XV I Au grand Cambron.
Une de ces grosses fermes de polders, dont les bâtisses ventrues, encapuchonnées de toits rouges règnent sur des océans de prairies, à perte de vue le Grand Cambron.
Avec ses vastes cours que l'herbe a envahies, ses ruines, ses pignons silencieux léchés par l'incendie, les colonnes carrées de ses granges, il fait penser à l'un de ces monastères que le vandalisme sans-culotte a frappés en pleine vie sans parvenir à en effacer l'âme.
Des moines éperonnés peuplent cette solitude : moines de belle humeur, qui dorment sur la paille dans des alcôves blindées, mais savent arroser de larges rasades leur pénitence forcée les officiers du groupe d'artillerie.
Ah ! les belles figures que j'ai rencontrées là! Comment vous oublier, simples et authentiques héros aux âmes claires?
Decubère, gentil damoiseau, paladin de vingt ans, aux yeux candides et ardents, qui ne souffrit que de rationner son héroïsme et mourut en plein ciel au-dessus de Dixmude, et Schutz, Sehutz le bon, Schutz le brave, qui, frappé à son poste, trouva moyen de mourir en lâchant de bonnes blagues et mon cher Chenot, si humble et si généreux, qui succomba à s'obstiner au devoir... Comment assez vous admirer?
Le groupe est composé d'héroïsmes divers, qui présentent d'étranges contrastes, mais font un solide faisceau de forces dans la main du major Joostens.
Le p'tit Jo, comme nous l'appelons familièrement, est l'âme de toute cette vertu : la plus belle figure que j'aie connue au front. Je ne lui sais guère qu'un défaut : c'est de n'avoir pas vécu au temps de saint Louis .
Un jour, le Vleesch ayant infligé dix jours d'arrêts à un de ses officiers, le p'tit Je, dare dare, courut au téléphone :
Mon Colonel, c'est sur mon ordre que cet officier a agi. J'exige donc que sa punition soit levée et me soit infligée à moi.
Le Vleesch en est demeuré estomaqué.
Ah ! c'est toi !... Ah !. Ah !... Eh bien !... ? t'engueule, tiens !
Viens prendre un verre, pour ta punition.
Ce noble petit major 1!1l a l'instinct de la générosité. Le geste chevaleresque le fascine. Les obus aussi.: dès qu'on bombarde une de ses batteries, on voit le p'tit Jo partir clopinclopant il s'est cassé dix fois bras et jambes parcourir en sifflotant la zone battue et, tout trébuchant dans les explosions, faire la critique du tir ennemi. Avec cela, d'une exquise gentillesse qui, du pire abri, fait un salon.
Ce soir je rentre au groupe, attiré par des nouvelles fulgurantes : grande offensive en Champagne ! le front allemand percé ! deux divisions françaises dans la trouée ! les batteries, harnachées et paquetées, se tiennent prêtes à faire mouvement ! Mon Dieu, quel coup dans le coeur ! Enfin ! Après huit mois !...
Les abords du Grand Cambron sont coupés d'étranges taillis de branches mortes qui s'accroissent de jour en jour. De ces broussailles sombres sortent des voix souterraines, et, par endroits, un filet de lumière qui éclaire de grosses machines métalliques chamarrées de signes d'algèbre.
J'approche d'une haie. Soudain, mes viscères s'arrachent violemment, je suis cloué, pétrifié sous le choc : deux longues flammes ont jailli des branches dans l'ombre, aveuglantes ; les obus ont bondi et s'enfoncent dans le ciel avec le zwi... zwl... prolongé de leur tire-bouchon sonore. Je bougonne :
Pignoufs ! Sauraient pas crier gare?...
Sur la route, des fantassins prennent la fuite en blasphémant, tandis que leur chariot s'emballe.
Dans le bosquet enchanté, une voix claire prononce, très calme :
Correction moins un. Tirez !
J'entre dans la ferme. Dans le lumière voilée de fumée odorante, je ne distingue d'abord que Monsieur Pissens, le vétérinaire, qui, attablé devant son verre, prononce d'une voix effarée :
Dis, si jamais la paix allait éclater !...
Ah ! frère Martial !dit le p'tit Je ; eh bien ! tu vas quitter ton ermitage?
On m'installe, on m'apporte de l'eau pour me décrotter, et des pantoufles chaudes, et un bon souper, et une bouteille de vin ; je suis un peu l'enfant gâté quand je rentre au logis. Quels braves coeurs ! Borin m'a donné, l'autre jour, sa culotte pour remplacer la mienne.
Je suis tout ébloui par cette cordialité, et aussi par le luxe de l'installation : des carreaux aux fenêtres, une nappe sur la table, une grosse lampe à la lumière généreuse... On boit du champagne, on parle de victoire : et tout ce bon enthousiasme vous refait de la force morale.
