On approche de la frontière, en débandade. Les hommes arrachent des betteraves pour se nourrir. Certains sont déjà en civil : vestons, casquettes, pardessus. J'en vois un que surmonte un splendide haut de forme. Ou traille la patte.
La Clinge village frontière t encore un pas, c'est la Hollande. On s'arrête.
Dix mille hommes sont entassés dans les rues étroites, autour des rangées de faisceaux. Ces dix mille hommes s'enfuiront devant une compagnie : ils n'ont plus la foi ; ils sentent que c'est fini, un instinct leur dit cela ; ils ne croient plus ce qu'on leur raconte, et n'obéissent qu'en maugréant, la pensée tournée vers cette frontière proche, déjà vaincus, déjà prisonniers dans leurs coeurs. Les désertions se font en masse : des compagnies entières vont se rendre, en Hollande : l'irrémédiable désastre.
Oh ! ce goût amer de la défaite ! Que faire? Je ne me sens pas de taille à faire remonter le courant à ces masses en déroute. Je ne puis plus qu'une chose m'obstiner moi-même. La Hollande ! Prisonnier ! Achever la guerre dans cette déchéance consentie ! Ah ! non ! J'aime mieux mourir ici. Ne suis-je pas ton chevalier, ô mon Christ?
Un lieutenant m'aborde :
Mon cher, je t'engage à te munir au plus tôt d'un costume de pékin : cela va venir à point, pour passer.
J'aime mieux crever, nom de diable !
Et soudain une rage me secoue devant le sourire de ce malin, de cet officier qui se montre couard devant tous, comme le dernier soldat. Je porte la main au sabre :
Fous le camp !... Fous le camp, ou je te...
Je suis éreinté. N'importe : je me promène à grands pas devant le front de ma batterie sans canons. Le chef sort d'une boutique.
Lieutenant, me dit-il, bas, ne pensez-vous pas qu'il faudra bien faire comme tout le monde?
Somme toute, il vaut mieux s'échapper que de faire une bêtise...
Lui aussi, au dernier moment ! Je sens que si je lui réponds, je suis capable de le tuer net, devant les hommes... Je le regarde dans les yeux et ne lui donne qu'un sourire dégoûté.
La lâcheté est contagieuse... Il faut agir, marche, sortir de ce milieu. Je vais trouver le colonel.
Mon colonel, permettez-moi de partir avec ma batterie vers Moerbeeke : je gagnerai Ostende.
Eh ! Moerbeeke est occupé par l'ennemi... acoutez, Lekeux : nous sommes cernés et allons être attaqués. J'aurai besoin de vous. Occupez avec vos hommes les débouchés sud du village. rousseau de Liège au front bombé d'entêtement, qui pense beaucoup et parle peu ; Van Bastelaer, Bon.
Comme j'ai regretté, depuis, d'avoir obéi.
II fait noir. Coups de feu aux environs. Les services assurés, je me suis affalé sur la paille d'une étable, entouré de mes fidèles : Gilissen, un petit
Réunion chez le général ce soir à huit heures. un grand Flamand osseux, aux brusques sautes de colère, aussi entêté que Gilissen, et aussi taciturne ; le gros Jeanjean, qui parle pour trois, lui : un personnage considérable chef coq sur la malle du Congo , jovial, qui trouve partout la bonne cuisine et le bon coin pour roupiller. Au reste d'enragés soldats. Ils m'ont promis de me suivre, quoi qu'il advienne.
Je pense : c'est ici le coeur qui bat encore, qui lutte, qui veut quand même... Le reste n'est que lâcheté. Un immense écoeurement me gagne, de toutes les abjections que j'ai vues aujourd'hui et en même temps un désir fou, un besoin physique de me dégager de cela, de faire le geste vengeur, de me jeter dans l'ennemi, de me jeter dans la mort... la belle mort rayonnante qui libère, qui sème la rédemption, qui sauve la blancheur des forces spirituelles !
Quelqu'un enfonce la porte .
