, pour l'honorer en sa divine pauvreté la croix.
Depuis que le Fils de Dieu est né en notre terre, la piété des fidèles a un objet nouveau de ses hommages. Le Verbe, pour s'être fait homme ne perd rien de ses droits ; il doit être aussi bien l'adoré en ses abaissements qu'en ses grandeurs, ses humiliations sont aussi dignes de notre culte que ses excellences. Sa pauvreté mérite donc npshommages autant que la plénitude de sa divinité: et c'est sur la croix , au comble de ses humilitions , qu'il doit être le plus adoré.
La religion chrétienne fait de Jésus-Christ l'objet de sa contemplation ; son étude principale est de l'adorer en tous ses états, par les vertu qu'elle pratique en terre. La patience de ceux qui souffrent l'adore en ses douleurs ; la mort des martyrs l'adore en son trépas ; la virginité de vierges l'adore en sa pureté. Or, sa pauvreté est aussi divine que ses autres vertus ; elle doit avoir son sacrifice et ses hosties. Tous les saints les lui ont offerts par le mépris qu'ils ont fait des richesses ; mais , d'autant que Jésus-Christ a été non seulement pauvre, c'est-à-dire réduit à peu mais indigent, c'est-à-dire manquant de tout (1), cette divine indigence n'est pas assez dignement adorée par les hosties d'une pauvreté qui, en donnant ses biens, retient le droit de les posséder; il veut un holocauste de pauvreté qui soit tout consumé, pour adorer dignement sa divine indigence.
Le Ciel regarde François ; la Providence le destine à un si haut ministère, et, entre tous les saints, l'élit pour offrir l'holocauste de la pauvreté. Dans son sacrifice, il a dessein d'adorer crime adoration suprême Jésus pauvre, et d'honorer sa pauvreté comme divine et subsistant en personne infinie.
Puisque, selon saint Paul, tout prêtre est établie entre la terre pour recevoir les voeux et les dons des hommes, et les présenter à Dieu (2) le Pontife d'Assise se trouve présent à ce sacrifice, pour recevoir au nom de Jésus, dont il porte la dignité et exerce l'office, le premier holocauste de la pauvreté, avec les mêmes mains qui lui offrent tous les jours le très auguste sacrifice de son corps; et il le lui présente comme une hostie, en odeur de suavité.
L'action de ce jeune adorateur n'est donc point vulgaire et basse ; elle procède d'un principe divin ; c'est un acte de religion, qui adore Jésus pauvre d'un honneur suprême et d'un culte de latrie. C'est une publique protestation que la pauvreté de Jésus-Christ est maintenant la souveraine du monde, et que tout doit s'anéantir et fondre devant elle. Il va plus loin : il enseigne à l 'univers une très haute théologie, savoir à y a maintenant une pauvreté adorable d'un honneur suprême ; et il est le premier docteur qui apprend aux hommes que Dieu doit être aussi bien adoré en sa pauvreté qu'en sa suffisance et. en sa plénitude.
Quand je contemple notre jeune sacrificateur tout occupé à son sacrifice, il me semble qu'il anime ses enfants à son exemple, et il les informe de ce qu'ils doivent faire au commencement de leur conversion et en son progrès.
Premièrement, il nous instruit d'un secret très important : c'est que nous devons commencer notre conversion comme il a commencé la sienne, par un holocauste parfait de pauvreté, c'est-à-dire par la renonciation totale aux richesses, et quant l'effet, et quant à l'affection, et quant au droit, et quant à l'usage. Jésus- Christ, qui est le Dieu de François, est aussi le nôtre; l'esprit qui attire notre Père est celui qui nous appelle. Jésus-Christ étant toujours semblable à lui-même, la conduite qu'il a gardée sur le Père, il la tient sur les enfants. Si nous voulons obéir aux mouvements qu'il nous donne, nous entrerons dans les premières voies de notre conversion par un parfait et généreux abandon de tous les biens de la terre, à l'exemple de notre Père.
Qouique souverainement libre en ses dispositions, l'Esprit de Dieu observe néanmoins cette conduite uniforme sur les âmes qu'il appelle à une érninente sainteté : il éprouve si elles en sont capables, par l'expérience de la pauvreté.
Je vous jetterai dans le creuset et la fournaise de la pauvreté pour vous éprouver(3) » a-t-il dit par l'organe d'un prophète. En effet , dit saint Jérôme, la pauvreté ne fait pas moins paraître la vertu de l'homme qui en supporte les douleurs, que les richesses ne font briller celle de l'homme qui ne se laisse pas surprendre à leur faux éclat. Or, Dieu, nous appelant à une sublime perfection à la suite de notre Père, nous inspire de commencer la vie de la grâce par une très étroite pauvreté, parce qu'il nous remplira d'autant plus de soi-même, qu'il verra nos coeurs plus éloignés de l'affection des créatures.
Secondement, notre bienheureux Père nous anime à faire ce qu'il a pratiqué, et à continuer d'honorer la pauvreté de Jésus-Christ par un holocauste. Tout ce qui est en Jésus-Christ est divin, mais non pas éternel ; sa mortalité, sa passibilité, ses douleurs et ses souffrances sont divines, comme subsistant en une personne divine ; elles ne sont pas néanmoins éternelles ; elles ont cessé sur la croix. Mais sa pauvreté tient de la durée de son éternité. Ayant commencé au sein sa Mère d'être pauvre, il continue d'être pauvre d'une pauvreté très éminente à la droite de son Père, parce que le mystère incompréhensible de l'Incarnation est fondé en la privation de la personne de l'humanité créée ; il y aura donc un Homme: Dieu éternellement dans le ciel, et il sera éternellement pauvre, c'est-à-dire toujours privé, toujours dépouillé de sa personne humaine.
Or, cet état est trop divin et trop important au salut du monde pour n'être pas adoré et honoré. Les enfants du pauvre François sont appelés ce grand ministère, d'honorer par une pauvre perpétuelle la pauvreté éternelle de Jésus-Christ.
