.« Nous sommes les moines de couvents nomades dont la règle est l'honneur, et notre honneur à nous, c'est de souffrir et d'être perpétuellement vainqueurs de notre souffrance. »
(H. Massis, Le Sacrifice. Extrait d'une lettre du capitaine Vigier, tombé au fort de Vaux.)
Oud-Stuyvekenskerke, février 1915.
J'ai réoccupé mon pignon. Immobile, l'esprit vide, le front collé aux briques, je regarde la léthargie de la plaine.
Temps gris, âme lourde. J'ai la tête dans un étau. N'ayant rien d'autre à faire, je souffre.
Souffrir, souffrir... C'est donc cela, la guerre? Il semble vraiment que notre mission soit de sauver le monde par la seule force de la souffrance. Combattre, ce n'est plus se battre, c'est porter le cilice ; c'est raidir son âme contre son corps, se forcer à vouloir, dans la fatigue, le dénuement, la détresse de la chair.
Ah ! plus tard, quand on nous demandera ce qu'a été cette guerre, nous dirons : elle a été le combat que mène le moine au fond de sa trappe ; elle a été la guerre du sacrifice, la campagne du renoncement, la lutte entre deux douleurs et deux abnégations : et celui-là a vaincu qui a le plus longtemps su souffrir.
...Je souffre, dans tout mon corps secoué de frissons, dans toute son âme saturée de rancur. Oh ! cette fièvre qui me rouge, qui terrasse mon énergie ! Je sens une telle lassitude, une telle pesanteur, un tel affaissement ! Il me semble que je touche aux dernières ressources de mes forces... Mon Dieu, aide-moi ! ne me laisse pas faiblir : ai quelqu'un doit être fort dans cette pénitence, n'est-ce pas moi, ô mon Amour crucifié, qui ai appris de Toi l'art divin de souffrir?
Mon regard erre sur la lande décomposée où l'eau suinte et où plus rien ne bouge. Je considère les cadavres gris dont les faces corrodées baisent la vase ou regardent le ciel par les trous de leurs yeux, heureux de ne plus sentir, eux, de ne plus penser, de ne plus savoir, heureux d'avoir fini de souffrir. Et je m'amuse, distrait, à dénombrer les pitoyables épaves, comme un malade qui, dans son lit, longuement, compte les franges du rideau.
Mais peu à peu mes yeux se brouillent, le vertige fait danser les campagnes devant moi, mes oreilles tintent comme des cloches... Et soudain, dans un bourdonnement, c'est le noir. Je chavire, j'oscille dans le vide, comme dans une immense bascule ; des trains frôlent mes tempes, en vacarme, dans la nuit opaque...
J'ouvre les yeux. Mon front est couvert de sueur, je gis brisé dans les décombres.
Je descends, titubant, encore étourdi par la syncope, et je me jette sur mon fumier.
Je suis à bout, cette fois... Voici trois mois que je soumets ma pauvre carcasse à un régime inhumain : elle grince comme une bécane usée, elle refuse ; je ne me sens plus la force de continuer davantage. Vais-je donc devoir abandonner?... Mon Dieu, viens à mon secour. N'est-ce pas pour ton amour que je lutte et que je souffre ici?
Lieutenant, le général vous demande au téléphone.
Je chancelle jusqu'à l'appareil.
Lekeux, dit le général, la débandade de l'autre jour a été une leçon : il y a de la fatigue dans la troupe. Je compte sur vous pour tenir le poste coûte que coûte : la grand'garde ne peut être lâchée à aucun prix.
Je reçois cela comme un coup de massue. Et je dois faire un violent effort pour prononcer :
Bien, mon général.
Ceci, bien entendu, si vous êtes toujours disposé à demeurer là-bas : vous êtes libre... Pas trop fatigué?
Mais non, mais non...
Et le ravitaillement?
Oh I on tire son plan, mon général.
Allons, c'est bien, bonne chance !
La tête dans les mains, je songe à ce que je viens d'accepter : la mort sur place... Me faire remplacer? Par qui? Il faut ici quelqu'un de permanent, qui connaisse tous les recoins, les secrets de l'endroit, les habitudes des Boches. Allons, ça va : le « frère âne » donnera bien encore à l'occasion un coup de collier.
Je prends de la quinine et me recouche. Mais c'est curieux, cette odeur de charogne qui s'obstine à sortir de la paille. Elle augmente tous les jours, c'est devenu maintenant une insupportable infection. Je me décide à perquisitionner. Après avoir gratté dans la paille en tous sens, comme un fox qui renifle un rat, je finis par découvrir que cela s'exhale d'un trou du plancher sous ma tête. Je vais voir en dessous : un local bas jonché de détritus, empesté comme un charnier. Aux fouilles!
A mesure qu'on déblaie, la puanteur se précise, foisonne, explose. Enfin on met à nu, hideuse, infâme, grouillante, la charogne d'un grand bouc.
J'ai dormi dessus pendant trois semaines
II
Bombardement : de gros noirs aux lourdes explosions de fureur. Le pauvre hameau s'est recroquevillé sous l'orage fumant ; les hommes sont rentrés sous terre, et les obus pilonnent bêtement des débris de débris. A chaque coup, le sol a un frisson et gémit, et l'air soupire d'un long soupir métallique. Sustine et abstine : on tient...