Où est notre petit lieutenant? fait la voix métallique de Snytsers.
Il dort.
Qu'est-ce qu'il y a, Snytsers?
Lieutenant, est-ce vrai qu'on passe en Hollande?
Mon vieux, on ne va pas en Hollande si l'on n'y veut pas aller. Nous sommes d'accord, hein? Ah ! bien, alors...
Les yeux de Snytsers clignent un tic , sa moustache noire caresse sa joue par saccades nerveuses, découvrant des dents de fauve.
Il sort, en répétant : « Bien, alors... », en frottant violemment sa figure du revers de sa manche.
Sept heures. Je vais voir au village. Quoi? Je n'en reviens pas... Silence complet, tout est vide : plus un homme, plus une ombre... Sur la place déserte une petite troupe stationne. Je reconnais le major ...
Ah ! c'est vous, Lekeux ! dit-il... C'est crapuleux ! Ils ont tous passé en Hollande, et nous ont laissés seuls.
Et le colonel?
En Hollande.
Et le général?
En Hollande. Tous !... Avez-vous encore des hommes?
Oui.
Bon : rassemblez immédiatement votre personnel ici.
Horreur ! A ma batterie je trouve la débandade! On déserte en masse, l'adjudant est parti, le chef est parti ! Malédiction ! Je suis désespéré...
Je réunis sur la place ce qui me reste.
Mes amis, dit le major, nous sommes cernés par de grosses forces ; il ne nous reste plus qu'à passer la frontière. Ceux qui ne veulent pas me suivre sont libres.
Je m'avance :
Mon major, j'aurai l'honneur de ne pas vous suivre.
Je vous en donne l'ordre! s'écrie-t-il furieux.
Bien, mon major, je vous accompagnerai jusqu'à la frontière ; au delà, vous n'êtes plus mon chef.
Mais qu'est-ce que vous voulez donc faire?
N'importe quoi ! Percer les lignes, me faire tuer...
Mais c'est de la folie !
Il ne me plaît pas de rendre mon sabre tant que je sais m'en servir.
Il réfléchit un instant, puis me tend la main.
C'est bien, dit-il, vous êtes libre. Adieu.
Quatre hommes sont sortis des rangs : Snytsers, Van Bastelaer, Gilissen et Jeanjean. Nous regardons le major partir avec son troupeau. Ils disparaissent dans l'ombre, silencieux, traînant le pas, honteux, comme dut l'être Judas...
C'est fait : nous restons seuls : cinq hommes séparés des nôtres par toute l'armée allemande. De la folie, a dit le major... oui, mais je ne ressens nulle honte de cette folie-là ! La mort? Qu'importe? Prends ma vie, mon Seigneur : je Te la donne, pour un baiser de Toi.
Et de me sentir libéré de l'ignominie, il me semble qu'une vie nouvelle monte en moi...
Nous ne sommes pas vaincus, nous autres !
III
Et, maintenant, à la grâce de Dieu !
Nous ramassons chacun un Mauser, une beton. nette, quelques paquets de cartouches ! je fais un grand signe de croix, et on se met en amen, droit vers Gand, à travers champs, pour éviter les patrouilles.
Le terrain est bon. C'est le pays de Waes : un immense polder sablonneux, désert, coupé de fossés pleins d'eau qu'il faut sauter toutes les cinq minutes. Nous marchons, nous marchons, droit devant nous, l'oeil au guet, aidés par un quartier de lune qui rêve sur la plaine.
Une route à traverser : elle est déserte. Soudain une sonnerie de vélo : on s'embusque sur le talus. Deux cyclistes, en uniforme gris, baïonnette au canon, filent devant notre nez.
Nous passons. La marche est longue, le polder s'étire, sans fin, devant nous. On meurt d'épuisement. Je mords dans une betterave pour tromper la faim.
Une lumière s'allume au loin, dans la plaine : un groupe de maisons se dessine. Attention ! Il est minuit : ce ne sont pas les paysans qui brûlent leur pétrole à cette heure.