Il est vrai que plusieurs ont en partage avec nous la gloire d'honorer l'indigence de Jésus-Christ ; mais notre privilège est de l'honorer par voie d'holocauste. Tous les ordres offrent des victimes de la pauvreté ; ils donnent beaucoup en particulier, se réservant néanmoins de posséder en commun. Au contraire, nous sommes appelés à offrir des holocaustes de la pauvreté où tout est consumé. C'est notre vocation d'honorer la pauvreté de notre Maître, d'en publier les grandeurs, d'en manifester les excellences, d'en établir l'estime dans les coeurs, et d'en persuader la pratique par notre exemple.
Nous devons donc, à l'imitation de notre Père, offrir deux sortes d'holocauste de la pauvreté : l'un où concourent les mains des hommes, par exemple de nos supérieurs ; présentons-le avec les mêmes dispositions que notre Père, librement, gereusement, et avec allégresse. Le pur amour doit offrir l'autre, sans attendre les ordres de nos supérieurs ; animés de la charité, nous devons nous appauvrir, à l'extérieur par le retranchement de tout ce qui est superflu, en esprit par le dépouillement de tout désir. Jamais nous n'honorerons plus hautement Jésus indigent, que quand nous serons plus pauvres.
|
V12- Dieu, qui daigne récompenser les services des hommes, voulut prendre lui-même vis-à-vis de François la place du père qui venait de l'abandonner. Ce fut pour cela que l'évêque d'Assise reçut aussitôt le jeune saint entre ses bras, et il s'établit entre Dieu et celui-ci un échange d'amour paternel et filial. Jésus-Christ donna à François les leçons de cet amour, et François, avant d'en recueillir les fruits dans le ciel, voulut en porter la marque en revêtant les insignes de la croix, qu'il reçut des mains de l'évêque. |
L'homme entre dans le monde chargé d'une secrète mais très haute obligation d'être tout à Dieu, comme au principe de son existence. Après lui avoir donné tout ce qu'il est et tout ce qu'il peut, il n'a point le droit de lui demander une récompense ; il s'est simplement acquitté d'un devoir.
Mais Dieu, plus libéral envers nous que nous ne sommes magnifiques pour lui , sait bien relâcher de ses droits en faveur de ceux qui le servent. Jamais il ne se laisse surmonter en libéralité: pour peu qu'on lui donne, il rend beaucoup. Il la dit, il l'a promis, et il le fera ; car il est véritable en ses paroles, et puissant pour exécuter ses promesses. « Quiconque quittera sa maison, son père et ses richesses pour moi, sera récompense au centuple (4) »
Ceux qui jugent humainement de la conduite, de Dieu sur ses saints, ne peuvent voir sans piété François dépouillé de ses habits, abandonné de son père, privé de ses biens ; mais les anges regardent avec joie ce spectacle qui étonne les hommes; Dieu le contemple avec complaisance, et François porte cet état avec allégresse, parce que dans sa pauvreté il trouve un trésor de richesses immenses, et, pour un père charnel qui laisse dans Assise, il en trouve un divin dans le ciel.
Que les pensées de ce jeune homme étaient élevées lorsque, le coeur tout embrasé d'amour, regardant d'un oeil doux et sans émotion son père inhumain, il prononça ces admirables paroles: « C'est maintenant, puisque je n'ai plus de père en terre, qu'il m'est permis de dire en vérité : Notre Père qui êtes aux cieux, c'est en votre sein que je place tous mes trésors, et en votre bonté que je mets toutes mes espérances (5) » Paroles des lumières du Ciel! la chair et le sang ne les lui avaient pas suggérées; mais son Père céleste les lui révélait.
Saint Paul nous présente deux hommes, dont chacun a donné la vie à des enfants qui lui ressemblent. Le premier de ces hommes est terresse, non seulement à raison de sa chair formée de terre, mais aussi à cause du péché qui l'a rendu criminel, puis de la concupiscence et de la convoitise, inclinations toutes terrestres. Tous les enfants qui sortent de lui sont terrestres comme leur père; ils naissent le péché en l'âme, la concupiscence en la chair, et la convoitise dans le coeur.
Un second homme, Jésus-Christ, vient réparer les désordres du premier. Il est tout céleste : non pas que sa chair soit formée d'une autre matière que la nôtre, mais, en vertu de sa conception divinement opérée, la plénitude de la grâce est en son âme, la pureté en son corps, et la pauvreté en son coeur. Le dessein de ce second Adam est de changer la condition des enfants du premier Adam, et, de terrestres qu'ils étaient, les rendre tout célestes, par le baptême qui les fait enfants de Dieu, la grâce qui les sanctifie, la virginité qui les purifie, et la pauvreté volontaire qui éteint en eux la convoitise.
François, selon la nature, appartient au père terrestre; il a reçu de lui le péché, la condupiscence et la convoitise. Mais il est rendu tout céleste par le second ; au baptême, la grâce l'a justifié ; puis la virginité a fait de lui un ange, et la pauvreté, le séparant des choses de la terre élevé dans la condition des purs esprits separés de la matière : il est céleste par affection, comme les anges le sont par nature.
Cette haute désappropriation a donc opéré dari; le cur de François deux grands effets elle imprimé en lui un nouvel être, et a mis le sceau à sa consécration et à sa sainteté; car, selon Grecs, et comme l'observe saint Thomas, être, pauvre et être saint sont une même chose; chez eux le nom de saint signifie « celui qui est sana terre, séparé de la terre et de toute créature» pour être totalement approprié à Dieu.
François reçoit donc une nouvelle sainteté par la pauvreté, qui, le détachant de toute liaison avec la créature, le dédie, le consacre et l'approprie à Dieu. Le monde n'a plus maintenant de droit sur lui ; François est tout à Dieu par appropriation, et Dieu est tout à lui par tradition. « Mon Dieu, peut-il dire, « qu'y a-t-il sur la terre qui me puisse toucher? Vous êtes le Dieu de mon coeur, mon sort et mon éternel héritage (6)
François ayant été abandonné de son père charnel, et ayant accepté d'échanger ce père contre Dieu, le Père céleste est devenu son Père non seulement par la grâce de l'adoption commune à tous les chrétiens, mais en vertu de cette désappropriation,qui s'déonne à François un titre plus singulier pour crier : « Mon Père, qui
êtes aux cieux ! »
"Le Verbe incarné, saint et Fils de Dieu, a été déclaré tel dans les deux mystères où il a paru le plus pauvre. En la crèche : « Celui qui naîtra de plus » dit l'ange à la Vierge, « est saint et sera nommé Fils de Dieu ; » et en la croix : « En vérité» dit le centenier, « celui-là était Fils de Dieu. » Semblablement, François est rendu fils de Dieu en cette action où il est fait si pauvre, et Dieu y fait connaître qu'il l'admet pour tel.