Des hurlements s'élèvent : la tranchée est atteinte. J'y vais voir. Un homme sans main, assis, les pieds dans l'eau, devant un abri, regarde fixement dans le vide d'un regard désespéré, le front plissé comme une reinette, et tandis que le sang s'égoutte du moignon de son bras, ses lèvres ne cessent de remuer, comme s'il marmonnait un chapelet. Un autre est couché, le ventre troué, la figure blême tirée comme celle d'un mort, sans s'arrêter de pousser des « hein... » lamentables, avec une voix d'enfant malade. Le brancardier travaille à un troisième. Ils seront évacués ce soir, s'ils vivent encore. Misère, misère... Que c'est donc stupide, la guerre !
Le tir fini, on mange, pour tuer le temps.
Au fond du bouge, où il fait noir le jour comme l a nuit, Cornez souffle sur un feu revêche. La fumée, opaque et suffocante, règne en maîtresse dans les zones supérieures : là c'est l'asphyxie à bref délai. Sur le sol, c'est la boue gluante. Nous vivons dans la couche intermédiaire, dont l'épaisseur varie entre un mètre et cinquante centimètres et où nos corps se meuvent comme trois gros batraciens.
Accroupis, larmoyants, nous grignotons sans conviction nos patates noires. Cornez, de ses mains immondes, de ces mêmes mains qui hier ont tripoté dans le bouc, les extrait de la cendre où elles pètent. Nos provisions de conserves sont épuisées de nouveau nous « vivons sur le pays ».
Elles sont pourries, tes patates, dit Liénart.
Tu saurais en trouver d'autres, peut-être, pékin? .
Silence. Nous tirons de sales gueules.
Je crève de soif, gémit Cornez, la gorge étranglée dans sa patate.
Va prendre un demi.
T'as p't-être pas soif, toi, andouille?
Que veux-tu y faire, mon vieux?
C'que j'veux y faire?... Attends un peu.
Cornez disparaît. On l'entend qui gratte dans les décombres. Après dix minutes de sport, il réintègre, portant triomphalement une crapuleuse bouilloire qu'il dépose sur le feu.
Qu'est-ce qu'il y a là dedans?
Du jus de cadavre, tiens... C'est tout de même de l'eau, hein? On va faire bouillir ça : ça tue les microbes, parait : alors on pourra boire.
Nous regardons dans le récipient : l'eau puante est couverte d'une couche grasse aux reflets inquiétants.
Tu ne penses pas tout de même, dit Liénart, que je vais boire de cette cochonnerie-là?
A ton goût... Moi, je m'en fous : j'dois boire, j'peux plus rester sans boire.
L'eau bout, dégageant une vapeur d'une odeur écoeurante. Quand elle est bien cuite, Corner verse dans un quart le produit de sa cuisine Unt infection. C'est un bouillon brunâtre, malodorant, où tournoient pêle-mêle des algues répugnantes et des corpuscules noirs. Cornez renifle, hésite, puis jette le quart par terre.
M... ! Sais tout de même pas boire c`bazar-là.
Il s'accroupit, désespéré, le nez entre les genoux.
On va crever ici, geint-il.
J'ai une idée. A mon tour je sore ; je trouve un bout de tuyau coudé que j'ajuste au nez de la bouilloire : on renouvelle l'eau et l'ébullition recommence.
La cornue fonctionne : bientôt les gouttes perlent au bout du tuyau ; on les recueille dans un quart, et, au bout d'une demi-heure, nous avons chacun une gorgée d'un liquide qui ressemble à cette chose bienheureuse : de l'eau.
Dans l'après-midi, nouveau bombardement. On contrebat, je règle les tirs.
Puis le temps se gâte. Une pluie fine se met à tomber. Bientôt tout est mouillé, fondu, noyée le ciel aqueux, brouillé de nuages, coule sur nous d'une pièce. La boue, délayée, devient fluide : derrière moi, l'inondation se perd dans le gris ; des embruns venus de la mer glissent à sa surface, fondent leurs eaux dans la sienne : ciel et terre se mélangent, se confondent en une immensité liquide.
Plus rien à voir. Je rentre dans la tanière. Là aussi, l'envahissement de l'eau commence. Toc, toc, toc... Goutte à goutte, la pluie filtre par une fente du plafond : on dispose une gamelle pour la recueillir. Une deuxième commence à sourdre : nouvelle gamelle... Dix autres se mettent de la partie tout ce qu'on trouve de récipients est mobilisé ; le sol en est couvert: on déplace les paillasses. Peine perdue. Bientôt c'est un déluge : vingt ruisseaux jaillissent sur nous. Parmi ces sacrées gouttes, c'est à qui aura le son le plus cristallin et la cadence la plus délurée : tic, tic, toc, ticlietacpictoctoc... Tu-u-u-ti... fait soudain celle du milieu, qui a trouvé moyen de faire un filet continu.