On approche. Il faudrait bien pourtant manger quelque chose... Risquons le coup. Je frappe à la porte d'une bicoque isolée. Malheur ! Le chien se met à aboyer furieusement ! C 'est assez pour nous perdre...
Bougre de pignouf ! grogne Snytsers. Et il lui allonge un coup de crosse qui lui coupe net le sifflet.
Personne ne vient. Une voix dit derrière la croisée : « N'ouvre pas. »
Verdoemme I hurle Van Bastelaer, qui se met aussitôt en devoir d'enfoncer la porte à coups de crosse.
Le paysan se précipite, ouvre dare dace.
Ne faites pas tant de bruit, dit-il... Les Prussiens sont là, dans les maisons.
Bon. Donr,z-nous à manger.
Pendant qu'on dévore les tartines, je fais le guet.
Dépêchons... Allons, Jeanjean, ne vous emplissez pas trop : nous allons entrer en purgatoire avec tout cela dans le ventre.
Je prendrai un Prussien avec moi pour me porter, lieutenant.
A cent mètres plus loin, une maison éclairée. Je m'approche à pas de loup, entre dans la cour : et là, par la fente du volet, je vois des Allemands, en cercle, qui jouent aux cartes, et d'autres qui dorment vautrés dans la paille... Mon coeur bat violemment. Me sentir si près d'eux, chez eux ! Et soudain une terreur folle me saisit à l'idée de ce qui arriverait si un de ces Prussiens s'avisait de sortir, là, par cette porte, près de moi... s'ils entendaient mes pas... Je décampe en vitesse.
Ils sont là dis-je à mes gens.
Nous sortons du hameau. Mais voici que devant nous une large surface blanche s'étend : une lagune. Une digue la traverse : il faut passer par là. Gare ! Des pas réguliers frappent le pavé : une sentinelle !
Nous tombons tous les cinq à plat ventre.
L'Allemand fait les cent pas sur la digue, la longue baïonnette au bout du fusil.
Par le talus, dis-je, quand il tournera le dos.
Il approche, tout près, fait demi-tour. Alors, en rampant, sans bruit, nous nous glissons sur le talus de la digue. Nous avançons, sur les genoux et les mains... Ces feuilles qui bruissent à chaque mouvement !... Attention ! Le Prussien arrive de nouveau, Immobiles, figés, nous éeoutons ses pas. La baronnette passe près de nous... On voudrait retenir les battements de son coeur. Il n'a rien vu : en avant!
S'il nous trouve, on l'embroche. Ne pas tirer, surtout
Enfin, le bout de la digue ! Nous faisons encore deux cents mètres le long du talus, et puis, de nouveau, nous arpentons les champs de navets.
D'une ferme plus loin, sortent des ronflements sonores. Que Dieu protège le sommeil des Boches ! C 'est plaisir de constater comme ces Prussiens se gardent mal. Si pourtant ils savaient que cinq Belges bien alunis se baladent dans leurs cantonnements I
Le sol devient lourd à nos pieds, la terre colle. Le gros Jeanjean marche en tête en soufflant.
Par ici, lieutenant, s'écrie-t-il soudain : un chemin !...
Au même instant, bruit de plongeon et de bras qui battent Peau : l'animal a pris un canal pour une route ! Un coup de feu retentit. Jeanjean se dépêtre, sort du bain. Mais les balles sifflent autour de nous, on entend des voix : « Da !Da ! Nous sommes découverts !
Alors, à toutes jambes, nous prenons la fuite, le long du canal, nous sautons les fossés, rampons le long des haies, faisant de savants crochets, comme des renards traqués, toujours poursuivis par les balles. Devant nous, au bout d'un champ, une rangée de maisons se dresse. A droite, une ferme, à gauche, encore des maisons ; au-dessus des toits, un clocher. Diable ! c'est un village : ça doit être bourré d'Allemands. J'avise un massif de hauts choux de Buuxelles : nous y courc,ns à quatre pattes, et le doigt sur la détente, nous nous tapissons dans les feuilles, attendant...