Je le sais, les bougons bolchevisants trouvent cela déplacé, que les officiers boivent du champagne pendant que le pauv' peup' des soldats casse la croûte dans ses abris. Eh ! mon Dieu! j'aimerais autant qu'eux que l'égalité fût possible ; mais puisque l'officier doit avoir de l'énergie et de l'entrain pour tous ses hommes, eh bien, qu'on lui en laisse donc les moyens!
Une explosion ébranle les vitres : les Boches bombardent. Hourrah ! On remplit les verres.
Dernièrement on a capté un T. S. F. boche : « Gross Cambron besetzt. Einschiessen. Bander: ob... : Grand Cambron occupé. Bombardez. Cent. Sitôt, on a gagné l'abri, où l'on a fait un bridge : l'aumônier comptait les obus tandis que le docteur marquait les points. Et après le centième coup, un loustic est monté au grenier, et, au faite du toit, a agité un drapeau blanc.
Un coup de téléphone. Silence : ceci est plus grave.
Contrebattez Kasteelhoek.
A toi, Janlet, dit le major.
Janlet (le Pich) est un maitre artilleur. Il pousse le nez dehors pour prendre le vent, et aussitôt, son carnet en main, commande au téléphone :
Allô 1 51e, trente-sept vingt-trois cinq mille quatre correcteur deux tirez.
Quatre secousses. Quatre longs sifflements fusent et s'éloignent dans la nuit.
Bonne direction!
Tir progressif !
Pan ! Pan ! Zz... Zz... L'air est sillonné de courbes métalliques invisibles. Dans le lointain on entend de sourdes explosions. Au bout de cinq minutes tout est rentré dans l'ordre.
Nouveau coup de téléphone.
Mon major, le colonel vous demande à l'appareil.
Le colonel, ce n'est plus le Vleesch : il a été remplacé par un certain V. d. H., homme onctueux, qui excelle dans le maniement du parapluie (1). Il est d'ailleurs aussi brave sous les obus que devant les notes du Q. G. A la bataille d'Ypres il a commandé un régiment mis à la disposition des Anglais. Pour toute sécurité, il a installé son poste de combat dans une citerne, et s'y est tenu coi durant toute l'affaire. Après quoi il a confectionné un magnifique rapport qui lui a valu le fait est authentique d'être décoré de l'ordre... du Bain !
Le p'tit Jo est à l'appareil.
Mon colonel !...
Dans le silence de la salle, on entend au cornet la voix mielleuse de V. d. H. :
Joostens, la division demande une réponse à propos du brigadier Dutienne. Voulez-vous me dire, Jootsens... Quelle punition infligez-vous à ce brigadier?
Mon colonel, j'estime que Dutienne n'est pas punissable, et je ne le punirai pas. D'ailleurs, est-ce bien le moment? Les Français...
Mais, Joostens, la division... Il faut une sanction... VOUS comprenez?
Eh bien ! voici : c'est moi qui ai donné à ce brigadier l'ordre de trotter : la situation l'exigeait. Si quelqu'un est en faute, c'est moi.
Mais, Joostens, ce n'est pas sérieux, voyons... la division...
Je demande à être puni, alors. Je vais faire un rapport...
Mais non, mais non, Joostene, ne faites pas cela... Vous comprenez, Joostens, vous me mettez dans l'embarras... La division...
Avez-vous des nouvelles de Champagne , mon colonel?
De Champagne, non. Dites, Joostens... Ne raccrochez pas encore, Joostens... la division tient à ce que la tenue des hommes soit correcte. Vous y aurez la main, n'est-ce pas, Joostens... Mais pour revenir à Dutienne, si vous lui infligiez...
Le p'tit Jo a raccroché le cornet. Tout en souriant, il lève son verre :
Messieurs, au Roi ! à la prochaine délivrance de la Patrie
Il boit très peu, le p'tit Jo, comme un oiseau, car il pratique un ascétisme de trappiste. Mais il aime toute cette joie qui est comme un bon vent dans les voiles, et ses yeux ont une ferveur au milieu des cris qui éclatent :
Vive le Roi ! Hourralal Hourrala !!
Une vague électrique passe dans les conversations. Borin, au bout de la table, fait de grands plans d'offensive avec ses lieutenants. Le p'tit Jo fait de la balistique avec le Pich. Dans mon coin, on taille une capote à V. d. H.
J'y suis allé l'autre jour. Le jésuite a éprouvé le besoin de me confier qu'il allait à la Messe tous les dimanches. Savez-vous ce que j'ai répondu?... Moi, je n'y vais pas, mon colonel.
Ah ! Ah ! Quel nez a-t-il fait?
Lekeux, m'a-t-il dit d'une voix chafouine, vous irez en enfer !..
Voilà la discussion amorcée sur l'enfer : de là elle bondit au ciel, et toutes les grosses questions y passent. L'aumônier Keufgens qu'on appelle Monseigneur tient tête à Dubar, anticlérical militant dans le civil. Chose remarquable : ils font une paire de grands amis.