Alors on se résigne. On a les pieds dans une mare, de l'eau plein les vêtements, qui dégouline dans le cou, de l'eau plein les paillasses. Le feu, noyé, crache une âcre fumée. On pleure, on suffoque, on grelotte... Un seul parti reste à prendre : c'est de mettre sa capote et de laisser pleuvoir et de fermer les yeux, pour songer, au joyeux concert des gouttelettes, combien la vie est belle quand on peut souffrir pour le bien.
Eh bien ! Cornez, tu en as assez, de l'eau, ce coup-ci!
On va crever, soupire Cornez.
La nuit s'est faite sur nos misères. Toujours T'eau, toujours la fumée, toujours le noir dans notre antre...
Reverrons-nous jamais les cieux heureux de la paix?
Nous nous taisons ensemble, assis chacun sur une brique, autour du feu qui craque et suinte, plein d'eau. La figure de Cornez a définitivement passé au noir : avec ses lèvres bouffies, il a un air de Zoulou. Celle de Liénart est zébrée de rides, avec des yeux larmoyants, cernés de rouge. On regarde ses pieds, sans un mot ; on tient...
Au dehors, des coups de feu, prolongés par des chch... qui glissent longuement dans les ténèbres mouillées et vont mourir au loin.
Il fait un noir de suie. Je viens de faire une ronde aux postes des sentinelles. J'ai cru n'en jamais revenir, noyé dans la nuit et dans l'eau, englouti dans les trappes du sol déliquescent, happé par les pièges invisibles des barbelés. Comment défendre un lieu pareil?
L'oreille tendue à tous les bruits, j'essaye de me sécher. A chaque détonation, j'ai un serrement de coeur : à tout moment, l'ennemi peut être là, à quelques mètres, chez nous, pour la ruée... Nous attendons, prêts à recevoir l'attaque, les nerfs contractés par une angoisse.
J'ai le corps en détresse. Tous les jours maintenant j'ai des syncopes. La fièvre me brûle, je tousse. Les jambes flasques, rongées de rhumatismes, j'ai peine à me tenir debout. Combien de temps irai-je encore? Saurai-je lutter indéfiniment contre cette mort de tous les instants? Il arrive un moment, pourtant, où l'on ne peut plus... Ma tete tourne, il me semble que mon énergie s'en va, que mon courage va défaillir... Mon Dieu!
Alors je prends le petit livre écorné que je porte aur mon coeur comme un talisman spirituel, ce livre plus qu'humain qui s'appelle l'Imitation de Jésus-Christ, où toute question trouve une réponse, où toute langueur trouve un remède. J'ouvre au hasard, je lis : « Toute la vie du Christ a été une croix et un martyre ; et vous, vous chercheriez pour vous le repos et la joie? »... Cela suffit, je ferme le livre et je sens que soudain l'amertume qui me torturait s'est changée en quelque chose d'une infinie douceur, et que j'aime ma souffrance, et que j'embrasse avec passion ce martyre qui me rapproche de mon Amour.
Et si brûlant est le bonheur qui m'inonde, que je suis contraint de sortir, pour pleurer à mon aise, de recevoir ainsi de mon Christ aimé son plus divin baiser : le baiser de la Croix...
9 févriev
Je suis appelé d'urgence chez le général.
-- Eh bien ! Lekeux, me dit-il, comment va la santé?
Eh ! mon général, cela pourrait aller plus mal.
Écoutez, on m'a parlé de vous. Vous exagérez : il y a une limite à tout. Vous allez partir immédiatement en congé, et je vous défends de revenir avant d'être tout à fait remis.
Mais, mon général...
Allons, c'est un ordre. Compris?
Oh ! bien, alors...
Et, pour corriger la brusquerie de l'injonction, il sourit en me serrant la main.
Je vous propose pour l'Ordre de Léopold je tiens à ce que vous soyez chevalier avant d'être tué... Et vous direz à votre supérieur qu'il peut encore m'envoyer une douzaine de ses moines.
Merci pour les moines, mon général.
Je roule... Je n'en reviens pas de me voir en chemin de fer, en route pour Paris ! Et c'est alors seulement, à me retrouver assis dans le luxueux compartiment, entouré d'officiers tirés à quatre épingles, que je me rends compte de l'aspect extraordinaire que doit présenter ma personne. Mes souliers, mes guêtres, sont comme deux ganses de boue séchée, ma capote sordide cet criblée de trous, ses deux pans sont devenus des planches raides, grises, plaquées comme des truelles. Ma main bandée, de ma dernière blessure, achève de me donner un air retraite de Russie.
Tu ne viens pas d'un état-major, toi, me dit un camarade.
Vrai, tu as une bonne touche !
On rigole. Quelqu'un me présente un miroir. C'est moi, ça!
Ah I ben, zut alors! m'écrié-je comme Moulin.
Ma figure est jaune comme un vieux parchemin, avec des plaques grises et des balafres noires, une mule comme une brosse, et un képi qui ne sait plus quelle forme prendre, tant il a servi à des usages divers.
Tu auras du succès auprès des femmes, mon vieux
Et vraiment je suis honteux, et je me sens tout petit devant eux ; je voudrais m'excuser, et je ne trouve qu'un sourire pour répondre à leurs plaisanteries. C'est que je suis si abîmé, si immensément fatigué ! J'affecte de dormir et les laisser causer. Ils parlent de plaisirs et de femmes... C'est triste.