La fusillade s'apaise : ils ont perdu nos traces. Mais il s'agit de prendre le large avant le jour : il est grand temps. Nous rampons hors de notre cachette... Une sentinelle ! Nous filons derrière elle, rasant le mur d'une ferme. Comme je passe, sur mon ventre, devant la porte de la grange, j'entends, à l'intérieur : « Achtzehn Zwantzig Der Teufel ! Nos nerfs sont affreusement tendus, nos gorges s'étranglent à retenir le souffle
Enfin les champs ! Derrière nous le village s'anime, des cris éclatent : les Boches prennent l'alerte sans doute. Nous détalons. Soudain, à cent mètres, un groupe armé débouche d'un chemin. Aplatis dans l'herbe, nous rampons le long d'un talus, puis, un à un, nous nous coulons dans un fossé que des coudriers couvrent de leurs branches. La patrouille passe et disparaît.
Que faire? Dans une heure il fera jour. Si l'on pouvait trouver un coin sombre dans un grenier pour y passer la journée... J'avise une ferme isolée, éloignée du village, où rien ne bouge. Allons voir. Par les fossés et les haies, nous arrivons derrière les bâtiments. Un coup d'oeil dans la cour : holà ! des fourbis, des sacs, des fusils ! Mais déjà cet enragé de Van Bastelaer a franchi la clôture.
Lieutenant, dit-il, ce sont des havresacs belges !
Tiens ! C 'est curieux. Entrons. Nous voilà tous les cinq dans la cour. On explore l'habitation. Une ruelle donne accès à la route : j'y jette un coup d'oeil : à l'autre bout, à quelques mètres, stationne une auto, et à côté... un officier allemand !
Or, comme je regarde de son côté, immobile de saisissement, il tourne la tête du mien : nos regards se croisent. Je fais demi-tour.
Attention ! dis-je à mes hommes.
Le Boche m'a suivi. Nous voici à trois pas, les yeux dans les yeux. D'un geste fébrile, il saisit son pistolet, me met en joue... Je dégaine mon sabre, lui mets la pointe sous le nez. Une seconde blanche, horrible... Soudain, il devient livide, ses traits se décomposent, une épouvante passe sur son visage gras : et brusquement, avant que j'aie eu le temps de le frapper, cet homme, qui a tenu ma vie entre ses mains, tourne les talons et, comme une flèche, disparaît dans la ruelle.
Derrière moi, Gilissen et Snytsers ont le fusil en joue : c'est eux qui auront provoqué la retraite du type.
Un coup de sifflet, un cri : branle-bas dans les granges ; des têtes sortent de partout. Nous sommes dans un guêpier ; sans demander notre reste, nous sautons la palissade : dans notre hâte, nous nous accrochons, dégringolons dans le fossé, roulons les uns sur les autres, en riant comme des fous.
Et puis nous nous précipitons à travers les labourés. Les balles claquent, des voix hurlent derrière nous. Nous courons de toutes nos forces dans la terre molle, les jambes lourdes , la tête battante.
Une route à traverser...
Attention, lieutenant I
A cinq mètres, près d'un petit h/aiment, une sentinelle stationne, appuyée sur son arme. Il faut payer d'audace : je gueule
Es geht wohl ! Kommt hierdurch t sie sind da ! (1).
L'Allemand ne bouge pas. Nous nous élançons dans un fourré qui borde l'autre côté de la route : sauvés !
L'aurore pointe. O bonheur ! Devant nous, une ligne sombre apparaît qui barre l'horizon : le bois! C'est le labyrinthe, fouillis de sapinières, de genêts et de taillis qui couvre tout le nord du pays. Toujours courant, nous traversons une clairière, puis une futaie ; nous coupons le chemin de fer ; enfin voici le maquis. A bout de souffle, on y entre. Derrière nous les coups de feu s'espacent., s'éloignent, s'éteignent. On marche , fendant les buissons, laissant derrière soi fossés, taillis, clairières, en décrivant des zigzags compliqués... Enfin, au milieu d'un carré de jeunes sapins, je m'affale ; pour rien au monde je ne pourrais me relever. Les quatre autres s'étalent près de moi : nous restons étendus, comme des morts, dans l'herbe mouillée, les yeux ouverts sur le ciel.