Les évêques ont le pouvoir, non seulement de recevoir les offrandes, mais de concourir à la génération des enfants de Dieu selon la grâce. Cela se fait par le ministère de leur parole, ou par l'administration des sacrements. Ce n'est donc pas sans mystère que l'évêque d'Assise se trouve présent à cette désappropriation : c'est pour recevoir le jeune François au nombre des enfants de Dieu ; aussi comme tel le serre-t-il entre ses bras, et l'attire-t-il sur son sein (7) François étant ainsi devenu enfant du Très-Haut, Dieu, son Père , devait à ce fils adoptif ce que les autres pères doivent à leurs enfants : c'est- à-dire l'amour, l'instruction, la nourriture, et l'héritage de ses biens. Il va lui faire tous dons.
Et d'abord celui de son amour. La nature qui est très prévoyante, ne donne point les qualité d'enfant et de père sans imprimer un amour mutuel entre les deux, et sans les lier de ce lien naturel. La grâce en est bien plus soigneuse; praoçois n'est pas plus tôt rendu enfant de Dieu, qu'elle imprime en son coeur un amour filial très tende pour Dieu ; c'est la source de charité éminente qui a toujours brûlé en son coeur depuis cet acte désappropriation. Dieu, par un divin retour, commence dès lors à aimer François d'un amour tout nouveau, non seulement comme son fils par la grâce, mais comme celui qui l'a pris par électiet, pour son père. Ainsi, il l'aime d'un amour de préférence, rare et éminent.
Ensuite l'instruction. Le Verbe incarné a dressé en terre une école d'amour. Il y veut être le maître et il appelle les hommes à devenir ses disciples; mais il assure que tous ceux qui ne quitteront père et mère pour son amour, ne seront point reçus en ce nombre (8) François s'est montré très digne d'être admis à cette divine école ; ainsi, Dieu, qui est son Père , est devenu son maître, et, comme tel, il se charge de son instruction. Quels divins enseignements le Père céleste ne donnera-t-il pas à un fils si céleste!
En troisième lieu la nourriture. La vie des enfant doit être conforme à la condition de leur naissance. Notre bienheureux jeune homme, devenu enfant du Très-Haut , va donc vivre d'une vie divine. Or la vie de Dieu n'est pas semblable à la nôtre, qui ne subsiste que par le secours des aliments; elle est toute d'amour et de grâce, et Dieu communiquer à François cet amour et cette grâcedans un degré très éminent; car,selon la vérité éternelle, quiconque quitte tout ce qu'il possède, recevra le centuple des biens de la grâce. Enfin son héritage. Selon la doctrine de saint Paul, si nous sommes enfants de Dieu , nous sommes aussi ses héritiers, et cohéritiers de Jésus-Christ. François est donc héritier des biens de son père et cohéritier de Jésus-Christ. Or, l'héritage du Fils de Dieu, c'est la lumière qu'il tire de son Père, et la séance en un même trône. La désappropriation que fait François lui crée un droit très haut, très légitime, à l'héritage de son Père, à ses lumières pour le connaître, à son trône pour régner. Ah! François, que tu es riche en ta pauvreté ! que ton échange est heureux, et ta désappropriation abondante! Tu échanges la terre contre le ciel; tu quittes un père humain, et tu en recouvres un divin ; tu laisses un héritage que le voleur peut ravir, et le Ciel t'en prépare un éternel, où le larron ne peut atteindre.
Mais contemplons encore notre saint, jeune homme tout nu devant son évpeque. Puisque son père naturel lui a ravi ses habits, c'est à son Père divin d e le revêtir et de l'armer de sa livrée. Or, tout en régnant dans le ciel, Dieu ne laisse, d'être crucifié sur la terre, et François, fils du ciel en espérance, enfant de la croix en réalité doit porter les couleurs de son Père crucifié avait de revêtir sa gloire dans l'éternité. Un vil habit ` lui est donné par l'évêque; il le taille en forte de croix : enfant du Calvaire, il ne veut plus parait que comme un homme crucifié.
Cette admirable désappropriation de saint François parle d'elle-même aux enfants de ce bienheureux Père. Elle leur apprend combien de pauvreté les anoblit et les enrichit. Aussi François aime-t-il élever leur espérance en s'écriant:
« Voilà quelle est la grandeur de la très haute pauvreté, qui nous a rendus enfants de Dieu et rois du royaume des cieux (9)! » Paroles qui nous doivent ravir : elles nous montrent, dans la pauvreté qui nous prive des biens de la terre, un principe de fécondité puissant, d'où naissent les deux titres les plus éminents du monde, ceux d'enfants de Dieu et de rois du royaume du ciel. Ils ont été premièrement consacrés en Jésus: il est Fils de Dieu et roi de la gloire; et il lui plaît, par une magnificence d'amour, de les communiquer aux pauvres volontaires.
Nous sommes donc plus obligés à la pauvreté que nous professons, qu'aux auteurs de nos jours: ceux-ci nous ont communiqué leurs propres qualités; humaines pour le moins, parfois honteuses la pauvreté nous en donne de divines et glorieuses. Par nos pères, nous sommes criminels et enfants d'un homme mortel; par la pauvreté, nous sommes saints et enfants de Dieu. La plus haute condition où nos parents nous peuvent élever, c'est d'être rois en terre; mais, hélas ! les couronnes les plus assurées tombent ; les sceptres éclatent en pièces ; les trônes s'ébranlent, et les monarchies les plus solidement établies s'effondrent. La pauvreté nous fait rois d'un royaume où Dieu est notre couronne, l'éternité notre durée, la béatitude notre trône, et l'étendue du ciel notre empire.
