La mort, comme une hyène, rôde dans la plaine livide.
Une lune sinistre ricane, dans les nuages de suie qui roulent l'un sur l'autre, salit son disque sous leur ténébreux baiser, puis sort pour promener sur la terre décharnée une hideuse caresse. Son rayon pâle s'attarde sur la lèpre du sol moucheté de cadavres, lèche la pourriture des visages sans yeux, puis rentre dans ses langes noirs.
Voici six mois que, de cette même place, je regarde ce paysage gangrené.
Toutes les trente secondes, un sifflement strident : un éclair sanglant déchire la nuit, un rugissement éclate, sauvage, forcené, qui secoue les ruines du poste, puis une averse d'acier balaye l'air haletant.
Après chaque explosion, des jurons montent de la tranchée, puis le silence s'abat : on attend le coup suivant.
Le vent gémit clans les moignons de poutres. Son souffle est écoeurant, d'avoir passé sur toutes ces choses pourries : comme les charognes chancreuses, les arbres sont pourrie, les herbes sont pourries, la terre est pourrie, tout... Est-ce que moi-même je ne commence pas a l'être? Est-ce que mes pieds ne sont pas pourris dans leurs souliers pleine d'eau, d'où ils ne sont plus sortis depuis des semaines? lia me font, si mal!
Le tir, lent d'abord, se précipite maintenant, en salves, puis en déluge. C'est une trépidation d'usine en plein travail où cent pilons bondissent; l'espace est plein de remous, d'étincelles, de fer, de feu, de mort. Je vocifère dans le téléphone. L'air est saturé d'une puanteur de Soufre, de vase, d'acétylène. Tac, tac... tacatacatac... rrrr... La fusillade! Les migraitkuses! Lee coups, d'abord distincts, se serrent, se couvrent, se soudent en un' unique et monstrueux retentissement, sous une voûte de plomb.
La mort galope, dans la danse des fusées; elle mord aux gorges, au hasard. Je sens son souffle chaud sur mes tempes. En bas, un commandant blasphème. Soudain des hurlements, des râles, des appels : Brancardiers! Brancardiers! L'abri d'à côté est défoncé; on en extrait des choses rouges, broyées, des mélanges de chairs sanglantes et de boue. Puis deux hommes sont évacués, l'un inerte, le figure grise plaquée de sang, l'autre retenant des deux mains ses entrailles mises el nu, avec des grogneraente de porc. Qu'elle est hideuse la mort de nos héron! L'âme rentre au lord de l'être dès qu'ils ont reçu le coup : on ne voit plus que la bête qui beugle sous l'assommoir.
Combien de temps cela dure-t-il, ce sabbat? On Pie saurait le dire : le temps s'abolit, durant ces heures surhumaines où l'on vit hors de son existence, hors du monde, où la vie est suspendue, attendant la brisure finale, l'attention idiotement rivée au grondement de la mort.
Quand l'averse ralentit, los jeoumon. se rouvres«, les nerfs se décontractent, on recommence à vivre..
Pas encore pour cette fois! constate-t-on d'abord, presque avec un regret, si grande est l'angoisse de devoir, l'heure suivante, rentrer dans l'enfer.
Le silence est retombé, fantastique, sur la terre paralysée. Seul un obus vient frapper, à intervalle régulier, autour du poste d'où je regarde, exténué, dans le vide. Je ne me couvre plus : cela m'est égal, ils peuvent me tuer... Mais ce qui me froisse, ce qui me fait mal à chaque coup, c'est ce fracas brutal, c'est cette méchanceté : de savoir qu'ile me cherchent, qu'ils veulent me supprimer! Ennemis!... Aimez-vous les uns les autres, a dit le Christ... Et moi, de mon côté, je règle sur eux la trajectoire mortelle... Bêtise! Infamie!...
Un dégoût m'envahit : une immense nausée de cette guerre ignoble, de ce sang, de cette fange, de cette putréfaction. Ces cadavres rongés, qui s'en vont par lambeaux— oh! mon Dieu, mon Dieu! ils ont des mères, dont ils étaient toute la vie, ils ont des mères qui les attendent encore, accrochées à l'espoir de la lettre en retard... et ils se décomposent dans la vase des fossés! Oh! cette guerre... je voudrais la vomir, je voudrais rejeter de moi toute cette vie de violence et d'ignominie. Qu'est-ce que je fais ici, moi? Saint François, ô mon Père! ô mon doux et brûlant poperello ! Est-ce cela que tu m'as appris? Est-ce pour faire cela que j'ai pris ton humble et angélique bure?... Est-es cela que tu m'as enseigné, ê mon Christi bien-aimé? Aimez-vous, aimez-vous... Je ne vis que pour la haine et pour la tuerie. Pourquoi donc suie-je ici? Pourquoi est-ce qua je crie dans ce téléphone mea ordres assassina? Pourquoi dois-je hen moi qui n'avais appris qu'à aimer?...