Le jour s'est levé. Une pluie fine tombe avec persistance. Un vol de corbeaux croasse au-dessus de nous. Nous grelottons. Jeanjean, encore trempé de son bain, tousse, ronfle et rêve tout haut ; son gros ventre tremblote et se soulève comme une bouillie qui cuit.
J'ai l'estomac dans les souliers, dit Van. Bastelaer.
Consommé à la royale, dit, les yeux ouverts,
Jeanjean, qui s'obstine depuis hier à faire des menus, filet de sole à la...
La ferme, grosse tarte, tu me donnes encore plus faim !
Je consulte ma carte... Sapristi ! Avec tous nos détours, nous avons dévié vers le nord : nous devons être de nouveau près de la frontière ! Il n'y a qu'une chose à faire : la longer jusqu'à la côte.
Perdreaux, insiste Jeanjean, bien lardés, surtout, civet de chevreuil : tu y fous un bon quart de Saint-Estèphe, tu soignes le moelleux de la sauce... ça, mon vieux !...
Ta gueule !
Tiens, sac à graisse, dit Gilissen qui rentre de chasse, voici pour ton chevreuil.
Il a les mains pleines de glands. Nous les dévorons.
Vous voyez bien, Van Bastelaer, que le bon Dieu a soin de nous...
Il aurait pu y joindre un bon verre de Bourgogne ! murmure Jeanjean.
Pan ! Pan ! Pan ! Des coups de feu! Ce n'est pas loin. Nous sommes sur pied. Un paysan passe en courant.
Qu'est-ce qu'il y a?
Les Prussiens ! Ils sont dans le bois !
En avant ! vers l'ouest... La chasse recommence. Nous courons, derrière nous l'ennemi s'avance, les balles cassent les rameaux aux arbres. Plus vite ! Plus vite ! Il s'agit de les distancer...
Soudain, vers midi, une fusillade éclate sur notre gauche. C'est une battue en règle qu'ils font dans le bois. Allons ! plus vital Nous courons comme des lièvres à travers les taillis, les clairières, les fossés.
Mes jambes s'empêtrent dans mon sabre. Arriverons-nous à temps? Ici, par ces genêts... Des sapins : de nouveau le bois !... Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! Malheur... c'est devant nous ! Nous sommes coupés !
Au même instant une troupe surgit du fourré, à gauche : des gris ! Vite, dans le fossé ! Nous filons, courbés en deux, jusqu'à une chênaie. Devant noue, entre les arbres, d'autres Allemands paraissent. C'est une fourmilière. Vers le nord, alors ! Il faut bien... On fuit, on se débat, on recule... vers la Hollande, hélas !
Lieutenant, crie soudain Van Bastelaer, la frontière !
A cent mètres, dans une clairière, une borne en fer s'érige. C'est la fin ! Plus de retraite... C'est donc ici le lieu du sacrifice...
On s'est arrêté. Mes hommes me regardent t ils sentent que c'est l'instant décisif. Snytsera vérifie la hausse de son fusil. Dommage tout de même de sacrifier des types de cette trempe !
Soudain une idée jaillit. Jeanjean la formule en même temps que moi :
Si on longeait la frontière de l'autre côté? Le droit des gens?... Bah I
En avant !
Au pas de course, nous franchissons les cent mètres. Je lis sur la borne la devise hollandaise : s Je maintiendrai ! » ; nous passons, traversons le champ, et, dans une sapinière en Hollande ! nous respirons enfin.