Les cahots du train me donnent des coups dans la tête, la lumière me blesse les yeux, j'ai les jambes douloureuses : tout mon corps n'est plus qu'une souffrance qui gémit. Quand arrivera-t-on à Paris ? Des vertiges me balancent, j'ai le front couvert de sueur, je n'ai plus qu'une préoccupation : ne pas tomber devant les camarades.
Enfin, la gare, les lumières : Paris ! Mes jambes flageolent, je frissonne. Je m'engouffre dans le premier hôtel venu.
Comme c'est drôle de se trouver couché dans un grand lit, sous un duvet de satin, au milieu d'une belle chambre ruisselante de lumière, avec des rideaux de soie et des glaces à biseaux ! Comme un gosse, je fais danser le ressort du lit, doucement, mollement ; je caresse les draps frais, je m'amuse à pousser sur le bouton pour éteindre et rallumer les ampoules électriques : c'est si extraordinaire, tout cela... et puis cela trompe la douleur qui sature mon corps.
Allons, soyons sérieux. Je me bourre d'aspirine et l'éteins. Sous l'action de la drogue, je m'assoupis lourdement, la tête vide... Et quelque chose m'emporte, d'un glissement ondulant, très loin, là-bas, au front, dans une chambre basse, noire, toute froide, où il pleut désespérément.
Tout à coup... Tacatacatac... Une mitrailleuse ! A. vos postes ! Je cherche ma carabine... Où donc est ma carabine?... Tacatacatac... Allons ! debout, tonnerre ! Voici que je suis cloué sur ma paillasse, je ne sais plus bouger... Pourquoi est-ce que je suis rivé comme cela?... A l'aide ! Liénart !... Ils arrivent !.- L'angoisse m'étreint affreusement. D'une détente éperdue je me lève. Ténèbres... Où suis-je, voyons? Tacatacatac... C'est horrible !... Mes mains tâtent : des choses douces, soyeuses et chaudes... Qu'est-ce? Ah ! mais... c'est vrai... c'est mon lit qui balance sur ses ressorts ainsi.
Le bouton : je pousse. Et alors seulement, dans la lumière qui rit, étonnée, autour de moi, je me rends compte : Paris, je suis à Paris, à l'hôtel. Mais alors?... Tacatacatac... J'éclate de rire : c'est un auto qui démarre dans la rue!
Je me recouche, tout couvert de sueur, en murmurant : « Elle est bien bonne ! » Je ne suis pas fait à cette vie étrange de la paix. Mais qu'ont-ils besoin de rouler en auto en pleine nuit, ces abrutis, comme si ici aussi c'était la guerre?...
Mes mains brûlent, ma tête est en feu. Des cloches tintent quelque part, au loin... Des bruits de fer raille passent en trombes affolées. Ah ! oui, le train... le train qui m'emporte de nouveau vers le front... Pourquoi suis-je encore malade, pourquoi suis-je malade à mourir ? Dois-je aller mourir là-bas?...
Ding ! Ding ! Ding!... Quelle est donc cette cloche? Je connais sa musique amie... Comme elle sonne près, maintenant... ! Elle me fait mal jusqu'au fond de la tête. N'est-ce pas la cloche du couvent? Elle sonne pour l'office... Deus, in adjutorium meure blende... Viens à mon aide, Seigneur, dans ma détresse!
Ding ! Ding ! Ding ! Pas si fort ! Oh ! comme elles sont devenues sauvages, les douces cloches ! Pas si fort ! Ne voyez-vous pas que vous me tuez, avec vos chocs brutaux, avec vos explosions? Taisez-vous, cloches d'enfer ! Elles frappent, elles éclatent comme des obus, dans la nuit pleine de more;... Ah ! le bombardement ! la rafale ! Tous les démons de feu qui dansent, et crachent, et hurlent. L'attaque ! Ils attaquent! Voici les Boches ! Ils montent... Liénart !... Liénart !.., Pourquoi ne répond-il pas? Pourquoi est-il tout gris, le nez en l'air, dans la paille, et si long, si long !.. Il est mort ! Et Cornez? Parti, celui-là. Mon Dieu ! Et dire que je ne sais plus bouger, et qu'ils sont là
Ding ! Ding ! Ding ! Les cloches sont dans la chambre et explosent en flammes rouges. Tout se disloque... Et voici les gris qui se ruent, en montrant les dents, baïonnettes en avant, sur moi... A l'aide ! Oh ! toutes ces baïonnettes qui menacent, qui foncent, qui... Une pointe m'entre dans la gorge, j'étouffe... Un Allemand la plonge tout entière. Il ricane. Je crache : Lâche ! Lâche !
Ding ! Ding ! Ding Pourquoi sonnez-vous encore? Ne suis-je pas un homme mort ? Seriez-vous déjà les cloches heureuses des cieux? Oh ! que votre son est doux, cloches chères...