Ces deux titres, d'enfants de Dieu et de rois, doivent nous inspirer deux sentiments : Le premier est un amour filial pour Dieu ; car, devenus pauvres, « nous n'avons pas reçu un esprit de servitude qui nous oblige à trembler en la présence du Très-Haut ; mais nous avons reçu l'esprit d'adoption, qui nous donne la confiance de dire à notre Souverain : Vous êtes notre Père (10). » « Oh! Dieu! mes très chers frères, » nous dit saint François , « voyez quels excès de charité : la naissance humaine nous ayant rendus serfs et roturiers, par la pauvreté nous sommes faits et nommés enfants de Dieu! »
La qualité de rois nous doit faire regarder la terre avec les mêmes sentiments que saint Paul, qui estime tout ce qui est plus éclatant dans le monde comme du fumier que l'on foule aux pieds ou comme des badineries qui amusent les enfants mais que les sages méprisent, ou comme â morceaux de pots cassés (11) « En vérité, dit un Père, « celui qui est au-dessus du monde ne plus rien estimer de la terre (12); et telle est la puissance de la pauvreté, selon saint Paul, qu'elle nous élève au-dessus du monde. Aussi l'appelle-t-il très haute, parce que , dit saint Thomas , :elle fait mépriser les richesses, et place les âmes dans une région supérieure aux biens de la terre (13)
Si elle nous rend pauvres des biens de la terre, elle nous fait riches des vertus, puisqu'elle nous donne un admirable droit et à la grâce et à gloire, par le titre d'enfants de Dieu et de rois royaume du ciel.
Nous avons donc bien sujet de chérir la pauvreté, et de l'estimer très précieuse. Ne nous plaignons pas de nous être faits pauvres : c'est un heureux commerce de quitter le temps pour l'éternité, la terre pour le ciel, et, pour quelque pet de biens que l'on abandonne, de gagner Jésus- Christ, le trésor des pauvres.
|
V13- Saint François, abandonné et maudit par son père charnel, adopte pour père le plus chétif des pauvres d'Assise, qu'il vrreleté devient sa mère; il se montre aimant et docile pour elle; elle le loge et nourrit, et lui fait part de ses biens. pes relations semblables doivent exister entre les enfants de saint François et la Pauvreté. |
Le privilège de l'adoption donne aux hommes, pour soulager l'ennui de leur stérilité, le droit de faire d'un étranger leur enfant, par la fécondité de l'esprit. On voit donc assez souvent un homme adopter un fils ; mais qu'un enfant choisisse un homme pour son père adoptif, c'est un rare exemple, et nous l'admirons en François.
Pierre Bernadone, non content de s'être dépouillé de toutes les tendresses que la nature imprime dans les coeurs des pères, ne rencontrait jamais sans le charger de malédictions ce fils qu'il aurait dû regarder avec respect comme un sujet qui était tout à Dieu. Ce saint jeune homme, sachant le respect que l'on doit à un père, et le pouvoir que la nature lui donne sur son enfant, craignit que les imprécations paternelles n'attirassent sur lui les vengeances du Ciel. Son amour pour la pauvreté lui inspira donc un dessein jusque-là sans exemple.
De tous les pauvres de la ville, ayant choisit, plus méprisé et le plus misérable, il l'adopta son père, et le prit pour lui servir de compagnon dans les rues. Il le pria de le suivre partout, de bénir autant de fois que son père le maudirait, et de le munir du signe de la croix. Lors donc père inhumain lançait contre lui des imprécations funestes, le pauvre lui souhaitait des grâces; François, d'un coeur pur tout plein d'allégresse, dans
à ce cruel père : « Croyez, mon père, que Dieu peut me donner, et m'a donné, en effet, un père, qui change vos malédictions en bénédictions, et qui me comble d'autant de grâces que vous me chargez d'injures (14). »
Par cette action si rare et si nouvelle, François, sans changer de nature, change de condition. La Pauvreté devient sa mère, et il en devient le fils. Et si toute génération se fait par voie de réception d'un être que l'on n'avait pas, l'adoption, en étant une espèce, donne un être nouveau à notre saint, et il peut être appelé fils de la très haute Pauvreté.
La filiation, en la nature, crée à l'enfant un droit à l'amour, aux soins, aux biens, au nom et aux qualités de son père et de sa mère; mais, après avoir reçu d'eux tous ces avantages, leur est très redevable de son amour et de son obéissance.
La grâce a produit le même effet en notre jeune François, Fils de Dieu , il l'aime et lui obéit; fils de la Pauvreté, il aime cette mère de trois sortes amour. Comme chrétien, il a pour elle un amour de respect, parce qu'elle a été recommendée par Jésus-Christ. comme juste, il a pour elle un amour saint, parce qu'elle a été consacrée en Jésus-Christ son chef; mais comme fils, il la chérit d'un amour de tendresse.
Après lui avoir consacré tous ces amours, il lui rend tous ses devoirs de soumission et d'obéissance. La filiation adoptive fonde sur l'enfant le même droit que la filiation naturelle : ah! combien fidèlement ce fils de la Pauvreté s'est-il acquitté envers cette pieuse mère! Jamais enfant n'a été plus docile aux ordres de la sienne, plus obéissant à ses commandements, que François n'a été soumis aux lois de la sainte Pauvreté, comme nous admirerons ailleurs.
Mais quel héritage peut être celui de la Pauvreté? Les pensées de Platon sont toutes divines, quand il nous enseigne que l'amour est né d'un père très riche et d'une mère très pauvre. Du côté de son père, il règne sur les coeurs, qui lui soumettent toute chose; mais du côté de sa mère, il est pauvre, nu, déchaux , vivant sans toit et sans , parce qu'il se dépouille librement de tout ce qu'il possède en faveur de la chose aimée.