L'ennemi, maintenant, ce sont les postes hollandais qu'il s'agit d'éviter. Nous reprenons la marche dans le bois, le coeur léger, laissant crépiter la fusillade de l'autre côté de la ligne. Le fourré devient trop épais : nous prenons un chemin. Soudain, à un carrefour, je me trouve nez à nez avec un grand sous-officier aux galons orangés. A droite, autour d'une maison, des soldats ; à gauche, sur la route, des soldats. Nous sommes tombés dans une souricière I
J'entre en négociations. Rien à faire : on nous arrête. Nous devons jeter nos fusils sur un monceau d'armes, passer une barrière de barbelés et joindre un convoi d'internés.
Désarmés ! Prisonniers !... Cela s'est passé si vite que j'en suis étourdi. Je veux faire un pas pour retourner ; un Hollandais me retient : je ne suis plus libre... Alors, de sentir peser sur moi cette dégradation, de voir le sourire dédaigneux de ces gens qui sont nos maîtres, le sang me monte à la tête, je voudrais pleurer de honte, et de rage !... Tonnerre ! est-ce assez bête de s'être laissé prendre ainsi !
On nous met en marche .
Où va-t-on, lieutenant?
Est-ce que je sais , moi?... Au diable...
J'enlève mes insignes. Un Hollandais se permet de donner un ordre à Snytsers : celui-ci serre les poings... Je crois qu'il va l'étrangler. Nous marchons sur l'accotement, en dehors de la colonne, refusant obstinément d'obéir. Nous mêler à ce troupeau de saligauds qui sont contents de s'être rendus et qui ont le sourire... Ah ! non, ça ! Quant aux Keeskop (2), on s'en
Il est bien entendu, soufflé-je à mes types, qu'à la première occasion, on file.
Y a des chances...!
A un carrefour, nous brûlons la politesse à nos gardes. On nous rattrape, nous sommes ramenés et embarqués dans un train avec les autres.
A Terneuzen, deuxième évasion : grâce à l'encombrement des quais, elle réussit cette fois. En ville nous retrouvons Rolent, qui se joint à nous. Nous cherchons des vêtements civils. Peine perdue : personne ne veut nous en donner ; les magasins de confections sont fermés par ordre.
Alors, je prends une résolution énergique. Je remets mon képi d'officier.
Sur deux rangs ! En avant, marche ! Gauche, droite ! Une, deux
Un poste nous arrête :
Où allez-vous?
Au Sas-de-Gand.
Qu'allez-vous faire là?
Prendre des attelages, pour l'ambulance.
Qui vous envoie?
L'officier qui est au pont.
Le gradé n'a pas l'air trop convaincu...
En avant, marche I
Et nous passons.
A la poterne d'enceinte, nouvel interrogatoire. Comme nous avons l'air très assuré et très bourru, le truc prend, ici encore. Nous voici sur la grand'route de Selzaete ; dans deux heures nous foulerons le sol belge, si tout continue à aller bien ! Nos pieds ont des ailes...
Hélas ! A mi-chemin, un poste nous attend, prévenu téléphoniquement de notre escapade. La route est enserrée entre des canaux : rien à faire. Nous sommes cueillis et ramenés entre deux files de soldats, talonnette au canon.
A gauche, un embranchement : je fais un signe à Snytsers. Aussitôt il bondit sur un Hollandais, j'en bouscule un autre, je me précipite... Mêlée, vociférations... Une poigne me saisit à la gorge, je me débats, j'étrangle : hélas ! je suis trop faible. Nous sommes battus.
A Terneuzen, on nous signale comme « individus dangereux, à surveiller. Nous sommes jetés sur un ponton.
Il fait nuit. A rnes pieds le fleuve roule de gros flots noirs.
Si on filait à la nage? dit Van Bastelaer.
Non, non, assez de bêtises. On nous entendrait. Tâchons d'abord de nous faire oublier.
A bout de forces, je descends dans la cale, et je m'affale dans un grouillement de corps qui ronflent, puent, crachent et fument, dans une chaleur de four.