Ding ! Ding ! Ding ! Mais non, c'est sous mes pieds qu'elles sonnent, dans un vol de colombes qui me frôlent de leurs ailes d'anges. Ah ! c'est la tour, c'est mon doux ermitage qui a retrouvé son chant et qui fait battre les cloches de son cur- 0 ma tour ! Comme j'embrasse les pierres de tes gracieux clochetons. Oh ! oui, je savais bien que tu me serais amie, mais je n'aurais pas cru que ton asile lumineux eût pu me réserver des heures aussi divines...
Ding ! Ding ! Broum ! Broum !... De nouveau les cloches noires qui hurlent, forcenées, et frappent comme des bolides... La fumée tourbillonne, les clochetons s'écroulent, le mur se fend en deux, la tour tombe...
Je tombe... je tombe longuement, vers où, vers quel abîme? dans un sabbat de bourdons et d'aigres carillons... La nuit est sillonnée de raies rouges et stridentes que suit ma chute échevelée. Je file... Voici le gouffre qui va se refermer sur moi... Mon Dieu ! mon Dieu ! où es-Tu?... Où es-Tu, mon amour? M'as-Tu abandonné?... Je file, tout siffle éperdument... voilà le fond de l'abîme, l'infernal grouillement. Est-ce la damnation?... Au secours, mon Seigneur !Jésus Jésus !...
Où suis-je? Il n'y a plus de cloches ; il n'y a plus rien, maintenant... Où est mon corps? je suis une ombre, un vide dans le vide... Où es-Tu, mon Amour? Pourquoi caches-Tu ton visage? Pourquoi ne vois-je plus ton gracieux sourire? Mon Bien-Aimé, ne vois- Tu pas ma détresse? Ne vois-Tu pas comme je souffre?.., comme je souffre, sans Toi?... Oh ! viens à moi, reviens, ô ma Lumière ! Si Tu t'en vas, Toi, que me restera-t-il? Que suis-je sans Toi, ma Vie?...
Jésus, sont-ce mes péchés qui Te dégoûtent de moi? Pardon, je T'en supplie, lave-les dans la lumière de ton sang... N'es-Tu plus mon Aimé? N'est- ce plus ton bonheur de pouvoir pardonner? Oh ! ne m'abandonne pas... Pense que si je dois aller dans cet abîme, il me faudra Te haïr... Te haïr ! Jésus !... Te haïr ! Toi !... Comment saurais-je Te haïr, mon Amour? Je ne puis pas !... Tu vois bien que je ne puis pas !
Oh ! comme les heures sont longues... Comme elles coulent désespérément, comme un fleuve gris, sans bords... Mon doux Seigneur, reviens... Reviens dans mon Lime qui T'appelle. Donne-moi de souffrir, donne-moi de mourir, mais laisse-moi T'aimer !
Ding ! Ding ! Sont-ce les heures qu'elles tintent ainsi... Sont-ce les jours ou les années? Pourquoi ne sonnent-elles pas toujours? Je veux savoir ce qu'elles sonnent ! Je veux savoir si je vis, si je suis mort ! Je veux savoir enfin où je suis... Pourquoi ne puis-je plus rien savoir?
Ding ! Ding ! Ce sont des cloches de paix qui sonnent doucement... 0 carillon serein qui sonnes dans l'horloge les heures pures du foyer ! Christmas Eve, Noël, la tendre veillée ! 0 mon vieux papa chéri ! attends, que je fasse un bon feu dans le poêle pour que tu aies bien chaud... Et toi, ma toute chère, ma douce Mamke ?... comme tes cheveux sont gris ! Est-ce à prier pour moi que tes pauvres cheveux sont devenus si gris? Et ma colombe? toujours envolée? Où est-elle, ma colombe? Ne reviendra-t-elle pas pour la veillée de Noël?
Pourquoi pleures-tu ainsi, ma Mamke? Pourquoi pleures-tu le jour de Noël? Oh ! pourquoi ces grandes rides sur tes joues?... Est-ce parce que c'est la guerre, est-ce parce que je suis parti? Je reviendrai, voyons ! et Jules et Jean aussi... Ce n'est pas si terrible, la guerre ; non, mais long seulement... si long !... Il fallait bien pourtant que je parte, n'est-ce pas? C'est mon Seigneur qui m'a pris par la main, c'est Lui qui m'a dit en pleurant : s Ils veulent me crucifier de nouveau... s Il fallait bien que je Le défende, n'est-ce pas, mon doux Seigneur... La Justice, n'est-ce pas Lui? Mes frères, n'est-ee pas Lui? Je Le vengerai. Je veux Le venger, mon Amour!...
...Quel est ce bourdonnement?... C'est le temps qui file, long, long, sans fin, comme le câble d'une grosse bobine. Il n'y a plus d'heures. Est-ce l'éternité
Ding ! Ding ! Ding ! Je vous dis que c'est la cloche du couvent, qui appelle pour l'office de Noël Écoutez : c'est la Messe, c'est le: Sacrifice céleste... Adeste fideles... Je vais être en retard, avec cette guerre ! Vite ! Pourquoi ne puis-je sortir de ma cellule? Voici qu'elle n'a plus de porte...