Pour ne point mêler les pensées d'un païen avec celles des saints, et pour parler plus chrétiennement, nous pouvons dire avec vérité que le Verbe incarné, objet de l'amour du Ciel et de la terre, tire sa naissance d'un Père très riche'' d'une mère très pauvre. De la part de son père il porte des qualités éminentes et divines ; il est Fils de Dieu, héritier de ses biens; rempire le monde lui appartient. De la part de sa mère des qualités très humiliantes : il est fils de l'honne et, comme tel, très indigent ; il marche pieds nu, pauvrement vêtu; il est logé par emprunt ; il vit de mendicité. « Les renards ont leurs terriers dit-il ; « les oiseaux du ciel ont des arbres et des nids pour se retirer, et le Fils de l'homme n'a pas seulement où il puisse reposer son chef (15) »
Si Dieu est admirable en ses saints, il est tout miraculeux en notre jeune François. La Pauvreté lui donne cette divine ressemblance avec se: maître, de le rendre enfant d'un père très rick et d'une mère très pauvre. Comme Fils du TrèsHaut , il est héritier du ciel; mais comme fils la Pauvreté, il est très pauvre, et ne peut na aucun domaine sur la terre.
La nature inspire aux mères de préparer à leurs enfants des logements, de leur fournir des vêtements honnêtes, et de leur laisser quelque fond pour leur entretien et le soutien de leur vie.
François n'est pas plus tôt enfant de la Pauvreté, qu'elle est sa première hôtesse et sa nourrice, par le ministère d'un bon ecclésiastique qui le reçoit en sa maison. Mais ce saint jeune homme aspire à ce que cette mère lui serve de plus suaves délices : « Quoi! François, s'écrie-t-il, « penses-tu trouver partout un prêtre qui exerce la même charité en ton e son logement assurés, est- elle conforme aux desseins que le Ciel t'a inspirés? Si tu es pauvre, vis en pauvre ; prends l'écuelle à la main ; va de porte en porte chercher ton pain, pour l'amour de Celui qui, né pauvre, a vécu très pauvre, est mort nu et pauvre en la croix (16). » Dès le lendemain, il entre en la celle l'écuelle à la main ; il demande l'aumône aux portes. Ce qu'il reçoit, il le met pêle-mêle dans cette écuelle. S'étant assis, et ayant mis devant soi ce qu'il avait reçu à la vue de tout le monde, il se dispose à manger. Que la grâce est admirable des coeurs où elle vit, et qu'elle est puissante sur ceux où elle exerce son empire!
Quand l'amour eut abaissé le Fils de Dieu jusqu'à se faire homme et vouloir vivre en pauvre, la divine Providence ordonna que la pureté et la pauvreté seraient ses nourrices. Jésus-Christ étant aussi pur que pauvre, il lui plut que la mère qui le devait nourrir eût autant de pureté lue de pauvreté : la virginité prépara donc au sein de Marie un aliment virginal pour le chas agneau qui ne vit que de lis; la Pauvreté présenta , et celui qui nourrit avec aboli: toutes les créatures, vécut en mendiant son lait.
La grâce a produit quelque chose de semblabe en François, qu'elle avait orné de sainteté autant que de pauvreté. Les mains des hommes éta trop impures pour lui fournir un aliment ; la piété en la personne des fidèles, le lui prépara, et la Pauvreté le lui présenta.
La divine Providence, admirablement suave pour les enfants des hommes, quoique criminels, veut qu'ils soient nourris du sang de leur mère. S'il leur était présenté dans sa couleur, ils t'auraient de l'horreur : pour s'accommoder à leur faiblesse, la nature le transforme au sein des mères par la chaleur du coeur, et lui imprime une saveur si agréable, que de tous les aliments est le plus délicieux.
La Providence se montre bien plus divinemet suave envers notre saint. Étant un pur homme et passible de toutes les sensations humaine, quand il voulut tremper le premier morceau de pain dans cette écuelle, le mélange de tout sorte de viandes lui fit bondir le coeur et retirt la main. Mais l'amour de la pauvreté, ranimer son courage, vainquit les répugnances naturelle, se reprenant, il porta généreusement la main à l'écuelle, et, mangeant ce qu'elle contenait ressentit une telle suavité, qu'il croyait n' avoir jamais fait repas plus agréable.
On voit en cette circonstance le combat de laet le triomphe de la Pauvreté ; celle-ci, s'étant chargée de la vie et de la nourriture de François, vient à son secours, et, pieuse mère, d'un aliment désagréable lui compose un lait si doux que François s'attache au sein de la Pauvreté et le boit avec délices.
Ravi de cette suavité inopinée, son coeur tressaille de joie; il sent que son corps débile reprend ses forces ; il rend grâces à ce divin Père qui sait si bien assaisonner les choses amères. Il retourne an bon prêtre qui l'avait accueilli, le prie de ne plus se mettre en peine de sa nourriture : « Ah ! » dit ce saint jeune homme, « j'ai fait rencontre d'un admirable économe, qui prend soin de ma vie. Tout ce qu'il me présente est si bien assaisonné, que les plus délicates viandes ne sont pas plus les agréables. (17)
Puisque disciples du pauvre François ont ce commun bonheur, avec lui, d'être enfants de la sainte Pauvreté, ils ont à rendre à leur mère les mêmes devoirs, et peuvent espérer d'elle les mimes avantages. Et d'abord, nous lui devons la tendresse que les enfants ont pour leur mère. Les mondains regardent la Pauvreté d'un oeil dédaigneux ; nous la devons regarder avec complaisance. Si elle vient à eux, ils s'attristent ; si elle vient à nous, nous en devons tressaillir de joie. L'amour cordial de la Pauvreté est le véritable caractère qui nous distingue; nous avons le même avantage que saint François à ce que les hommes nous estiment misérables quand nous sommes pauvres, et qu'ils nous chargent de mépris quand nous paraissons à leurs portes. La Pauvreté attirera sur nous les bénédictions du Ciel; elle convertira leurs rebuts en autant de grâces célestes.
Après nous être acquittés envers cette pieuse mère des devoirs d'enfants, nous avons droit : ses biens, et nous pouvons espérer d'elle de grandes richesses. Elle se charge de notre conduite, mais à sa façon : pour fortune, elle nous laisse l'indigence; pour logement, la piété ds fidèles ; pour fonds, la mendicité ; et pour provisions, la Providence divine.