Ohl aimer, amer! Être doux, être bots, pour tous, selon ta Loi! Pouvoir de nouveau être moi-même, le coeur bercé par la candeur du cloître!...
Deus det nais suam pacem. Les moines, silencieuse procession, s'en vont à la prière; les anges les escortent, Dieu sourit dans leurs âmes. Et moi... 0 mon cloître! Mon cloître lumineux aux murs blancs, aux vitraux d'or, aux fleurs douces et pieuses! O la paix de ces regards qui se saluent en s'appelant frère! 0 ma cellule, mon sanctuaire, retraite sûre où je savais aimer, et que je partageais avec Toi, mon Seigneur... Palais mystique où, l'âme nimbée d'amour au pied du Tabernacle, je pouvais m'abreuver à l'eau vive de ton regard, m'enivrer de ta présence et trouver le ciel sur la terre... Mon Dieu! Mon Dieu! Aie pitié de moi! Vois la détresse de mon être! J'ai cru bien faire en entrant dans cette tourmente; ne me suis-je pas trompé?...
Mon doux Seigneur, rends-moi mon cloître! mon cloître pur, mon cloître saint, mon cloître fraternel! J'en aurais tant besoin pour regrouper mon âme! Ne vois-Tu pas que c'est ma vie que je redemande en vain?...
La nuit se dissout. Tout est gris dans la plaine. Mon âme pleure, elle voudrait mourir...
Or, comme l'aube incertaine commençait à laver les profondeurs du ciel, voici qu'une caresse passa, très douce, sur la fatigue de mes yeux. Dans un baiser, une voix intérieure murmura la parole de l'amour. Mon âme ferma ses paupières pour sourire...
Alors la voix divine parla ainsi en moi :
Mon bien-aimé, as-tu donc oublié que c'est pour Moi que tu luttes et pour Moi que tu souffres? N'es-tu pas, en cette guerre, soldat de la Justice et de l'Amour? — La Justice est ma fille, et l'Amour c'est moi-même. Tu le sais bien!... Sois-en bien sûr, chaque fois que sur la terre un bras se dresse contre quelque mensonge ou quelque ignominie, chaque fois qu'un coeur bondit pour venger la Beauté et défendre le trésor des choses spirituelles, c'est Moi-même qu'il défend, et c'est Moi- même qu'il venge. Aurais-tu, sans cela, repris cette épée qui m'était consacrée?... Alors, pourquoi laisser le doute envahir ta pauvre âme? Pourquoi ce trouble, cette angoisse, et cette grande détresse?
Tu demandes ton cloître... Cœur faible! Qu'es-tu ailé chercher dans son silence austère? Qu'as-tu demandé à ses grilles, sinon le Sacrifice et, par lui, rAmour?
Ne sais-tu pas que c'est de renoncement qu'est faite toute sa paix et toute sa blancheur?
Or done réjouis-toi : car voici que dans la boue, dans le sang, dans l'horreur, tu m'offres de toi-même le plus pur holocauste; voici que tout ton être se trouve sacrifié, voici que je te possède dans le martyre complet de ton désir et de ta joie. Réjouis-toi : car, sous ta lourde armure, tu me sers mieux que dans une paix facile. Réjouis-toi, et que ton coeur tressaille : car voici que tu continues la rédemption du monde, en souffrant avec moi.
0 mon aimé, nous nous ressemblerons désormais davantage!
Et maintenant que tu m'as tout donné, crois-tu que men amour te serait refusé?... Ohl non, tu le trouveras ici, dans ce cloître nouveau que te fait le sacrifice. Cernaient n'aurais-tu pas l'amour, puisque je suis Ton dere, taon bien-airrié, c'est Moi.
Ton doux palais mystique, c'est partout où je suis, c'est partout où tu m'aimes. Et nulle force humaine ne t'en peut arracher : quelles que soient les haines, lea violences, les bassesses qui entoureront ta vie, chaque fois que ton amour m'appellera d'un soupir tu me retrouveras comme un fidèle ami : et le baiser qui nous unira entourera ton âme d'une triple enceinte, et te sera plus qu'une retraite dans un ermitage.
Quand Jésus eut parlé de la sorte en mon coeur, raurore s'épanouit, limpide et toute chargée de clartés et de sourires. Les derniers nuages s'enfuirent qu'avait tissée la nuit, et de la plaine paisible un chant monta au ciel.
Et je pleurai, si grande était ma joie : car j'avais retrouvé, dans le baiser de l'Amour, mon cloître, ma paix, ma via. |