Misère I Est-ce que je me trompe encore une fois? Ce ne peut pas être ma cellule puisque c'est la guerre. Est-ce qu'on revient de la guerre? Est-ce qu'on peut revoir la lumière quand on s'est jeté dans le gouffre noir? Comment pourrais-je revoir ma celule, puisque je sais que je dois mourir... puisque je suis déjà un cadavre...
Oh ! comme c'est affreux d'être un vieux cadavre dans l'eau! Je n'ai plus de poumons, il n'y a plus que des os, et l'eau clapote dans mon thorax rongé, froide, froide... Et ce sale oiseau noir, avec son bec crochu, qui me mange les yeux... Va-t'en !Je sens ses griffes dans ma bouche... Va-t'en ! Je te hais, avec tes yeux rouges !... Si je savais bouger ! Si on voulait m'enterrer dans la bonne terre sèche, pour qu'il ne puisse plus trouver mes yeux ! Va-t'en, lâche !
Ding ! Ding ! Ding ! Ah ! c'est dans ma tête qu'elles sonnent, ces maudites cloches : c'est elles qui me martèlent le crâne, en dedans, et qui frappent et qui cognent sur mes tempes, c'est elles qui me font tant souffrir. Si je pouvais seulement les arracher ! Si quelqu'un voulait seulement m'ouvrir la tête, pour qu'elles sortent ! Oh ! comme j'ai mal dans mon cerveau ! Est-ce qu'il y a encore de la raison dedans? Est-ce que je ne suis pas devenu fou? Mon Dieu! Mon Dieu!
...Voici qu'une main très douce se pose sur mon front, et une paix se fait, dans un chant de violons... Les cloches se sont tues, je ne sens plus de souffrance, et une voix suave, une voix que je connais bien, me dit, dans un baiser : « C'est moi, ne crains pas... 0 mon Amour. Tu es revenu enfin ! Tu es ici, mon Bien-Aimé ! Oh ! que m'importe la guerre, et les cloches et la fièvre, si Tu es là, mon Dieu? N'es-Tu pas ma paix, Toi, et ma joie, et mon chant intérieur? 0 Amour ! 0 Amour ! Oh ! comme je suis heureux !
Je dors... et une douce main caresse mon front où l'apaisement s'est fait...
...Mais pourquoi y a-t-il, aux murs de ma cellule, ce papier satiné aux fleurs bleues? Comme c'est beau... Et ces glaces à biseaux, et ces rideaux de soie à la fenêtre... Comme il fait clair ! Un monsieur à lorgnons, en cravate noire, sérieux, me tient la main en regardant sa montre.
Comment vous sentez-vous? dit-il.
Je réponds par quelque chose comme un rire qui sanglote. Comme je suis faible !
Reposez-vous. Cela va mieux. Si vous vous sentez de l'appétit, vous pourrez prendre du lait.
Je le remercie des yeux, il sort.
Le valet de chambre m'apporte une potion.
Vous allez mieux, lieutenant... Vous en avez, de la chance ! Le docteur a bien cru que vous y passeriez. C'est la patronne qui était ennuyée, cause de l'enterrement ! Il est bavard, il ne s'arrête pas de parler.
Voici deux jours que vous avez le délire... et vous en avez raconté des choses! Maintenant la fièvre est tombée : vous n'avez plus que 38,6... Vous venez du front ? Cela se voit... Ce que j'en ai eu de la peine à brosser votre manteau! Et des trous donc! C'est des balles qu'ont fait tout ça? Vous avez dû en voir, vous ! Dites, vous en avez tué beaucoup, des Boches?
Quel... quelques-uns... je crois.
Ah ! c'est bien, ça I Moi j'aime ceux du front, voyez-vous... Si ce n'était pas ma jambe...
Quel... quel jour?...
Quel jour nous sommes? Vendredi... le douze. Le douze! C'est le neuf au soir que je suis arrivé : et depuis lors j'ai vécu dans ce cauchemar ! II était temps qu'on m'expédie.
15 février.
Je flâne, une langueur dans les membres, le long d'un beau boulevard. L'âme tassée, pris par la paix heureuse de la ville, je fixe mon intérêt sur tout ce qui se présente et ne sais rassasier mon étonnement. Tout m'émerveille, le moindre détail fait surgir dans ma tete de vastes interrogations, qui remettent en question le problème de la vie : ce groupe de balayeuses qui cherchent sur asphalte un peu de boue à racler, au sol uni et doux sans le moindre trou d'obus, où des gens se promênent en belles bottines cirées et ils rentreront chez eux les semelles à peine souillées, ces maisons placides, heureuses, sans une, fente, avec tous leurs carreaux et toutes leurs tuiles, abris doux et solides où il ne pleut jamais, avec des fleurs aux fenêtres sous les rideaux, de mousseline, et puis des femmes, des enfants qui vous regardent passer avec de grands yeux souriants, sans inquiétude, et toute cette vie sereine, qui marche comme une grande horloge, et ces hommes mesurés qui vont à leurs affaires, le regard sûr, sans autres soucis, en somme, que ceux qu'ils veulent bien se faire... Comme tout cela est bien conçu, bien arrangé, pour le bonheur, pour l'équilibre de l'homme. Civilisation ! Il me semble que je comprends tout à coup pour la première fois ce mot si plein, si harmonieux, que j'en vois l'expression complète et vivante. Nous autres, les poilus, nous ne sommes que des sauvages, là-bas, dans nos tanières, notre crasse, nos murs de primitifs et nos brutales besognes. Civilisation I Ensemble de choses faciles, belles et aimables, que l'homme a mis des siècles à composer pour y asseoir sa vie, sa vie humaine, sa vie d'être qui pense... Oui, c'est eux qui ont raison, c'est ainsi qu'il faut vivre : c'est ici l'existence normale.