C'est une louange digne de l'amour que François a pour la Pauvreté, d'appeler la mendicité la table de Notre-Seigneur (18), parce que ce souverain l'a consacrée par son exemple, y ayant mangé lui-même. A cette table les riches ne sont point reçus, et les monarques de la terre ne sont point, admis ; seuls les pauvres y ont droit. Ils se doivent estimer plus heureux d'y être assis qu'à celle des rois, puisqu'ils sont en la compagnie de Jésus. Les mets que l'on y sert leur doivent sembler plus savoureux que ceux des plus magnifiques festins, où la main des hommes les prépare, l'appétit déréglé de la bouche les assaisonne, et la vanité les expose. Ici, la Providence divine inspire aux fidèles la pensée de nous les donne, leur piété les prépare; la charité les élargir, leur piété les prépare; la charité les donne, et la Pauvreté les assaisonne. Ne craignns point,
comme Mineurs, de nous mettre sous la tutelle d'une si bonne mère ; elle veut encore être notre nourrice : ayons une confiance filiale en ses soins , et disons , dans les mêmes sentiments que notre Père, qu'en la Pauvreté nous avons trouvé un admirable maître d'hôtel, qui sait bien assaisonner les viandes, nous nourrir des délices de la maison de Notre-Seigneur, et étancher notre soif des torrents de ses divines voluptés.
|
V14-Le Verbe incarné, pontife et hostie, offre à son Père, en faveur des hommes, le sacrifice de la pénitence, dont témoignent ses larmes en la crèche de Bethléem. |
Le péché est un néant, un défaut, une privation de rectitude, qui renferme en sa malice une injure infinie à la Majesté divine, dont il ravit la gloire. Dieu offensé «veut être satisfait ; l'homme, qui est le criminel, n'a ni le pouvoir ni le mérite de le satisfaire ; le Verbe éternel a la dignité pour le pouvoir, et assez de bonté pour le vouloir entreprendre.
Selon la doctrine de saint Paul, le péché ne remet point sans effusion de sang (19) Le sang se tire des victimes ; les victimes s'offrent dans les sacrifices, et les sacrifices sont présentés à rien par les mains des prêtres.
Jésus-Christ s'étant chargé d'un si important ministère, il a réuni en soi toutes ces qualités. Il est établi par son Père prêtre de la loi nouvelle, sa consécration est faite au sein de sa Mère comme dans un temple. Un Père appelle ce sein une divine sacristie , où le Fils de Dieu, Jésus, prenant sa chair, s'est revêtu de ses habits pontificaux. Cet état de Pontife ayant un trait essentiel aux sacrifices, et les sacrifices demandant des victimes, Jésus-Christ a dessein d'offrir deux sacrifices sanglants, l'un matinal en sa naissance, l'autre vespertinal en sa mort. Le premier, du sang de ses yeux : son coeur en sera la victime; le second, du sang de ses veines : sa chair en doit être l'hostie. Le Calvaire est le temple, et la croix est l'autel du dernier sacrifice; l'étable est le temple; et la crèche est l'autel du premier.
Le Fils de Dieu n'est donc pas plus tôt né, qu'il entre dans le monde par un solennel sacrifice, comme nous le décrit saint Paul (20), et c'est le premier sacrifice de la pénitence. Jésus offre en son petit corps nouvellement formé autant d'hosties que le péché a commis d'entreprises contre Dieu. Car je vois en ce divin sauveur des hommes une profonde humilité qui l'abaisse devant son Père autant que la superbe avait élevé Adam ; je vois sa pauvreté, qui satisfait pour la convoitise d'Adam ; je vois la mortification de sa petite bouche, qui manqua de lait et trouva le sein de sa Mère stérile la première fois qu'il s'y appliqua, dit saint Bonaventure, afin de réparer les désordres de l'appétit d'Adam et d'Ève ; je vois qui coulaient de ses petits yeux, satisfaisant larmes pour les dérèglements de ceux que séduisit la beauté du fruit défendu.
Jésus, entrant dans le monde, regarde son Père comme le juge du péché; il se présente de lui comme le Souverain Prêtre qui le doit réconcilier avec les hommes. Son office étant de gémir et compatir pour les pécheurs, selon saint Paul, il est rempli de l'esprit de crainte (21), non pas comme s'il craignait d'être séparé de son Père, ou d'offenser sa bonté; mais, Pontife de la pénitence, il rend à son Père, au nom de tous les pécheurs, la révérence et le respect que leur insolence lui a refusés ; il porte en son coeur la tristesse que leurs péchés méritent; et cette crainte est fondée sur un éminent amour pour son Père, qu'il honore, et pour les hommes, dont il veut le salut.
La crèche est donc le premier autel de la pénitence; Jésus y est le prêtre et l'hostie. « C'est lui, » dit saint Paul, « qui, des jours de sa chair offrant à son Père des prières et des supplication; accompagnées de gémissements et de larmes a mérité d'être exaucé en vue des profonds respects qu'il a rendus à sa Majesté suprême (22). »
Or, c'est le jour de sa naissance qui est le premier des jours de sa chair, c'est-à-dire de sa montalité ; et comme sa charité a toujours pressé sa miséricorde de nous réconcilier avec son Père aussitôt qu'il en a eu la capacité il a commencéle sacrifice des larmes et du coeur contrit.