Minuit. Debout ! On nous embarque sur une péniche bourrée de prisonniers. Nous voguons. Les quais glissent et fuient derrière nous. Il fait un froid glacial. Étendu sur le pont, je regarde les étoiles. Le fleuve s'élargit, devient immense, on n'en voit plus les rives ; le bateau prend peu à peu un fort mouvement de tangage, battu par de grosses lames. Nous sommes en pleine mer ! Où allons-nous, mon Dieu?... Vers quelle prison sans espoir?... Mon Seigneur, aide-moi ! Je ne veux pas être prisonnier !
Je ne veux pas ! Je traverserai plut» cette mer a lanageI
Au matin on fait escale dans un petit port, à fleur de quai : un paysage piqué de moulina, propre comme une image, qui rappelle les carreaux de Delft . Des marchands approchent de la péniche, vendant des comestibles. Bousculades, cris, cohue : le chef de transport est occupé par là : c'est le moment. Nous sautons sur le quai, et allons nous fourrer dans de grandes caisses vides, qui traînent près d'un hangar... Coup raté, encore une fois : au bout de cinq minutes le sergent vient nous en extraire, menaçant de nous enfermer.
Et de nouveau, longtemps, interminablement, on navigue dans un dédale de canaux et d'immenses bras de mer, sans s'arrêter nulle part. De l'eau, de l'eau, de l'eau ! à perte de vue, à perte d'espoir Comment nous échapper maintenant? Comment saurons-nous sortir de ce pays liquide? Le chaland file, dans cette aquarelle d'eau et de soleil, le pont noir de prisonniers, les uns en uniformes, les autres en civil. Je regarde, découragé, les pirouettes rythmées des moulins qui, par douzaines, calmes et égoïstes, tournent à l'horizon.
Snytsers jure, le front entre les poings.
Écoutez, dis-je, il ne faut plus espérer nous tirer d'ici en tenue : nous devons absolument réussir à nous mettre en pékin. Dans la cale ! et cela fait, réunion là-bas, à l'autre bout du bateau I
On descend.
Donne-moi tes loques, dis-je à un homme, tu auras mon uniforme.
Il refuse. Je lui offre vingt francs il refuse ; cinquante francs : il refuse ; cent francs : il accepte. Dans un coin, nous faisons l'échange.
C'est comme à l'Opéra, crie Jeanjean, qui enfile un pantalon à carreaux.
En proue : changement de décors. Nous sommes méconnaissables. Snytsers est un parfait débardeur, Jeanjean moule ses rondeurs dans un tennis râpé, Gilissen, qui s'est barbouillé le visage, a l'air d'un charbonnier ; et l'on donnerait deux sous au miséreux que je suis dans mon pantalon en accordéon et mon pardessus fripé. Rolent, avec son chapeau mou, est encore le plus distingué : il pourrait être maquignon. Seul, ce têtu de Van Bastelaer n'a pas prétendu quitter son uniforme.
Enfin, dans l'après-midi, on accoste dans un grand port : Dordrecht . On débarque le convoi : nous irons manger à la caserne, après quoi nous serons dirigés sur Groeninghe, pour y être internés. Groeninghe I En Frise ! Miséricorde !...
Les anciens, il faut coûte que coûte noua évader ici : c'est notre deraier atout. A mon signal : je sifflerai.
Entre deux cordons de soldats, la troupe se met en marche , par les rues encombrées de curieux. Des mains se tendent : les pékins mendient des souvenirs boutons, cartouches, floches. Ça va bien. A un tournant un encombrement se produit... Je siffle, fais un quart de tour à droite et, très naturellement, me mets avec les pékins, à demander des boutons. Les autres font de même. Comme de braves bourgeois de Dordrecht, nous regardons défiler le convoi...
C'est fini : le cortège s'est écoulé, personne ne s'occupe de nous... Libres ! Les jambes élastiques, roue enfilons des rues étroites, ne trouvant rien à dire, tant l'émotion nous étreint, sinon : « Ça y est... ça y est !... » Jeanjean se bourre le ventre de coups de poings, dans un trop-plein de joie. Snytsers blasphème de bonheur. Où allons-nous? N'importe...