Et puis ce peuple de Paris, le plus civilisé des peuples, est si fin, si avisé, si gentil ! Jusqu'au plus humble des camelots, il a le sens inné du geste beau. A une échoppe, je demande une orange : la brave femme, en souriant, m'en présente trois des plus belles. Je veux payer : N'êtes-vous pas Belge? sdit-elle. Oui, madame. « Oh ! faites-moi donc le plaisir de prendre encore ceci I Elle refuse obstinément mon argent « Racontez moi quelque chose du front, s"il vous plaît, supplie-t-elle. Une des rares fois de ma vie, je m'exécute de bonne grâce, au milieu d'un groupe compact qui s'est formé aussitôt et qui écoute bouche bée, les yeux brillants.
Et cependant... Il y a une ombre à tout cela : je vois, je sens qu'il y a une faute dans le tableau, qui fait que l'oeil ne se satisfait pas, qui gâte l'harmonie de cette vie trop facile. J'observe plus attentivement ces hommes que je croise. D'abord leur costume est laid : ils sont grotesques sous leurs chapeaux ronds. Et puis leurs visages sont sans âme : je leur trouve l'air bête et fade. Les femmes, les enfants, à la bonne heure ! Ils sont à leur place, ceux-là... Mais tous ces hommes bien portants, qu'est-ce qu'ils font ici à se balader accoutrés en pékins, les jambes dans des buses? Est-ce qu'ils ignorent que le sort du monde se joue là-bas, au front? Est-ce que cela ne leur fait rien, à eux? Pendant que nous nous usons, nous autres, jusqu'à la corde, ces messieurs font grand tapage parce que leur bain est trop chaud ou qu'il y a du bouchon dans leur vin. Oh! les piètres âmes ! Plus je les regarde, plus ils me paraissent répugnants d'égoïsme, de platitude et de laideur. Et c'est eux qui auraient raison ! Ah I non I mille fois non ! Qu'importe, au fond, le vernis dont ils ont frotté leur vie? Qu'importe qu'elle soit commode et que leurs pieds soient propres? C'est leur âme que je veux voir : et leur âme ne vaut pas celle du dernier soldat qui souffre dans sa tranchée pour le salut de tous.
La civilisation... Voici ce que c'est : c'est d'avoir su élever son âme au-dessus de l'égoïsme, c'est de savoir se donner, et souffrir pour un rayon de beauté, c'est de savoir aimer : car l'homme est fait pour cela, et pas pour autre chose.
Un dégoût me prend de tous ces pékins et de tous ces embusqués, l'air me pèse dans cette ville où l'on ne connaît la guerre que par les fadaises des journaux, d'où est parti tout ce qui avait assez d'amour pour partir.
Je vais me réfugier, au-dessus de Paris, dans la basilique de l'Amour : le temple du Coeur de Dieu... Sitôt entré, ma rancoeur se dissout. Cette étonnante pénombre dorée qui tombe de la coupole et fait dormir la blancheur des marbres, pénètre dans mon âme et y met une tendresse d'une saveur inconnue. Et puis, là-bas, au fond, voici l'Hostie qui sourit, entourée de lumières qui palpitent comme des coeurs. Et sous les apparences un Coeur palpite aussi, pour le salut du monde. Je me prosterne, j'adore. 0 Jésus ! comme je comprends bien que Toi seul es la Voie, la Vérité, la Vie, que Toi seul es l'Amour, source de tout amour, et que si ton Coeur divin ne battait dans l'Hostie aucun coeur ne battrait, si ce n'est pour la haine.
16 février.
Décidément, j'en ai assez de Paris. C'est hideux des pékins. Et il n'y a pas que les pékins : j'ai passé une demi-heure avec deux officiers en permission : huit jours de débauche, c'est tout ce qu'ils sont venus chercher ici, c'est là tout leur viatique, pour aller reprendre au front le grand sacrifice. Les malheureux ! Au lieu de boire au sacrifice méme l'eau vive de la force, ils viennent se venger, en se vautrant dans l'abjection, de ce qu'ils ont eu à souffrir.
Et puis je me suie trouvé devant un dernier spécimen, le plus repoussant de tous. J'ai rencontré, rue de Rivoli, un officier très chic, fortement galonné, en splendide uniforme, qui promenait, au bruit de ses éperons, des regards farouches et des moustaches en bataille. J'en suis demeuré tellement ahuri que je me suis attardé à le considérer, comme si j'eusse rencontré un roi mage ou un iguanodon, oubliant totalement de lui rendre lee honneurs dus à son rang. Il s'est arrêté, écrasant du regard ma chétive personne :
Monsieur, vous ne pourriez pas me saluer?