Oh! que ce spectacle était plein d'amour! Un enfant nouvellement né gémissant et priant, la larme à l'oeil, les soupirs en la bouche, la contrition au coeur, offrant le sacrifice de la pénitence! L'amour en était le feu ; l'enfant était le prêtre, son coeur la victime; et si vous demandez où est le sang de l'hostie, voyez ses larmes: c'est le sang de son coeur ; la charité y a fait la plaie; les yeux sont les canaux qui le versent. C'est un coeur qui fond et s'écoule, s'offrant en sacrifice à son Père.
|
V15- Les grâces de la justification découlent sur nous des mystères de la Crèche et de la Croix, et impriment en nous l'esprit de pénitence. Saint François est appelé à reproduire vivement l'image de ces deux sacrifices, et d'abord celle du premier. Pour le rendre pénitent, le Saint-Esprit lui élargit le don de crainte. La pénitence le rend méprisable aux yeux des hommes; il lui associe la Pauvreté et la mortification, puis les gémissements et les larmes, qui rendent son sacrifice plus semblable à celui de Jésus en la crèche. |
Dieu, se réconciliant le monde, subsiste en son Verbe incarné ; tous les mystères de cette Incarnation se reproduisent et deviennent sensibles en nous par leurs effets. La naissance de Jésus, mystère de vie, nous fait naître à Dieu et vivre à la grâce; sa passion, mystère de mort, nous fait mourir au péché. Ces deux mystères, aurore et fin de sa vie mortelle , ont été commencés et consommés clans la pénitence : le Fils de Dieu est entré dans le monde et il en est sorti la larme à l'oeil; il est né et il est mort dans les souffrances. Toutes les grâces qui font notre justice sont réunies en ces deux mystères, qui, en nous communiquant leurs effets, impriment également en nos âmes l'esprit de la pénitence. La grâce de la naissance de Jésus-Christ, en nous faisant vivre pour Dieu, nous porte à commencer notre conversion par la pénitence; la grâce de sa mort porte à mourir dans la pénitence; et il n'y a de saint dont la vie et la mort n'aient eu caractère l'exercice de la pénitence.
Les deux sacrements qui font le commencera et la fin de notre vie spirituelle, sont inséperable de la pénitence, et ne se confèrent que dans esprit. Le Baptême, où nous renaissons avec Jésus-Christ, est une imitation de sa naissance, et toutefois il nous ensevelit avec lui en sa mort, dit saint Paul, c'est-à-dire, nous oblige à souffrir avec lui. La Pénitence, qui est un second baptême, est de nécessité de salut.
Ainsi, nous n'entrons dans le christianisme, nous ne sommes incorporés à notre Chef et reçu, au nombre de ses enfants, que par la pénitence: toute la vie d'un chrétien doit être une perpétuel imitation de la pénitence du Sauveur.
Or, Jésus-Christ a choisi François par une élection spéciale pour exprimer en lui et faire voir au monde l'image de ses deux sacrifices; et deux mystères de sa naissance et de sa mort impriment singulièrement en sa chair et en son coeur leur état, leur esprit et leur grâce.
Sur la fin de sa vie, François doit être une copie tirée sur ce grand original du Calvaire: portera ses plaies, et sera consommé dans sa pénitence. En attendant cette dernière consommation, le Fils de Dieu veut que le mystère de sa naissance fasse son impression en son serviteur et il lui plaît que François devienne non seulement l'image de sa pauvreté, mais encore celle de ses larmes et du premier sacrifice de son coeur contrit.
Cette faveur touche le coeur de François à tel point, qu'il la publie au ciel et à la terre. Il veut de ce bienfait ne s'efface jamais; que la mémoire il exprime ses sentiments sur la fin de sa vie ; il en rend des actions de grâces immortelles : Ah ! » dit-il, « que Notre-Seigneur soit loué et éternellement remercié ! il m'a fait cette grâce, à moi Frère François, de commencer ainsi à faire pénitence (23)! » Par ces paroles, notre saint nous découvre les secrètes dispositions de son coeur en sa première conversion; il dit avoir commencé d'aller à Dieu par l'étroite voie de la pénitence.
En effet, pour préparer son coeur à la grâce, Dieu remplit son âme du don de crainte : non pas de la crainte servile qui ne regarde que le châtiment, mais de la crainte chaste et filiale qui considère l'offense comme injurieuse à Dieu, et porte l'âme à détruire le péché par une sérieuse pénitence. Dès lors, tout ce qui se passa en notre saint jeune homme émana de la grâce; les mystères du Fils de Dieu, étant les principes qui le sanctifiaient, furent aussi les exemplaires de ses actions. Sa première conversion rappelle la pénitence du Fils de Dieu en sa crèche comme l'original qu'il prétendait reproduire. Or, l'ordre que l'amour du Fils de Dieu a toujours tenu en l'économie de notre salut, a consisté à satisfaire Père par des moyens contraires à ceux qui l'avaient offensé. L'homme était devenu criminel par société de la créature, par la superbe, la convoitise, le dérèglement de la bouche, l'immortication des yeux. Jésus-Christ, pour satisfaire an péché , entra dans la vie par la retraite de la crèche, l'humiliation, la pauvreté, la mortification et les larmes, comme nous l'avons admiré. François, fils d'Adam et héritier des désordres de son père, s'était détourné de Dieu par la compagnie des créatures ; par la superbe il s'était rendu le chef de la jeunesse d'Assise; par la convoitise, s'était appliqué au négoce; par l'immortification des sens , il avait vécu dans les divertissements du monde. Mais Jésus lui imprima son esprit, ses dispositions et sa grâce, et François regarda Jésus comme son exemplaire, marcha sur ses pas, imita son premier sacrifice de pénitent. C'est- à-dire, il entra dans les premières voies de sa conversion, en s'éloignant de la créature autant qu'il l'avait autrefois désirée ; il rechercha les retraites, les déserts, les solitudes, comme très propres aux larmes et aux gémissements du coeur.
Nous n'avons que deux moyens d'aller à Dieu, l'innocence ou la pénitence. Nous sommes déchus de la première en Adam : il a eu assez de malice pour nous perdre, et n'a pas pu nous sauver Jésus-Christ nous est venu apporter le seul et unique remède, la pénitence. Quand la nature saine, on pouvait conserver l'innocence en usant des biens extérieurs du monde ; mais, depuis la corruption de la nature, il faut nous séparer de nous-même et de toute créature pour la retrouver en Jésus-Christ : la pénitence, qui est une grâce de privation, nous la fait mériter, etvoilà la véritable raison pour laquelle tous les Saints sont allés à Dieu par l'éloignement des créatures et l'union de Jésus-Christ, en la grâce duquel, dit saint Paul, nous sommes rendus agréables aux yeux du Père, et avons accès auprès de lui(24).