Libres ! Libres !
Sur une place, une taverne louche porte une enseigne française : « Au rendez-vous des bateliers. » C'est notre affaire. Au comptoir, un bachoteur trinque avec le patron.
Il est de Gand, celui-là, me souffle Snytsers à l'oreille : je le reconnais à son parler.
Nous lions connaissance. Puis, dans un coin, nous lui faisons confidence ; ses yeux pétillent.
Venez avec moi, dit-il, je vous ferai rentrer en Belgique.
Le lendemain un bateau nous ramenait à Flessingue.
III
L'Êcluse, à deux kilomètres de la frontière belge. Le tramway stoppe : on ne va pas plus loin. Jurons, protestations, cohue. Des fuyards racontent que l'armée belge est licenciée, que tout est fini.
Sur la route, un break stationne à vide. J'aborde le cocher :
Combien votre bagnole?
Elle n'est pas à louer.
J'insiste : rien à faire. Ah ! mon vieux ! nous allons voir ! Je fais mon signal : en un clin d'oeil mon type est empoigné, rossé, roulé dans le fossé ; nous sautons dans la voiture, Jeanjean prend le fouet : « Hue ! Hop ! Au grand trot, nous filons, poursuivis par la victime, qui hurle et vocifère.
« Hue ! Hop ! » On approche. Un poste hollandais fait mine de nous arrêter.
Pas le temps, keeskop crie Jeanjean, hue ! hue bourrique !
Il frappe comme un sourd sur la rosse, qui prend le triple galop. En trombe, nous dépassons le poste. Hue-là ! J'aperçois la borne-frontière. Le véhicule a d'affreux soubresauts. Soudain... Crac ! Nous tombons les uns dans les autres : une roue cassée ! Nous poursuivons à pied. La frontière ! Nous passons...
O Patrie ! Patrie !... Pourquoi est-ce que l'air me paraît soudain plus doux, les arbres plus amis? Pourquoi les senteurs des champs sont-elles chargées de souvenirs? Pourquoi cet aspect tendre des croisées aux maisons, des herbes aux fossés, qui font accueil à notre entrée comme de vieilles choses connues, comme des choses de chez nous? 0 Patrie Chez nous ! Liberté chère du foyer ! Comme je comprends qu'on donne sa vie pour vous !...
Nous arrivons à Knocke, à la nuit tombante. Plus aucun moyen de transport. Les gens nous disent que les Allemands ont fait sauter le pont de Zeebrugge. Allons-nous échouer au port?...
Le temps presse. Un auto chargé de bagages débouche. Arrêtons-le ! Nous barrons la rue : Halte ! Halte ! » Le chauffeur ralentit, corne, veut poursuivre. Je lui saute à la gorge :
Halte ! ou vous êtes mort
Il arrête : un adipeux pékin. Des cris de femmes apeurées sortent de la voiture.
Où allez-vous?
En Hollande... Des réfugiés.
Demi-tour !
Il proteste. Snytsers lui met sous le nez la larme de son couteau.
Demi-tour, nom de diable ! Et vite !... La face blême d'épouvante, le pékin s'exécute.
Nous allons crever en route, avec cette charge, gémit-il.
En ce moment, un tramway entre en ville. Il va repartir tout de suite pour tenter d'atteindre encore Ostende. Laissant le pékin, nous prenons le tramway.
A Ostende, nous n'avons que le temps de sauter sur le dernier transport, qui démarre poursuivi par les balles. Il arrête à Westende : et, de nouveau à pied, on marche , on pousse, on se traîne...
Et enfin, voici Furnes ! voici l'armée ! le Roi ! Nous sommes exténués. Mais malgré la fatigue qui fait fléchir nos genoux, c'est en chantant à file tue tête que nous entrons en ville. |