- Oh !... si cela peut vous être agréable... Mon sourire n'a pas dû lui plaire, car il est devenu soudain aussi rouge que sa belle culotte.
Je vous prie de vous mettre en position, monsieur !
Un rassemblement se formait. Alors, la moutarde m'est montée au nez ; avec un geste superbement impertinent, j'ai crié :
Va te faire pendre, nom de diable !.. Viens donc voir aux tranchées comment on se salue... embusqué !
Et je suis parti, en répétant « embusqué ! » de toutes mes forces, laissant mon type cloué de saisissement : et j'ai entendu qu'il me criait, de loin déjà :
Vous aurez de mes neuvelles, monsieur J'attends toujours ces nouvelies-là.
Et pour finir, quand j'ai voulu aller voir mes frères en saint François pour retremper mon coeur dans la paix monacale, j'ai clit chercher longtemps, et j'ai fini par apprendre qu'ils n'avaient plus de couvents, mais vivaient dispersés, déguisés eu abbés, filés par la police. Marianne I Le père Combes ! C'est vrai : ne suis-je pas ici dans la ville qui a fait la fameuse Révolution pour les « Droite de l'Homme »? Ah ! la bêtise humaine ! N'est-ce pas pitié de voir ce peuple intelligent et généreux se laisser mener, un anneau dans le nez, par cette bande d'avocats?
Je suis écoeuré : je suis retombé dans les basfonds de la vie. Et soudain un besoin irrésistible me saisit, un besoin maladif, de m'échapper, de ne plus voir ces gens, de retrouver ma vie... Je sens une nostalgie intense m'envahir la nostalgie du front, des tranchées, de la boue, des obus, de la joyeuse souffrance, de toute cette misère où resplendit une gloire : la gloire du sacrifice.
C'est entendu, demain je retourne au front.
17 février.
De l'eau !.. De l'eau et de la nuit ! Le pays est transformé en ténèbres liquides dans lesquelles nous nageons, les jambes battues par l'écume des vagues. Une crue extraordinaire a fait déborder l'inondation : pour atteindre le poste il faut faire un kilomètre en pleine mer. « Grand`garde inaccessible », dit le rapport du major... On y arrive tout de même.
Les fascines ont été emportées par le courant et flottent à la dérive : on marche dans l'eau, les pieds enlisés à chaque pas dans le fond visqueux, tâtant le terrain du bâton avant de décoller un pied pour l'enfoncer plus loin, avec la terreur de culbuter dans quelque trou sournois avec notre bagage.
Dire que ce matin j'étais sur l'asphalte de Paris
Je ne le regrette pas : je lutte, je me sens chez moi. Et puis comme je vais être bien maintenant, dans mon ermitage ! Je rapporte, outre une lunette marine et divers instruments, un bréviaire, un Évangile, une petite bibliothèque un an de nourriture spirituelle et puis un paquet mystérieux dont les trous révèlent des choses étranges : des fleurs, des soies, des franges d'or...
Moréa, mon groom, porte une partie du butin. C'est la première fois qu'il vient dans ces parages ; il la trouve plutôt mauvaise, et, derrière moi, souffle et gémit à fendre l'âme.
Un bruit de voix. Des ombres chavirent vers nous, précédées chacune d'une perche, et surmontées de la tête monstrueuse que leur fait le bagage haussé sur le cou : c'est la relève des « spéciaux ».
C'est le chemin? crie une voix au passage.
Oui... je crois.
Au même instant une fusée jaillit, balafre la nuit, éclairant de reflets verts la nappe liquide sans fond, rabotant de lumière la crête mouvante des vagues. Les ombres, d'un seul mouvement, se courbent, le ventre à l'eau... Aussitôt les balles claquent, éclaboussent le lac, cherchant le groupe en dérive.
Le météore s'éteint : on est aveuglé, on ne voit plus rien... Râng ! Ràng ! Des shrapnells éclatent sur nous, en explosions stridentes qui se propagent, dans la nuit, en une longue musique aérienne.
Mon lieutenant !..
Il y a une détresse dans l'appel de Moréa. Il s'est arrêté, pétrifié.
Mon lieutenant, est-ce que je dois aller jusqu'au bout comme cela?...
Mon vieux, si tu veux retourner, voilà le chemin : tire ton plan.
Son regard fait le tour des ténèbres.
Je vais me noyer, geint-il désespéré, je ne sais pas par où, moi...
Écoute, extrait de tourte, si tu veux te tirer vivant d'ici tu n'as qu'une chose à faire : viens avec moi jusqu'au poste, et tu rentreras sur les talons du lieutenant Decubère.
Misère de misère de misère de...
Et je songe que des embusqués se promènent en ce moment, le cigare aux lèvres, au boulevard des Italiens, leur dernier béguin au bras. Et je les entends grommeler, mécontents et sévères :« Qu'est- ce qu'ils f... donc là-bas au front, qu'ils ne bougent pas? Ils n'ont qu'à prendre l'offensive une bonne fois ! C'est insupportable, à la fin !