Ainsi, la grâce qui a procuré la conversion de François l'a attiré, loin de lui-même et de toute reusement compris en Jésus-Christ, comme saint Paul (25) admis en sa société , favorisé de sa conversation, honoré de sa présence.
La pénitence a pour but non seulement de satisfaire la justice divine, mais de détruire en l'homme l'orgueil, première origine du péché. Elle est donc inséparable de l'humiliation, qui abaisse le coeur devant Dieu. Or, la conversion de François étant très parfaite, il s'abaisse devant Dieu, son Juge, en des sentiments si humbles, qu'il s'estime le plus grand de tous les pécheurs. En même temps, aux yeux des hommes, toute son étude est de se rendre si vil et si méprisable, ceux qui l'ont autrefois choisi pour le chef de leurs divertissements, font maintenant donc l'objet de leur mépris. Entrant dans Assise li chantait les louanges divines le long des rues, sur les places publiques ; il demandait l'aumônes, pour réparer l'église Saint-Damien. « Quieonoti, me donnera une pierre, » disait-il, « aura une grande récompense; qui deux, en recevra deux. Plusieurs taxaient ses actions de folie; d'autres le chargeaient d'injures. Il se souvenait alors que son maître avait été estimé insensé : «Mon Dieu , » lui disait-il, vous savez ma folie et pourquoi je me rends comme un fou devant les yeux des hommes : c'est pour votre amour que je veux paraître avoir perdu le sens. Je suis fait comme un prodige à plusieurs; mais, ô mon Seigneur, vous êtes ma force. » Ainsi, la grâce de la pénitence détruisait au coeur de François les sources et l'origine du péché, la vanité et la superbe.
L'humble pénitence de notre saint a toujours été associée à deux autres vertus, la pauvreté et la mortification, ses soeurs inséparables ; elles continuaient de détruire en lui deux autres malheureux principes du péché, la cupidité des biens, et la concupiscence des plaisirs sensibles. Il a été aussi pauvre que mortifié, et il n'y a point eu de sens en lui dont il n'ait fait un autel de la pénitence, pour offrir à Dieu le sacrifice d'un Coeur contrit.
Enfin, sa pénitence s'est achevée par les gémisements du coeur, et a été consommée dans les larmes. Elles lui étaient si familières, qu'elles lui servaient de nourriture le jour et la nuit ; (26) et si dans les sacrifices il se fait toujours une effusion de sang, les larmes, qui ont leur source dans le coeur, ont été tirées du sien par la douleur qui avait brisé et par l'amour qui le fondait. La chaleur de la charité leur donnait une teinte qui les disait paraître toutes sanglantes; ainsi a-t-il été une nuage expresse du sacrifice cordial du Fils de Dieu : l'amour qui avait tiré le sang du coeur de Jésus-Christ par ses larmes, a blessé le coeur de François.
|
RÉFÉRENCES |
(1) Propter vos egenus factus est. (II Cor., vin, 9.)
(2) Ornais pontifes... constituitur... ut offerat dopa. ( Hebr., v,1)
(3) Elegi te in camino paupertatis. (Isa., xr.vur, 10.) Id est probavi, ut ex Hier.
(4) Qui reliquerit domum, vel patrem aut matrem, centilplurn accipiet. (Matth., xix, 29.)
(5) Usque nunc te vocavi patrem in terris; amodo ante ecurus dicere possum: Pater poster qui es in ccelis, apud quern omnem thesaurum reposui, et omnem spei fiduciam collocavi. (Vading, Appar., cap. xxviu.)
(6) A te quid volui super terram, Deus tordis mei, parmea in ternum? (Psalm. Lxxii, 25.)
(7) Vading, Appar., cap. xxx.
(8) Matth., xix, 29.
(9) Chap. vi de la Règle du premier Ordre.
(10) Non enim accepistis spiritum servitutis iterum in timore, e(1 accepistis spiritum adoptionis filiorum , in quo clama ans : Abba , Pater. ( Rom. , vus , 15.)
(11) Propter eminentem scientiam Domini Jesu arbitrer or nia ut stercora. (Secundum aliquos , ut quisquilia ruder Philip., in, 8.)
(12) Nihil potest petere de mundo, qui major est mundo.
(13) Duo faciunt paupertatem, altissima elevatio super d. Lias, et contemptus earum. (D. Thom., in Paul.)
(14) Dum ergo pater mala imprecaretur, pauper vero bon: deprecaretur, Franciscus ad patrem dicebat : Credo, pater. quod Deus potest mihi dare et dedit patrem benedietiones Pr maledictionibus. largientem. (Vading , Appar., cap. eall Pisan., Conf., y.)
(15) Filius hominis non habet ubi caput reclinet. (Luc.,)
(16) Modo ergo, sicut pauperem decet, vade, et in manu porta adunare non erubescas. ( Vading, Appar., cap. xxxii; raopasideeomn,ro.svtii.a emendicata pro aurore Dei cibaria in e)tim
(17) Ad sacerdotem reversus eum rogavit ut de suo victu oihit nmamplius curaret, dicens optimum se jam invenisse cecobornum, egregiumqueciborum conditorem. (Vading, Appar., 32.)
(18) Chap. y de la Règle du premier Ordre.
(19) Sine sanguinis effusione non fit remissio. (Hebr., ix, 2.'2,
(20) Ingrediens mundum dixit : Hostiam et oblationem noluisti. (Hebr., x, 5.)
(21) Replebit ilium spiritu timoris Domini. (Isa., xi, 3.)
(22) Qui in diebus carnis suas preces supplicationesque cul clamore valido et laçrymis offerens. (Hebr., y, 7.)
(23) Dominus dedit mhi fratri FGrancsicao, ita incipere facere poennitentiam(RTest.S.Francisci)
(24) Per quem et habemus accessum per fidem in gratiam Istam in qua stamus , et gloriamur in spe glori filiorum Dei. ( Rom. , V, 2.)
(25) Comprehensus sum a Christo Jesu. (Philip., Hi, 12.)
(26) Fuerunt mihi lacrym me panes die ac nocte. (Psalm. lu, 4.)
|
|