Le major intervient :
J'envie ta foi, Martial ; quelle magnifique synthèse ! J'ai, il est vrai, la religion du devoir : c'en est une aussi...
Au fond, c'est la même, mon major aimer le devoir, c'est aimer la volonté de Dieu si même on ne parvient pas à Le connaître, Lui : et c'est par là que toutes les bonnes volontés ont accès à son Royaume.
Et je songe que Dieu se doit pencher avec complaisance sur cette belle âme qui pense L'ignorer mais dont la conduite croit en Lui.
Monseigneur sort.
Eh bien ! dit Dubar, avant la guerre je ne savais pas ce que c'était qu'un curé. Maintenant j'en ai vu un de prêt, et j'en suis tout heureux. Ce brave Monseigneur ! Quelle abnégation !C 'est de ne pas se connaître qu'on ramasse toutes sortes de préjugés.
Il n'y a que les tartufes qui soient méprisables.
V. d. H..., dit une voix.
Aussitôt, cela devient houleux. Le Pich, qui a un verre dans le nez, commence à confondre V. d. H. et Boche.
A l'attaque ! crie-t-il.
Il communique son enthousiasme au petit tropp (2) : tous deux se mettent en tenue, et, sabre au clair, bras dessus, bras dessous, s'en vont à la conquête de Dixmude.
Au bout de cinq minutes on les voit reparaître, piteux, trempés,, des algues sur la figure et complètement dégrisés : ils ont plongé ensemble dans le premier fossé venu ; cela a arrêté leur offensive.
On va se coucher : on est mieux sur la paille pour causer. Quelqu'un taquine Baudouin, qui est fiancé.
J'aime les amoureux. Ils sont si beaux ! On les reconnaîtrait rien qu'au reflet qui brûle au fond de leurs yeux. L'amour leur donne des ailes, il les fait monter au-dessus d'eux-mêmes.
L'amour, est-ce autre chose que le besoin de Dieu, dont nous voyons un reflet sur quelque beau visage? C'est pour cela qu'il est, au fond de tout coeur, un tourment si profond et si éperdu. Tout amour cherche Dieu.
Mais alors pourquoi vous a autres, moines, renoncez-vous à l'amour?
Nous n'y renonçons pas...
Mais si : et c'est cela que je vous reproche, de vivre sans amour.
Quelle erreur ! Pour avoir laissé le rayon, nous n'allons que plus directement au foyer. Vous aimez Dieu dans son image, moi je L'aime en Lui-même, et toute ma vie a comme âme cet amour-là : Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices Vous buviez à pleins coeurs, moines mystérieux...
Peuh ! du Musset !...
J'aime mieux cela que du Boccace. Car hélas ! dans vos amours terrestres, si beaux qu'ils soient, il doit intervenir cette autre chose qui leur ternit les ailes... Un compromis entre la Vénus céleste et la Vénus d'en bas.
Peu à peu le silence s'établit, les dormeurs esquissent des ronflements. On éteint. Le ciel me regarde par le carreau.
Loué sois-Tu, mon Seigneur, pour nos soeurs, que Tu as faites belles et douces, et qui rendent témoignage de Toi par leur beauté, mon Dieu ! Et louée soit ta Sagesse, d'avoir voulu que ce soit de l'amour que naissent de nouveaux saints pour Te bénir, Seigneur.
Mais surtout, ô mon Seigneur ! sois loué et béni d'avoir permis à tes serviteurs de tremper leurs lèvres sèches à la coupe de ton propre amour, et de s'enivrer, dans le mystère des cloîtres parfumés, de cet amour brûlant qui est Toi-même, mon Dieu...
Dans un coin le grand tropp (3) ronfle odieusement, endormi par toute cette diseussion sur l'amour. Monsieur Pissena, que cela dérange, siffle, tousse, mime tous les bruits de la création pour contrarier l'ardeur de cette contrebasse, Des souliers traversent la chambre en guise de projectiles. Rien à faire c'est efficace pour dix secondes, puis le bourdon reprend de plus belle.
Chameau! gronde Monsieur Pissena, il le fait exprès... Attends un peu.
Toc ! toc ! toc ! Frappant du doigt sur le plancher, il imite le clappement monotone d'une goutte qui tombe. L'effet est foudroyant : le docteur s'arrête de ronfler, grogne, se tâte...
- Il pleut ici I dit-il.
Toc ! toc ! toc ! Le pauvre tropp, suggestionné, obsédé, geint, se tourne et se retourne, s'enfonce dans sa couverture... Un quart d'heure plus tard Pisseras dort du sommeil du juste, tandis que le docteur gémit :
J'suis tout mouillé, sapristi
Hélas ! C'est en Champagne qu'il pleuvait, sur les Français, sur la belle offensive, sur nos espoirs trop prompts ! (4)